Ecrans et enfants : la recherche de la bonne mesure

C’est la rentrée ! C’est aussi la période des bonnes résolutions, la mise en place de règles, de rythmes… ainsi que l’adoption de bonnes attitudes face aux écrans.

Rappelons à cette occasion l’article précédent concernant les dix risques liés à l’usage et à la fréquentation des écrans. En ce début d’année scolaire soyons particulièrement attentifs aux points 3 et 4. Ils précisent qu’il y a risque si l’enfant passe trop de temps consécutif devant l’écran et s’il y revient trop fréquemment dans la journée ou dans la semaine.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Selon l’âge de l’enfant et au delà d’un certain seuil d’exposition, les écrans peuvent être nuisibles. Ils occasionnent de la fatigue, un déficit d’imaginaire et de créativité, une perte d’attention et de concentration qui se répercutent entre autre sur les activités scolaires.

A partir de 3 ans, par exemple, une demi-heure dans la journée, de programmes choisis pour leurs qualités ludo-éducatives, sera amplement suffisant. Jusqu’à la fin du primaire, il est souhaitable que la durée d’exposition aux écrans n’excède pas une heure. Les collégiens quant à eux pourront se voir octroyer un peu plus de temps. Attention, ce n’est pas une « dose quotidienne » qui est ici préconisée, il peut y avoir des jours « sans » !

Dans tous les cas il est nécessaire de maintenir une vigilance sur les contenus auxquels les enfants sont exposés et sur l’équilibre entre les activités liées aux écrans et les autres (sports, activités de loisirs, socio-culturelles, etc).

D’autres éléments dignes d’intérêt peuvent être pris en compte comme la manifestation de signes de fatigue ou de nervosité qui témoignent du besoin de l’enfant de prendre l’air et de se dépenser physiquement ou tout simplement de passer à autre chose.

N’oublions pas également que les enfants ont besoin de sommeil. C’est pour cette raison que l’on évitera de placer la télévision ou l’ordinateur dans leur chambre. C’est encore pour cette même raison que l’usage des autres écrans (tablette, smartphone) est également à éviter avant le coucher.

Quoiqu’il en soit, il est en général préférable de ne pas rechercher une ritualisation trop prononcée de ces temps d’écrans. Cela afin d’accorder à l’enfant le droit de s’ennuyer, de s’inventer d’autres occupations et en vue d’éviter une possible dépendance.

Ces quelques précautions élémentaires éviteront à nos enfants un usage incontrôlé et irréfléchi des écrans. Dans ce domaine comme dans d’autres les bons plis se prennent dès le plus jeune âge.

Ce ne sont là que des repères proposés à titre indicatif. C’est à chaque parent de considérer la question en fonction de l’enfant auquel il a affaire, du contexte familial et de ses principes éducatifs.

Enfin, gardons à l’esprit que les enfants adorent passer du temps avec les adultes qui les entourent pour jouer, aller se promener, visiter, découvrir et que ces moments sont ir-rem-pla-ça-bles.

Bonne et heureuse rentrée à tous !

Quand la publicité discrédite l’imagination des enfants

Les marques qui s’adressent aux enfants conduisent parfois ces derniers à se détourner de leur propre imagination et créativité pour adopter les produits qu’elles commercialisent à leur intention.

Il en est ainsi de ce spot publicitaire pour Quick et sa Magic Box. Des enfants, un garçon et une fille, sont en train de jouer à la princesse et au pirate. A cette fin, ils se sont fabriqués des petits personnages avec des bouchons en liège mais ceux-ci finissent pas se casser. Sur ces entrefaites un ado arrive et leur lance d’un air moqueur : « Il sont trop nases vos jouets ». C’est alors que la marque Quick présente sa Magic Box contenant des jouets Playmobil.

Dans une émission documentaire fort instructive intitulée « Les enfants de la surconsommation », à propos des publicités pour jouets une spécialiste, Susan Linn, fait observer : « On leur dit [aux enfants] que leur imagination n’est pas à la hauteur, que ça ne suffit pas d’avoir un bâton ou une baquette magique, il faut avoir la vraie ».

