Sites pour enfants : les parents évincés

L’exemple des sites des programmes télévisuels destinés à la jeunesse

Tous les contenus médiatiques spécifiquement destinés aux enfants et aux adolescents méritent l’attention des adultes. Que l’on soit parent, enseignant, animateur ou éducateur, nous avons à nous intéresser à tous les aspects de l’environnement des enfants et aux aires d’influences auxquelles ils sont exposés. C’est un des objectifs de ce blog qui a déjà exploré et analysé certaines offres jeunesse : émissions de télévision pour la jeunesse, sites pour adolescents…

P1070720Qu’en est-il des sites internet dits « pour enfants » ? Nous postulons que ces espaces dédiés aux enfants devraient systématiquement inclure les parents afin qu’ils puissent y exercer leur contrôle.

Dans un travail universitaire, des étudiants de l’université Paris 8 se sont penchés sur le site Gulli.fr. Ils relèvent en premier lieu que les frontières entre le contenu du site proprement dit et les messages publicitaires sont très floues. Or des études ont démontré que l’absence de franche démarcation entre les uns et les autres favorise la confusion et ôte à l’enfant sa capacité de discernement et de jugement. En réalité le site Gulli.fr permet à la chaîne du même nom d’instaurer une continuité avec les contenus télévisuels, de fidéliser les enfants à ses programmes et d’offrir une vitrine supplémentaire aux annonceurs.

Au-delà de ces considérations, la question que pose cet article concerne la place octroyée aux parents dans ces sites dédiés aux enfants de 4 à 14 ans. Ils devraient y avoir un accès facile et pouvoir être en mesure d’y recueillir les informations susceptibles de les aider dans leur rôle d’accompagnateur et d’éducateur.

Il n’en est rien pour le site Gulli.fr sur lequel selon les étudiants précités « la page parents est introuvable depuis la page d’accueil », et « semble ne plus être entretenue »[1]. Ils déplorent d’ailleurs fort justement que « pour une chaîne qui se dit familiale, le site […] ne permet pas de favoriser la pratique d’activités conjointes parents-enfants. »

Or si l’on se tourne vers les sites des autres grandes chaines de la télévision française, le même constat s’impose. Sur Tfou.fr, il faut chercher un peu pour trouver en bas de page et en très petits caractères la mention « coin parents ». Hélas! le contenu y est plus que lacunaire.

Idem pour Ludo.fr le site du programme jeunesse de Fr3. Il ne comporte pas d’onglet parents et n’évoque la question de l’autorisation parentale que dans les conditions générales d’utilisation.[2]

Qu’en est-il pour Fr5 la chaîne éducative par excellence ? Soyons rassurés, sur le site Zouzous.fr l’onglet « pour les parents » existe bel et bien. Mais paradoxalement nous le trouvons après avoir cliqué sur « le coin des enfants » puis au hasard sur l’icône « réveil » lequel n’est pas accompagné de la mention écrite « pour les parents », contrairement aux autres onglets « vidéos » et « jeux ». En revanche les parents y ont la possibilité de désactiver le son, et de limiter le temps passé sur le site.

Aucun des sites visités ne s’adresse véritablement aux parents afin de leur faire part des intentions de leurs éditeur(s) et concepteur(s), de l’objet du site, de la manière dont lesdits parents peuvent aider leurs enfants à utiliser le site et à les prévenir des dangers d’un usage excessif des écrans.

Les débats sociaux sur les enfants et les écrans ne manquent pas de pointer la responsabilité des parents. Chacun est d’accord pour les considérer comme premiers éducateurs. Mais quand le découragement guette, quand la facilité s’invite comme alternative à la vigilance, ils sont vite accusés de démissionner. Avouons tout de même que notre société n’est pas avare de paradoxes !

La responsabilité de l’éducation des enfants, leur bien-être et leur plein épanouissement ne peuvent s’envisager que dans la perspective d’une responsabilité partagée. La société civile, les professionnels des médias et des technologies numériques, les pouvoirs publics et politiques sont tous ensemble concernés. Reconnaissons que les seules conditions générales d’utilisation des sites dits « pour enfants » sont loin de satisfaire à ce souci de responsabilité partagée[3].

