Le permis internet pour les enfants est un programme pédagogique fruit d’un partenariat entre la Gendarmerie nationale et l’association Axa Prévention. Il est destiné aux enfants de 9 à 11 ans ainsi qu’à leurs parents.

Certes l’idée est séduisante, l’analogie sur laquelle elle s’appuie ne l’est pas moins : il faut apprendre les règles de circulation sur la route et prouver qu’on les connait et qu’on les respecte pour se voir délivrer un permis de conduire. De même il convient d’apprendre aux enfants à « circuler » sur la Toile… Toutefois si l’on souligne des similitudes encore faudrait-il, afin de tirer pleinement profit de l’exercice de comparaison, insister aussi sur les différences et les particularités.

En vérité ce programme soulève un grand nombre de questions. Il suggère que si les enfants respectent les règles de bonne conduite qui leur sont édictées tout se passera pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hélas, l’usage d’internet n’est pas une simple affaire de règles à respecter. Si tel était le cas cela se saurait et il y a bien longtemps qu’elles auraient été enseignées et assimilées.

On ne peut bien évidemment que se réjouir d’une bonne application par les enfants internautes des codes de bonne conduite basiques qui prévalent sur Internet. Mais est-ce suffisant face à la complexité du Net ? Que se passe-t-il par exemple lorsque les grandes entreprises qui y sévissent ne les respectent pas elles-mêmes ? Comment faire face au forcing des réseaux sociaux pour collecter le plus grand nombre possible d’informations personnelles sur les utilisateurs y compris leurs photos ? Comment les enfants sauraient-ils identifier et contourner de sournoises stratégies marketing quand des adultes avertis s’y font prendre eux-mêmes ? Comment reconnaître l’information fiable de celle qui ne l’est pas ? Etc., etc. Non ce n’est pas si simple.

Pour surfer intelligemment sur le web, en toute sécurité, en ayant pleinement conscience de ses responsabilités et en en tirant le meilleur parti il faut impérativement connaître son mode de fonctionnement et de financement, les principaux acteurs professionnels concernés ainsi que les grands enjeux qui le traversent. Or cela ne peut s’envisager que dans le cadre d’un apprentissage de longue haleine, conçu comme une construction progressive d’un savoir dynamique et évolutif.

Si c’est bien là le rôle des enseignants, c’est aussi de plus en plus celui des documentalistes des établissements scolaires. Sans compter les nombreux professionnels spécialisés dans le domaine de l’éducation aux médias, une éducation qui s’étend aujourd’hui au numérique et à l’information. Comme je le souligne dans une interview récente, une telle ambition éducative ne s’improvise pas.

Il est regrettable que ce partenariat entre la Gendarmerie nationale et l’association Axa Prévention s’inscrive dans une démarche à part, sans concertation véritable avec l’ensemble des acteurs de l’éducation (dont certains ont d’ailleurs émis de vives critiques, la Fédération des enseignants documentalistes de l’éducation nationale parle quant à elle de contre-sens, et elle n’a pas tort). Notons également l’absence de concertation avec les professionnels et spécialistes de l’éducation aux médias. Au niveau national, européen et international des universitaires, scientifiques et autres experts font un travail remarquable dans ce domaine, pourquoi les ignorer ? Pourquoi, par exemple, ne pas se référer au programme d’éducation aux médias et à l’information proposé par l’UNESCO?

Le programme pédagogique mis en place par la Gendarmerie nationale et les assurances Axa via l’association Axa Prévention interroge également quant à la place faite aux parents. Sont-ils eux-mêmes des êtres à enseigner faute d’expérience comme ces partenaires semblent le suggérer ? Certes les règles sont les mêmes pour tous mais tous les parents ne vivent pas les mêmes réalités, n’ont pas les mêmes référentiels culturels, etc. Ils sont d’ailleurs, quoi qu’on en dise, de plus en plus au fait des technologies numériques puisque la génération qu’ils représentent a grandi avec. Dans ces conditions ne serait-il pas préférable de se situer dans une perspective de co-construction ? S’il arrive que les parents se sentent dépassés, ils sont aussi inventifs et soucieux de l’éducation de leurs enfants.

S’agirait-il d’une opération de communication opportune pour la Gendarmerie nationale et prometteuse en terme de profits pour le groupe Axa vendeur de contrats d’assurance sur les dangers du Net ? Que dire enfin de l’indépendance de l’éducation nationale vis-à-vis des entreprises privés ? En tout état de cause, avec ce permis de circulation sur la Toile nous avons affaire à une approche de l’Internet trop superficielle pour aider véritablement les enfants à utiliser à bon escient les technologies numériques dans une mise en sens et une élaboration de la pensée, seules à même de les préparer à l’exercice d’une citoyenneté respectueuse et responsable.

En complément de cet article à lire le communiqué de presse de Enjeux e-médias

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