A force de répétition, ce type de message peut être très dommageable pour les enfants qui, au contraire, ont besoin de s’appuyer sur leur imagination, de fabriquer de leurs propres mains, d’expérimenter… Plus encore, cette parole publicitaire peut conduire l’enfant qui la reçoit à avoir une piètre idée de lui-même et de ses compétences.

Cela dit nous pouvons, pour notre part, adopter une attitude positive et constructive face au pouvoir d’influence de la publicité. Ainsi, à partir de ce spot publicitaire il sera possible de vérifier ce que l’enfant en a compris et de lui demander ce qu’il en pense. Au cours de cet échange le parent a aussi la possibilité de lui faire part de son point de vue. De cette manière l’enfant est mis en situation d’exercer sa pensée et d’apprendre le discernement. C’est ce qu’on appelle : l’éducation aux médias.

NB : en écrivant cet article je découvre que je ne suis pas la seule à avoir repéré cette publicité. Le JEP (Jury d’éthique de la publicité, organe d’autodiscippline du secteur de la publicité de Belgique) a reçu une plainte d’un consommateur, plainte qu’il a classée comme non recevable. L’autorégulation a ses limites ! Notons cependant que si les observations et réclamations arrivaient en plus grand nombre auprès des instances professionnelles de régulation elles auraient aussi probablement plus de poids.

Quels écrans, quels contenus, quels âges ? Quelques repères (1)

Classification par âges et protection des mineurs

Le sujet traité ici fait suite à un article précédent « Les dix risques liés aux médias dans l’univers familial ».

Beaucoup de parents se posent la question de l’exposition de leur enfant aux écrans selon leur âge. « A partir de quel âge puis-je autoriser mon enfant à regarder la télévision[1], à utiliser l’ordinateur, à aller sur internet ? A partir de quel âge puis-je remettre entre ses mains une tablette numérique, un téléphone portable ? Etc. »

Si certains tentent l’aventure d’une réponse directe[2], d’autres se montrent prudents par rapport à des repères considérés comme discutables[3].

Après avoir tenté de déplier le questionnement afin d’en identifier différents aspects cet article considérera les dispositifs mis en place par les pouvoirs publics et les entreprises médiatiques dans un souci de protection des mineurs (partie 1). Il traitera ensuite des écrans dans la sphère familiale envisagés dans une démarche éducative globale et d’exercice de la parentalité (partie 2).

Le mot « écran » concentre en lui-même de nombreuses réalités. C’est un objet technologique au service de l’information et de la communication de masse au niveau mondial, c’est aussi une marchandise commercialisée à grande échelle à l’aide de stratégies marketing puissantes et sophistiquées. De part leur fonction d’information et de communication, ces objets ont une dimension individuelle et sociale (ils interfèrent dans la vie quotidienne des individus et dans leurs modes de relation).

L’attitude éducative vis-à-vis des enfants dans leurs relations aux écrans implique de ne pas s’en tenir à la seule dimension technologique de l’outil mais de prendre en compte l’ensemble des facettes d’une réalité fort complexe et d’en connaître les acteurs principaux. Cette interrogation est indissociable de la notion de protection des mineurs (c‘est pourquoi seront évoqués ici les systèmes de classification par âges et les autres dispositifs de protection).

Conscients de cela (et attentifs à ce que les enfants grandissent et s’épanouissent dans de bonnes conditions), que peuvent faire parents et éducateurs ?

Ils peuvent d’une part recourir aux réglementations et recommandations existantes en terme de protection de l’enfance (ce dont traite cet article) et, d’autre part, s’appuyer sur leur propre connaissance de l’enfant dont ils ont la charge ainsi que sur la dimension empathique de la relation qu’ils entretiennent avec lui (prochain article).

La régulation des médias, une aide à la parentalité ?