Vous qui lisez ces lignes n’hésitez pas à réagir et à partager votre point de vue. Vous arrive-t-il de consulter les sites dédiés aux enfants ? Quelle place aimeriez-vous y avoir en tant que parents ? Quelles informations aimeriez-vous y trouver ?

[1] « Analyse de la stratégie Gulli.fr », Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, sous la direction de Sophie Jehel, 2014.

[2] Extrait des CGU article 4-2. Protection des mineurs

« Dans l’hypothèse où l’Utilisateur serait une personne physique mineure, il déclare et reconnaît avoir recueilli l’autorisation préalable de ses parents ou du (des) titulaire(s) de l’autorité parentale le concernant pour s’inscrire sur le Site. Le(s) titulaire(s) de l’autorité parentale a (ont) accepté d’être garant(s) du respect de l’ensemble des dispositions des présentes CGU lors de l’utilisation des Sites FRANCE TELEVISIONS par l’Utilisateur mineur. Ainsi, les parents (ou titulaires de l’autorité parentale) sont invités à surveiller l’utilisation faite par leurs enfants des Contenus et/ou Services mis à disposition sur les Sites FRANCE TELEVISIONS et à garder présent à l’esprit qu’en leur qualité de tuteur légal il est de leur responsabilité de surveiller l’utilisation qui en est faite. »

[3] Elles comportent généralement un article relatif à la protection des mineurs mais sont d’une lecture très longue (23 pages sur Gulli.fr) et fastidieuses. A l’heure du tout image, qui prendra le temps de les lire ?

Pour un bon usage des écrans, oui mais…

Certes nous ne sommes pas technophobes. Certes nous croyons que les technologies numériques peuvent être d’un grand bénéfice si nous savons leur attribuer la juste place. Oui nous préférons cette approche positive et constructive plutôt que celle qui consisterait à dénigrer à tout va les technologies qui s’invitent dans notre quotidien.

Toutefois, nous ne pouvons ni ne voulons nous voiler la face. Des entraves au bon usage des écrans existent. Or pour les contourner ou mieux, les supprimer, il nous faut les identifier. En effet quelles sont-elles ? Certaines nous sont propres, autrement dit, elles viennent de nous-mêmes, tandis que d’autres sont extérieures et indépendantes de notre volonté.

Commençons par examiner les premières.

La facilité

Eh oui, le temps passé par nos chers petits devant les écrans ne représente-t-il pas un confort pour nous qui avons tant de choses sérieuses à faire ? N’est-ce pas également un moyen simple pour avoir tout simplement la paix ? Les dessins animés du matin par exemple ne rendent-ils pas plus faciles l’habillage et la prise du petit déjeuner de ces chérubins ? Que dire du téléphone portable qui est remis aux enfants à un âge de plus en plus précoce ? On cède aux suppliques de notre progéniture parce que ce petit engin nous permet de la suivre à la trace (du moins le croit-on) et de la joindre plus facilement, ou bien parce que nous nous plions un peu facilement à sa demande pressante et à son argument de choc : « dans ma classe tout le monde en a !». De bonnes raisons pour succomber au chant des sirènes.

La fascination

Quel bijou de technologie ces petits et grands appareils ; combien sont attrayantes ces multiples applications, sites et autres réseaux sociaux ! Sans compter que nous pouvons nous connecter à tout moment et en tout lieu, rechercher de l’information en un temps record, communiquer avec un grand nombre « d’amis », etc. Comment ne pas nous laisser séduire par cette magie technologique à portée de main ?

Certains freins à une utilisation intelligente et raisonnée des écrans et de leurs contenus sont aussi totalement indépendants de notre volonté.

Le marketing et la publicité

La pression marketing est intense et bien malin celui qui est en capacité d’y faire face à tout instant ! Par les discours qu’elle véhicule et les identifications qu’elle propose la publicité décourage et désavoue toute conduite ou manière de penser qui ne serait pas favorable aux produits et marques qu’elle promeut. En revanche elle est capable de banaliser ou même d’encourager des comportements nuisibles sur le plan de la santé. Elle n’hésite pas à créer de la confusion dans l’esprit des consommateurs, et notamment des plus jeunes d’entre eux, afin de mieux les manipuler. Elle sollicite le pouvoir de harcèlement des enfants. Elle les encourage à passer outre les recommandations ou interdictions des adultes. En un mot elle est assez souvent anti-éducative.