Dans un souci de protection des mineurs, des réglementations et recommandations émanent d’institutions publiques et d’entreprises privées. Il s’agit notamment de systèmes de classification par âges pour la télévision, pour le cinéma et pour les jeux vidéo. Une telle classification n’est pas à négliger car elle constitue une aide appréciable pour les parents et peut agir comme alerte sur la nocivité potentielle de certains programmes, films ou jeux.

Télévision – Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel s’est vu confier par la loi une mission de protection de l’enfance et de l’adolescence vis-à-vis des programmes audiovisuels susceptibles de nuire à leur épanouissement physique, mental ou moral. A cette fin il a mis en place une signalétique par catégories d’âges (tout public, -10, -12, -16, -18). Néanmoins, il est bon de savoir que l’application de la classification des programmes revient aux chaînes de télévision. Le CSA exerce pour sa part un contrôle à postériori sur les classifications des émissions opérées par les diffuseurs.

Dessin d'Arthur 1

Dessin d’Arthur 5 ans

Cinéma – Pour les films cinématographiques les catégories d’âges sont à peu près les mêmes en France que celles appliquées à la télévision. Néanmoins celles-ci ne sont plus de l’ordre de la recommandation mais de l’interdiction (tout public, interdiction moins de 12 ans, interdiction moins de 16 ans, interdiction moins de 18 ans). Chacune de ces mesures pouvant être accompagnées d’un avertissement. La classification des films qui sortent en salles est proposée par une commission qui se réunit sous l’égide du Conseil national du cinéma et de l’image animée. La décision de classification est prise par le ministre de la Culture. Elle a valeur de loi, celles et ceux qui ne la respectent pas se placent dans l’illégalité. L’adulte accompagnateur d’enfants au cinéma doit, pour connaitre la classification, se rendre sur le site du CNC activer l’onglet « Rechercher une œuvre » et indiquer dans les champs prévus à cet effet le titre du film, le nom du réalisateur ou tout autre information dont il dispose.

Jeux vidéo – En ce qui concerne les jeux vidéo une classification par âge spécifique (3-7-12-16-18) assortie de pictogrammes apportant des indications sur le type de contenus véhiculés par le jeu est proposée par les acteurs professionnels, il s’agit du système Pan European Game Information (PEGI). Elle constitue un guide pour l’acheteur potentiel de jeux vidéos. Contrairement au message de promotion de ce système véhiculé par un spot télévisuel qui met en scène un père (dépassé) et un enfant entre lesquels la communication est impossible, il est non seulement nécessaire pour le parent d’être présent au moment de l’achat du jeu vidéo ou à défaut d’en connaitre la provenance, mais également de recueillir des informations sur son contenu et d’en échanger clairement avec l’enfant.

Radio – Quand aux stations de radio, elles sont dans l’obligation de respecter des contraintes horaires : « Aucun service de radiodiffusion sonore ne doit diffuser entre 6h et 22h30 de programmes susceptibles de heurter la sensibilité des auditeurs de moins de 16 ans. »

Publications jeunesse – En ce qui concerne les publications destinées à la jeunesse elles sont régies par la Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse et réactualisée au19 mai 2011.

Internet – Internet est libre d’accès à tous moments. Sa seule restriction concerne les contenus illicites, c’est-à-dire ceux qui sont interdits et punis par la loi française. Les parents et éducateurs devront se tourner vers des sites officiels tels que ceux de la Commission Nationale de I’Informatique et des Libertés (CNIL) du ministère de l’Intérieur ou du ministère de l’Education nationale pour recueillir les informations susceptibles de les aider dans leur fonction éducative vis-à-vis d’internet. Le CSA consacre également une page de son site à cette question. Certains sites de professionnels peuvent également être consultés.

Les professionnels des médias défendent quant à eux l’autorégulation. C’est le cas notamment de l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP), qui prône l’autodiscipline notamment  en ce qui concerne les publicités destinées aux enfants.