L’accélération technologique, l’obsolescence programmée, la difficulté à identifier les principaux acteurs économiques concernés, etc. rendent difficile ce bon usage des écrans que nous appelons de nos vœux. Et puisque technologie rime avec modernité, le temps est à l’équipement, voire le suréquipement.

En réalité nous avons affaire à l’accouplement d’idéologies, consumériste d’une part, techniciste d’autre part, qui dépasse bien souvent nos louables intentions, nos bonnes résolutions et constituent des freins puissants au regard critique, à la distanciation et à une véritable attention au bien-être des enfants et des adolescents.

Devant les difficultés qui font barrage au bon usage des écrans, la tentation est grande de renvoyer dos à dos les parents et les autres éducateurs, les professionnels et les pouvoirs publics, quand nous devrions être à la recherche d’une cohérence éducative forte vis-à-vis des jeunes générations. Nous attendons des professionnels des médias et de l’industrie du numérique plus d’éthique et une exigence de qualité qui font encore trop souvent défaut aujourd’hui. Nous réclamons des pouvoirs publics qu’ils s’investissent délibérément dans une démarche de protection des mineurs plus soutenue. A nous, parents, éducateurs, professionnels de l’enfance et de la santé, experts, d’assumer notre propre rôle en mettant tout en œuvre pour faire des technologies numériques des alliés plutôt que des adversaires : informations, débats, formations d’éducation aux médias, etc.

Toutes les actions qui visent l’information, la prise de conscience et l’exercice de la citoyenneté dans le domaine des médias sont à promouvoir et à encourager. Il en est ainsi du « défi 10 jours sans écrans » lancé par Jacques Brodeur au Québec puis en France. Il propose aux enfants, à leurs parents, aux enseignants et autres adultes éducateurs de se déconnecter et de profiter de ce temps sans écrans pour se consacrer à d’autres activités et vivre des temps familiaux différents. Un colloque a eu lieu récemment en Ille-et-Vilaine, en partenariat avec l’association Un arc en ciel dans l’cartable, afin de faire connaître ce défi : « Des écrans pour servir OUI, pour asservir NON ! ».

Le blog que vous lisez porte également cette ambition : informer, éclairer, mettre en lien, échanger en vue de favoriser le bien-être des enfants et de leurs familles à l’air du numérique. Vous qui parcourez ces lignes, n’hésitez pas nous faire connaître vos propres initiatives et celles dont vous avez connaissance.

Ne baissons pas les bras, l’enjeu est de taille mais le but atteignable !

Voir aussi : ici et

Familles et télévision, l’exemple de Super Nanny

Que la famille soit « chouchoutée » par la télévision n’a rien d’étonnant. N’est-elle pas le lieu de prédilection de la consommation quotidienne ? Sur le petit écran l’alliance diffuseurs, producteurs, annonceurs face à l’entité « famille » se décline de multiples façons : publicités, séries, jeux, téléréalité, etc. Arrêtons-nous, l’espace d’un article, sur Super Nanny, émission de téléréalité créée et diffusée au Royaume-Uni, dont le concept a été repris et adapté en France par M6 en 2004 puis par NT1 pour y être diffusée à partir de 2013.

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Sylvie, la super Nanny de NT1 vient au secours de parents en difficultés dans leur fonction parentale et prétend aider la famille à se reconstruire autour des règles qu’elle va proposer.

Comme toute émission de téléréalité, chaque épisode est structuré de façon identique :

  • Présentation de la famille et de ses difficultés: il s’agit le plus souvent de parents dépassés, d’enfants qui ne savent pas obéir, d’absence de communication ;
  • Super Nanny observe: l’éducatrice professionnelle appelée à la rescousse s’immerge dans la famille et à l’aide d’une tablette et d’un bloc note prend acte des problèmes qui se posent ;
  • Super Nanny intervient: elle réunit la famille et lui présente les nouvelles règles qu’elle a instituées pour un meilleur fonctionnement familial ;
  • Super Nanny s’éclipse: en son absence, la famille s’attache à suivre ces règles ;
  • Super Nanny recadre: des progrès sont observés, mais quelques défaillances restent encore à corriger ;
  • Conclusion positive: Super Nanny peut s’en aller, car tout est rentré dans l’ordre, la situation de cette famille est à présent satisfaisante.