Jugement critique et citoyenneté

Législateurs, pouvoirs publics et professionnels assument leur part de protection de la jeunesse avec plus ou moins de justesse et de rigueur. Néanmoins des insuffisances, des vides juridiques demeurent (Internet) ouvrant la voie à des pratiques douteuses et discutables.

L’éducation et la protection des enfants dans le domaine des médias et de leurs écrans passent donc par une prise en compte des systèmes de classification. Cela n’empêche pas l’exercice du jugement critique et de la citoyenneté. Chacun peut faire connaître son point de vue (l’appréciation parentale peut diverger de celle des chaînes de télévision, la mise sur le marché de services, contenus ou applications spécifiquement conçus pour les enfants, peut satisfaire des visées commerciales et non répondre aux besoins des enfants). La mobilisation des citoyens, la force de l’opinion peuvent infléchir les politiques publiques et faire reculer certaines entreprises dans leur recherche de profit maximum par tous les moyens. L’arrivée des chaînes de télévision pour bébés en France en constitue un bel exemple.

[1] Question traitée dans l’article Des bébés devant des écrans et nous avons vu qu’il est préférable d’éviter tout écran avant 3 ans.

[2] TISSERON. S., Grandir avec les écrans « La règle 3-3-9-12 », Yakapa 2013

[3] JEHEL. S., Pourquoi Enjeux e-médias ne soutient pas la règle des 3-6-9-12 ? Enjeux e-médias, 2013

Tahiti Quest : quelle leçon de vie pour les enfants ?

Dessin Aicha

Dessin réalisé par Aïcha, 8 ans, pendant les pauses publicitaires de Tahiti Quest

La chaîne Gulli a entrepris de diffuser une émission de téléréalité en direction des familles : Tahiti Quest. Son concept se rapproche de celui de Koh Lanta à ceci près que ce sont des familles qui sont en compétition et que les épreuves sont censées être à la portée des enfants, une première du genre en France.

La saison 1 à peine terminée voici le casting de la seconde déjà en place afin de procéder au choix de nouvelles familles. Une étape importante car les caractéristiques de chacune d’elles doivent permettre aux téléspectateurs de trouver matière à identification. En attendant de connaître les « heureux (ou malheureux) élus » de la prochaine saison de cette émission de téléréalité familiale, voyons ce qu’il en est des cinq épisodes déjà diffusés.

Tahiti Quest est produite par Ah ! Production et Megasmedia et réalisée par Julien Magne (réalisateur de Koh Lanta). Elle est animée par Benjamin Castaldi bien connu pour l’animation de Loft Story et autre Secret Story... Tahiti Quest met en scène cinq familles, deux parents et deux enfants âgés de 8 à 13 ans, qui ont à concourir les unes contre les autres dans des épreuves diverses faisant appel à leurs aptitudes sportives, stratégiques, leur adresse, leur capacité d’observation, de mémorisation et de restitution. Les épreuves sont présentées comme étant inspirées par les légendes polynésiennes. L’émission Tahiti Quest se déroule en effet en Polynésie française sur l’île de Mo’oréa. Elle a fait l’objet de cinq épisodes diffusés les vendredi (20h45) et dimanche (16 h) du 14 février au 16 mars 2014.

Avec les cinq groupes familiaux sélectionnés pour ce divertissement télévisuel nous avons affaire à un échantillon à peu près représentatif des familles occidentales : la classique, la métissée, la recomposée, l’adoptive, la famille avec enfant en surpoids.[1] Mais au-delà de ce constat il y a lieu d’interroger un concept d’émission de téléréalité qui met en scène des enfants avec l’assentiment et la complicité de leurs parents.

Des enfants en compétition

La présence d’enfants dans une émission de téléréalité représentait pour la chaîne Gulli un risque de réactions négatives de la part de l’opinion publique et du CSA. Or, malgré toutes les précautions prises par les producteurs, réalisateur et diffuseur, des questions importantes demeurent quant à l’opportunité de voir se développer des émissions de téléréalité avec des enfants.