Pour le sociologue François Jost, Super Nanny est comparable à une fée. Elle vient, à coup de baguette magique, rétablir une situation initialement perturbée. Toutefois, la comparaison s’arrête là, car, contrairement aux contes traditionnels, l’émission Super Nanny n’ouvre aucunement sur un imaginaire qui laisserait toute sa place à la créativité et à la recherche du sens que chacun peut vouloir donner à sa vie. Bien au contraire, sur un canevas immuable, les échanges entre les protagonistes, interventions de cette pseudoéducatrice télévisuelle et commentaires de la voix off semblent, d’émission en émission, se répéter inlassablement.

Cette absence de créativité propre à la téléréalité se repère non seulement dans la structure de l’émission, mais aussi aux nombreux clichés qu’elle véhicule. Les parents sont démissionnaires, ils ne savent pas se faire respecter, n’assument pas leur autorité et sont esclaves de leurs enfants. Ces petits derniers n’en font qu’à leur tête, ont les pleins pouvoirs, n’obéissent pas et font la loi. De même, les termes employés par Super Nanny sont lourdement connotés : elle se dit « effarée » et juge souvent la situation « catastrophique ». Les mots et expressions utilisés par la voix off surfent tout autant sur le registre dramatique : colères, crises de nerfs, contradictions, drames…

Alors bien sûr, face à ce « champ de bataille » constaté par une Super Nanny abasourdie, des règles de bonne conduite s’imposent à tous les membres de la famille. En un sens, ce n’est pas seulement l’éducation des enfants qui est visée, mais aussi celle des parents. Ces « incapables » ont droit tout à la fois aux remontrances de Super Nanny, à sa compréhension et à ses félicitations. Une infantilisation des parents qui pose problème dans une émission qui les enjoint d’assumer leur responsabilité.

Dans un travail universitaire consacré à cette émission, des étudiantes de l’Université Paris 8 observent : « Elle [Super Nanny] peut être amenée à avoir des gestes affectifs envers eux [les parents]. Ces étudiantes relèvent un exemple éloquent : « Super Nanny est légèrement inclinée (comme pour se mettre à la hauteur d’un enfant) et tient le menton de la mère. »[1] Les règles (mais elles s’apparentent davantage à des recettes) exposées par Super Nanny à la famille visitée sont, par la même occasion, présentées plein écran aux téléspectateurs supposés les prendre à leur propre compte.

Selon la psychanalyste Claude Halmos, « Super Nanny pose un problème éthique. L’émission donne l’image de mauvais parents devant la France entière. C’est monstrueux pour leurs enfants qui risquent d’être l’objet de moqueries à l’école. Or, l’image des parents est très importante pour aider un enfant à se construire. »[2]

Cette émission de télé-réalité laisse entendre aux téléspectateurs qui la regardent qu’une simple observance des règles édictées par Super Nanny suffirait à résoudre toutes les difficultés familiales et les conflits qu’elles engendrent, rien de tel en vérité. Chacun le sait, dans le domaine de l’éducation, il n’existe pas de recette intangible et immuable.

N’oublions jamais qu’une émission dit ce qu’elle est à travers ce qu’elle montre, mais aussi à travers ce qu’elle ne montre pas. L’émission Super Nanny donne-t-elle à réfléchir sur les raisons des situations familiales exposées ? Permet-elle aux parents d’examiner en profondeur leurs attitudes respectives ainsi que les comportements de leurs enfants ? Favorise-t-elle une prise en compte de la singularité de chacun et de la complexité des facteurs à l’œuvre ? Intègre-t-elle le désarroi psychique qui est parfois à la source des dysfonctionnements constatés ? Fait-elle référence au travail des professionnels qui œuvrent quotidiennement, en toute discrétion, auprès des familles et des enfants ? Non, non, et encore non !

La télévision n’est pas avare de leurres pour capter son audience. Sous prétexte de venir en aide à des familles en difficulté, elle fait étalage de leur vie privée, de leur défaillance et vulnérabilité. «La succession des plans dans le générique de début rend compte de l’artificialité de l’émission en mettant en scène des enfants dans des décors témoins (jardin, salon, chambre, cuisine, salle à manger…). Cela peut donner l’impression de feuilleter un catalogue de meubles en kit (Ikéa, Conforama…)» remarquent fort justement les étudiantes citées plus haut. N’est-ce pas là la véritable raison d’être de l’émission Super Nanny ?

Nous sommes donc en présence d’une chaîne qui est à la recherche de retombées financières, de parents, sans doute déboussolés, mais aussi tentés par un passage à la télévision. Qu’en est-il des enfants ? Où est leur intérêt ? Ne risquent-ils pas de pâtir de cette surexposition médiatique qu’ils n’ont pas choisie ? Qui s’en inquiète véritablement ?

[1] Analyse de super Nanny, approche croisée – jeunes et communication, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, année 2015.

[2] C. DIDIER, « Super Nanny infantilise les parents », Le Parisien, janvier 2007.

Les adolescents, des produits (pas) comme les autres

Réflexion sur les sites de rencontre pour adolescents

Les réseaux sociaux constituent un sujet de grand intérêt, parfois même d’inquiétude pour les parents d’adolescents et pour les éducateurs. Selon Danay Boyd, il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure « Les réseaux sociaux sont un endroit où les jeunes peuvent se retrouver avec leurs amis. Il faut prendre ça comme un espace public dans lequel ils trainent »[1].

Toutefois, ces réseaux sociaux ne sont pas des espaces publics comme les autres, ils sont le fait d’entreprises privées dont le but est de faire du profit et pour certaines, sans souci éthique particulier. Il en est ainsi des sites de rencontre pour adolescents qui continuent à se développer sur la toile. Ils sont suffisamment nombreux à s’adresser aux 13-25 ans pour que nous nous y intéressions. Calqués sur le modèle des sites de rencontre pour adultes, ils disent s’adresser aux adolescents hétérosexuels pour les uns, aux gays ou lesbiennes, ou encore aux bisexuels pour les autres.

La question de l’âge à partir duquel ces sites sont accessibles est centrale et nous conduit à nous réinterroger sur ce qui caractérise ce moment de la vie situé entre l’enfance et l’âge adulte. « L’adolescence correspond à la prise de conscience collective récente de l’existence d’une crise psychique déclenchée par l’apparition du pouvoir sexuel chez l’enfant et cherchant une issue hors du cadre familial. L’adolescence serait donc un phénomène sociologique révélant une crise psychologique ».[2] L’auteur de cette définition, P. Laroche, médecin et psychanalyste rappelle que l’adolescence englobe à la fois un aspect physiologique (puberté), un aspect psychique ainsi qu’un aspect social. C’est dire que l’adolescence, entendue comme processus, est une période délicate qui nécessite l’accompagnement d’adultes fiables, respectueux et bienveillants. Non seulement les sites de rencontre pour adolescents ne remplissent pas ces conditions, mais ils instrumentalisent les jeunes internautes pour leur soutirer des données personnelles de plus en plus fines et précises afin d’en tirer profit.

Arrêtons-nous sur l’un d’entre eux : Rencontre-ados.net. Les informations requises pour une inscription y sont nombreuses : « âge, pays, ville, orientation sexuelle, statut matrimonial, profession ou études, taille, silhouette, couleur des cheveux, couleur des yeux, enfants, fume, boisson alcoolisée, religion ». Seule l’indication de la religion est facultative, en revanche l’internaute n’a pas le choix pour l’orientation sexuelle qui doit être mentionnée (hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel).

A l’origine ce site s’adressait à la tranche des 11-25 ans. Suite à certaines manifestations de mécontentement et quelques articles de presse, Rencontre-ados à repoussé l’âge d’accès à son site : de 11 ans il est passé à 13 ans. Il va sans dire que l’écart d’âge entre les plus jeunes et les plus âgés reste très important et implique une grande hétérogénéité de situations, d’expériences, d’aspirations et de désirs, sans parler des compétences cognitives et de la transformation physique qui s’opère chez les plus jeunes alors qu’elle est achevée chez les aînés.