Certes une atmosphère « bon enfant » se dégage des cinq épisodes diffusés et, contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres émissions de ce genre, les épreuves sont abordables, petits et grands semblent pouvoir concourir ensemble, (quoique, quoique… les petits de 8 ans ne sont pas à égalité avec leurs aînés pour certaines épreuves). Il n’en reste pas moins que nous y retrouvons les ingrédients habituels de la téléréalité : survalorisation de la compétition, élimination du concurrent, participants dotés d’un pouvoir de décision (attribution de pénalités à la famille de son choix) ; mais encore : lieu paradisiaque qui fait rêver les téléspectateurs, sensation de pénétrer dans l’intimité des gens, émotions et rires communicatifs, suspens qui maintient l’intérêt.  Nous y trouvons également les réflexions « prêtes à l’emploi » auxquelles nous a habitué la téléréalité : « Je suis à fond, je lâche pas. Je fais ça aussi pour ma famille, et aussi pour gagner » ; « J’ai un objectif dans la tête, c’est gagner […] je ne lâcherai rien »; « Notre objectif c’est d’aller jusqu’au bout des choses, ne pas abandonner ».

Loin de tout esprit de solidarité, les familles sont engagées à entrer en concurrence et, dans ce système, la réussite des uns passe par l’échec des autres. Cela les conduit par exemple à s’épier mutuellement pendant les entrainements et au besoin à copier les techniques des meilleurs.

Cette première saison de Tahiti Quest a révélé des enfants inquiets de décevoir leurs parents ainsi que leur frère ou sœur. Allan 12 ans (famille orange) dit de son petit frère Glenn 8 ans qui a abandonné une épreuve : « Il m’a déçu ». Plus tard le père intervient en expliquant qu’il va expliquer à son enfant que « s’il abandonne il pénalise toute la famille ». Quelle lourde responsabilité pour un enfant de 8 ans ! L’élimination et le départ de l’île est un moment apparemment douloureux pour les enfants qui ont à le vivre et la caméra ne se prive pas de filmer leurs mines déconfites et leurs visages en pleurs. Il est indéniable que tout cela représente un degré de pression psychologique important pour les compétiteurs en herbe. Sont-ils véritablement en mesure d’y faire face ? N’est-ce pas leur faire payer trop cher des enjeux sous-jacents qui les dépassent ?

L’émission de téléréalité se satisfait de délivrer des messages simples (pour ne pas dire simplistes) et ne se préoccupe en rien du vécu psychique de l’enfant et de la complexité des affects en jeu. Certes les enfants sont consolés, rassurés : il leur est rappelé qu’il ne s’agit que d’un jeu. Toutefois il arrive aux parents de dire leur « stress », leur « angoisse », certains craquent et pleurent d’autres se jugent sévèrement. Comment l’enfant est-t-il en mesure de faire face à ces attitudes paradoxales ?

Une « aventure extraordinaire »… qui fait recette !

Pour mesurer les enjeux associés à ce type d’émission il est nécessaire de la replacer dans un contexte plus large incluant les sponsors et coupures publicitaires.

Les chaînes de télévision sont à la recherche de programmes susceptibles de booster leurs audiences. Plus les audiences sont importantes, plus les annonceurs sont intéressés par les espaces publicitaires qu’elles proposent. Un épisode de Tahiti Quest permet deux longues coupures publicitaires[2] sans compter les pages publicitaires et mentions du sponsor qui précèdent et suivent l’émission dans une succession rapide et enchevêtrée qui ne facilite pas toujours l’identification des images et la différenciation entre contenu du programme et contenu publicitaire. Les spots diffusés ciblent l’audience supposée des jours et créneaux horaires concernés avec des produits qui lui correspondent et par le biais de mises en scènes publicitaires qui entrent en résonance avec ce qui se passe au cours de l’émission.