Le forum et les topics de Rencontre-ados sont des espaces dans lesquels les préoccupations sexuelles s’expriment sans fausse pudeur, pour ne pas dire crûment, mais aussi sans élaboration, sans mise en sens et en l’absence d’adulte modérateur compétent. Une question sur la pratique du cunnilingus amène cette réponse d’un internaute : « En tout cas le pénis n’est pas fait pour servir de sucette et le minou n’est pas fait pour servir de gobelet à glace ». Autres échanges de même acabit : « J’ai pas changé ma chatte, mais stv en être on fait un skype mh (pictogramme cœur) juste les photos en double sont refusées je savais pas. » réponse : « Je tencule, je te prend je te retourne je te plaque contre un mur et je te baize par tôut les trous. ». Autre exemple de conversation :

–        Js : Salut Ld on baise.

–        Ld : Cousou Js, avec plaisir, actif ou passif ?

–        Js : Passif bb, capote ou sans ?

–        Ld : sans je veux me plonger dans ton caca[3].

Combien d’adultes véritablement soucieux du vécu des adolescents et de leur devenir connaissent ces sites de rencontre et ce qui s’y joue ? Car, même si Rencontre-ados affiche un cadre d’utilisation par des interdits et un système de modération, les internautes qui s’y connectent, notamment les plus jeunes d’entre eux, sont de fait dangereusement exposés. Le manque de sérieux de Rencontre-ados se manifeste entre autres à travers les contradictions dont il fait preuve. Les plans « cam » et « sexe » sont interdits, mais il suffit d’explorer le site pour se rendre compte que cette interdiction n’est pas respectée. Les photos de corps dénudés, les injures, la stigmatisation sont réprouvées, mais elles sont monnaie courante sur ce type de site. L’interdiction de poster un message d’incitation à la consommation d’alcool est contredite par le site lui-même qui introduit une question à ce sujet dans le profil que le jeune internaute réalise lors de son inscription. Comme le soulignent des étudiants qui on réalisé un travail universitaire sur ce site : « la modération est parfois lente à l’exemple de la plainte de harcèlement d’un utilisateur datant de 3 jours où l’administrateur admet qu’ils ont beaucoup de signalements et donc beaucoup de cas à traiter. »[4]

Selon une étude de l’UNICEF France, bon nombre d’adolescents sont en souffrance. « La souffrance psychologique s’explique […] par des difficultés de relation aussi bien dans la sphère familiale que dans la sphère scolaire et élective, et il apparaît de façon claire que ces difficultés sont cumulatives.[5] » Certaines formes de souffrances, explique ce rapport, peuvent être relatives à la vie sociale dans son ensemble : « la difficulté de se conformer à des standards de consommation, la difficulté à être protégé et reconnu dans les relations familiales, l’épreuve de la discrimination et du harcèlement, les problèmes liés à la vie scolaire.[6]« 

Il est certain que la société tout entière est responsable de ses adolescents. Elle doit leur apporter l’étayage dont ils ont besoin pour accéder à l’âge adulte dans les meilleures conditions. Les sites de rencontre pour adolescents comptent parmi les réseaux sociaux qui ne respectent pas les jeunes internautes qui les fréquentent, ils ne les reconnaissent pas comme sujets et les exploitent savamment à des fins marchandes. Si c’est gratuit, c’est qu’ils sont le produit !

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[1] 6 clés pour comprendre comment vivent les ados sur les réseaux sociaux, Le Monde 10 mars 2014.

[2] DELAROCHE P., L’adolescence. Enjeux clinique et thérapeutiques, Armand Colin, 2013 ? P. 9.

[3] Dans ces extraits de conversations, l’orthographe n’a pas été modifiée.

[4] « Analyse d’un site destiné aux jeunes », Université Paris 8, 2015.

[5] Ibid., « Ecoutons ce que les enfants ont à nous dire. Adolescence en France, le grand malaise », Consultation nationale des 6-18 ans, UNICEF France, 2014, p. 28.

[6] Ibid., p. 27.

Parents face aux écrans

Les technologies numériques de l’information et de la communication connaissent un essor inégalé. Aujourd’hui les foyers sont multi-équipés, en moyenne 6,3 écrans chez chacun d’eux. Cet état de fait n’est pas sans répercussions sur la santé et l’éducation des enfants et des adolescents comme sur les relations intrafamiliales.

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Entre dramatisation et banalisation qui ne sont pas des attitudes souhaitables nous pouvons, adultes, nous frayer un chemin autre qui nous conduit à :

  • Nous tenir en éveil ;
  • Cultiver notre volonté de comprendre ;
  • Accompagner les enfants et les adolescents afin qu’ils ne s’égarent pas dans ce foisonnement technologique et de propositions commerciales.

Il est fondamental d’avoir à l’esprit que les enjeux économiques sont colossaux et qui rien n’est véritablement gratuit. Rappelons sans cesse aux enfants que « si c’est gratuit c’est que nous sommes (ils sont) le produit ». De la télévision à Internet en passant par les smartphones, les tablettes numériques, les jeux vidéo, etc., aucun contenu ou service n’est réellement anodin, ni inoffensif.

Cela a déjà été démontré dans l’espace de ce blog, les dessins animés constituent une aubaine pour distiller des messages commerciaux auprès du jeune public. C’est aussi l’occasion de leur inculquer précocement l’idéologie de la consommation avec tout ce qu’elle comporte d’abus d’écrans, d’excès alimentaires et d’achats immodérés.

Les réseaux dits « sociaux » surfent sur le désir de rencontres entre pairs, d’indépendance et de transgression des adolescents pour leur soutirer autant de données personnelles utiles à leur ciblage et à celui des autres membres de leur entourage (famille, amis).

Les très jeunes enfants, un temps protégés, tombent à leur tour dans l’escarcelle des géants du numérique et des grands annonceurs. Quand c’est bon pour le commerce, on finit par persuader les parents et certains professionnels de la petite enfance que c’est bon pour le tout-petit !

Les avantages et bénéfices que chacun d’entre nous peut retirer de ces technologies numériques d’information et de communication sont incontestables, les risques pour la santé et le bien-être des enfants ne sont pas moins réels. C’est pourquoi la vigilance de tous s’impose.

L’exercice de la parentalité nécessite parfois d’aller à contre-courant de la tendance impulsée par l’économie du numérique et du marketing. Les médias dominants encouragent les enfants à passer leur temps devant les écrans et les invitent à consommer sans retenue les produits de la grande consommation. Les parents, quant à eux, doivent nécessairement poser des limites, apprendre à leur enfant l’attente, la frustration afin que le principe de réalité ne soit pas évincé au profit du principe de plaisir.

Toutefois, on s’épargnera une mobilisation d’énergie superflue en posant très tôt des règles d’utilisation des écrans :

  • Tenir compte de l’âge de l’enfant : de préférence pas d’écran avant trois ans, puis des matériels et des contenus adaptés aux étapes du développement ;
  • Horaires d’utilisation : éviter le matin, pendant les repas, les veilles d’école ;
  • Éviter de multiplier les équipements au sein du foyer ;
  • Proposer des alternatives aux écrans : il est souhaitable que les enfants aient accès à d’autres sources de culture et de loisir ;
  • Permettre aux enfants de rencontrer les livres ;
  • Favoriser les activités concrètes, qu’elles relèvent des loisirs ou de l’aide aux tâches ménagères quotidiennes ;
  • Veiller à préserver les relations interpersonnelles directes par des temps familiaux hors écran et des activités qui amènent parents et enfants à faire des choses ensemble.

Sachons que les enfants multi-équipés ont des activités médiatiques plus solitaires et moins partagées avec leurs parents. Par ailleurs, les enfants dont les parents sont cadrants par rapport aux activités médiatiques sont aussi moins consommateurs et donc moins exposés aux risques[1].

[1] Voir à ce sujet l’ouvrage de Sophie JEHEL, « Parents ou médias, qui éduque les préadolescents ? » erès 2011.

La communication publicitaire en direction des enfants à travers les émissions télévisuelles destinées à la jeunesse

Extrait de ma contribution au colloque « L’enfant face aux écrans » (Noisy-le-Grand, 24 septembre 2014).