Dans cette logique il n’y a rien d’étonnant à ce que les programmes soient conçus et choisis en fonction de leur capacité à rendre le téléspectateur disponible[3] et à fournir un univers propice à la réception des communications publicitaires. Tahiti Quest est un programme de divertissement, qui « vide la tête » et n’invite pas à penser. Pour ces mêmes raisons, il valorise la réussite personnelle, l’individualisme. Au fond, comme toute émission de téléréalité, il semblerait que Tahiti Quest nous signifie que ce qui se passe dans le jeu télévisuel c’est « comme dans la vie, il y a des gagnants et des perdants, des biens lotis et d’autres pas ». C’est un fait avéré et accepté.

Comme l’exprime Pierre Rabhi dans un ouvrage entretiens avec Olivier Le Naire « Quand on instaure dès l’enfance cette compétitivité, cette course à l’excellence, on finit par oublier les qualités humaines. » Plus loin il ajoute « Or, je pense qu’on ne doit pas angoisser l’enfant, mais lui dire au contraire : « Voilà l’autre, ce n’est pas ton rival mais ton complément. »

Dommage qu’une chaîne tournée vers les enfants et vers les familles n’ait pas plus d’ambition éducative. La solidarité, le partage, le souci des autres, sont pourtant des valeurs dont notre société a le plus grand besoin et que les adultes, quels qu’ils soient, devraient avoir à cœur de transmettre aux enfants.

Que retiendront de Tahiti Quest les enfants téléspectateurs si prompts à s’identifier ? En tout état de cause, l’important est de favoriser le dialogue adultes/enfants afin de leur permettre de prendre de la distance et d’exercer leur esprit critique. Il sera ainsi possible de leur signifier que les relations inter-familiales peuvent prendre d’autres formes plus constructives et humainement plus riches.

 

[1] Ce n’est pas l’enfant qui est ici pointé du doigt mais « ce qui fait image ». C’est d’ailleurs ce même enfant qui ouvre le réfrigérateur rempli de victuailles. Dans un contexte où les médias et notamment la publicité ont été mis en cause devant le phénomène d’augmentation du nombre d’enfants en surpoids et d’obésité pédiatrique, cela n’a rien d’anodin. Il s’agirait en quelque sorte de banaliser ce qu’engendre une surconsommation de produits alimentaires « trop gras, trop sucrés, trop salés » à l’exemple des céréales Kellog’s, sponsor de l’émission.

[2] Exemple : deux écrans publicitaires sont insérés dans l’émission du 28 février (épisode 3), l’un de 4 minutes 47 secondes, l’autre de 5 minutes et 20 secondes (indicatifs compris).

[3] On se souviendra des paroles de Patrick Lelay alors PDG de TF1 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux message »    

Des bébés devant des écrans

Suite à l’article précédent concernant les dix risques liés aux écrans dans l’univers familial voici, comme convenu, quelques éléments de réflexion sur ce que j’ai mentionné comme le risque premier.

L’arrivée de chaînes privées spécifiquement destinées aux enfants de moins de trois ans, la mise sur le marché de DVD, de tablettes numériques et d’applications conçues pour les bébés, reposent la question de l’exposition précoce des enfants aux écrans.

Un grand nombre d’experts de la petite enfance et de chercheurs ont alerté les citoyens et les pouvoirs publics sur les dangers qu’encourent les tout-petits placés devant un écran. Mais leurs mises en garde ont-elles été suffisamment comprises et entendues ?

Le cerveau du bébé n’est pas un cerveau adulte en miniature, il ne possède pas les mêmes capacités que celui de son aîné, c’est pourquoi la période qui se situe entre 0 et 2 ans et demi – trois ans est très importante et ce à plusieurs titres. Avant deux ans, par exemple, l’enfant n’est pas en mesure de mettre en rapport la bidimensionnalité de l’image et le monde en trois dimensions dans lequel il vit. De même, des chercheurs ont pu démontrer que si l’on cache un jouet derrière un fauteuil sous le regard de l’enfant, ce dernier est en capacité d’aller chercher le jouet là où il a été dissimulé. En revanche si ce même enfant regarde cette scène via un écran, il ne sait pas retrouver l’objet. Ces expériences démontrent qu’il faut attendre au moins l’âge de deux ans pour que l’enfant puisse être en mesure de traiter les images audiovisuelles.