Mélange des genres et confusion des esprits

La confusion entre la publicité et les autres éléments des programmes est non seulement courante mais savamment orchestrée. Elle se manifeste à différents niveaux :

  • Les publicités qui s’adressent aux enfants se présentent souvent comme de courts dessins animés avec leurs héros, leurs intrigues et un dénouement heureux grâce au produit ;
  • Certains dessins animés sont issus de jeux, jouets ou bandes dessinées lorsque d’autres donnent lieu à des produits dérivés (M. Bahuaud 1999) : Pokémon, Viva Pinatas, My little ponny, Ninjago, Tortues Ninja, Batman. Dans les deux cas les jouets ont tout loisir de parader tout au long des épisodes de la série animée ;
  • Les marques de passage entre un élément du programme et l’écran publicitaire sont astucieusement gommées
    • Absence de générique de fin ;
    • Indicatif publicitaire brouillé ;
    • Succession de deux épisodes de dessins animés sans que le passage entre l’un et l’autre soit clairement indiqué ;
    • insertion du titre du second épisode d’une même série seulement après la première séquence ;
  • Dessins animés conçus sur le mode publicitaire. Ces dessins-animés représentent presque l’essentiel des programmations pour enfants.

C’est ainsi que les programmes jeunesse et les sites qui leur sont associés (à part quelques exceptions qui ne font que confirmer la règle), ne semblent plus inculquer aux enfants que les comportements et valeurs conformes à l’idéologie de la consommation.

Exemple : Gardfield & Cie, Fr3, 10 septembre 2014, saison 4, épisode 53, Plus peur que son ombre.

Le tout Début de l’épisode présente Nerman (le copain de Gardfield) assis dans un fauteuil devant la télévision avec un grand bol de céréales qu’il dévore gloutonnement. Arrive Gardfield à qui il s’adresse en ces termes : « Y’a rien de mieux dans la vie que d’être assis confortablement devant ses programmes préférés en mangeant un délicieux petit encas ». Gardfield le déloge alors brutalement afin de retrouver son fauteuil et reprend à son compte l’affirmation de son ami : « Eh ! Il a raison, y’a rien de mieux dans la vie que d’être assis confortablement devant ses programmes préférés en mangeant un délicieux petit encas. Puis il ajoute en s’adressant directement aux jeunes télépespectateurs : oh d’ailleurs j’espère que vous êtes bien installés vous aussi. »

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Cette courte séquence est à l’image de l’ensemble de cette série et de nombre d’autres fictions animées programmées par les diffuseurs. Elle démontre que :

  • Les intentions persuasives ne sont pas le seul fait des spots publicitaires, elles traversent de part en part les fictions animées qui font l’objet de programmation dans l’espace-temps télévisuel dédié aux jeunes téléspectateurs ;
  • Elles ne sont pas toujours de nature explicitement commerciale :
    • Elles promeuvent et encouragent les comportements associées à la consommation des produits distribués par les grandes marques présentes dans le programme jeunesse (céréales, pizzas, hamburgers…) ;
    • Elles promeuvent et encouragent la présence de la télévision dans la famille (il est inconcevable qu’il n’y ait pas d’écran de télévision dans le foyer) ainsi que les attitudes attendues : s’asseoir devant l’écran, appuyer sur la télécommande (condition sine qua non pour que l’enfant soit exposé aux messages commerciaux).

Lire le texte intégral : La communication publicitaire en direction des enfants Noisy le Grand le 24 09 2014

La question de la violence au cinéma : de Scream 2 à Only God forgives

Une journée d’étude sur les adolescents face aux images trash a eu lieu à Paris le 9 juillet dernier. Elle était organisée par Sophie Jehel, sociologue, MCF Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, dans le cadre du projet de l’équipe du CEMTI soutenu par la Fondation de France.

Comité scientifique : Sophie Jehel

Claude Aiguevives, Pédopsychiatre, Chef de service à l’hôpital de Béziers, Expert près des tribunaux

Patricia Attagui, Professeur en psychologie clinique, Univsersité Lyon 2

Lire ma contribution : Comment la violence vient aux images ?