Nombre de parents pensent que leur bébé s’intéresse à ce qui se passe à la télévision, il serait en quelque sorte fasciné par les images. De ce constat découle un raccourci très courant : il regarde, cela signifie qu’il aime. Que l’on ne s’y trompe pas, ce phénomène n’a rien à voir avec l’intérêt du bébé pour le contenu de l’image qui ne lui est pas intelligible, il s’agit, comme l’explique le pédiatre Dimitri Christakis chercheur à Seattle, d’un réflexe dit « d‘orientation », réflexe qui fait que tout humain, et cela depuis la nuit des temps, s’oriente vers une source de bruit ou de lumière qu’il perçoit dans son environnement pour s’assurer qu’il n’y a pas de danger[1].

Disons-le clairement, non seulement les écrans ne sont pas adaptés aux enfants en bas âge mais ils sont susceptibles de nuire à leur développement psychomoteur, intellectuel et psychoaffectif. Des risques très précis ont été identifiés, il est impératif de les prendre au sérieux. A titre d’exemples :

–        Acquisition du langage perturbée et/ou retardée

Le langage s’acquiert grâce aux échanges directs et en vis-à-vis avec les personnes de l’entourage immédiat. Les écrans, quels qu’ils soient, ne procurent pas ce type de relations interpersonnelles ;

On a observé que tout en jouant le petit enfant babille, il entend les sons qui sortent de sa bouche, il s’amuse à les moduler tout en manipulant ses jouets. Progressivement ce babillage va le conduire au langage par la prononciation de mots, puis de groupes de mots, en attendant la construction de phrases plus complexes. Cette phase d’apprentissage langagier se construit sur le modèle développé par ses proches. Or, l’enfant qui regarde la télévision n’émet aucun son, il ne babille pas, il ne s’entend donc pas. Qu’en est-il alors de l’apprentissage du langage avec le support de la télévision ? Les expériences scientifiques montrent que l’absence de lien direct  avec la mère ou un autre adulte proche du tout petit enfant et l’inexistence de relation affective rend cette forme d’apprentissage très pauvre, voire inopérante.

–        Addiction future

Il y a lieu de penser que l’enfant biberonné aux écrans encourt le risque de développer des addictions futures aux écrans. Ce fait n’est pas étranger au constat que les habitudes prises dans la petite enfance par rapport aux écrans ont  tendance à persister par la suite.

–        Fatigue

N’oublions pas non plus que les écrans sont source de grande fatigue pour le bébé qui a une capacité d’attention très réduite. L’adulte n’a pas toujours pleinement conscience des efforts importants que le bébé doit fournir pour regarder un écran.

–        Imaginaire colonisé et appauvri par les écrans

Si le temps passé devant un écran à cet âge est conséquent les risques sont démultipliés. En outre, il semblerait comme l’indique Divina Frau-Meigs que « plus les activités sont répétées à la petite enfance, plus le cerveau, par économie, se focalise sur les structures et les synapses utilisées, laissant les autres péricliter parce qu’elles ne sont pas activées »[2].

Tous ces éléments, et ce ne sont pas les seuls (voir ci-dessous notes biliographiques) attestent de l’extrême vigilance que nous devons observer et du principe de précaution qui doit prévaloir sur toute autre considération dès lors que nous avons affaire aux enfants, et à plus forte raison, dans les toutes premières années de leur vie.

Alors, que faire ?

–        Ne pas banaliser la présence d’un bébé devant un écran ;

–        Donner priorité aux expériences concrètes plutôt que virtuelles ;

–        Donner priorité à l’imaginaire de l’enfant plutôt qu’à celui qui lui est fourni par les écrans ;

–        Lui procurer présence et accompagnement humains dans tous les domaines de sa vie ;

–        Lui assurer la sécurité affective dont il a le plus grand besoin.

En tout état de cause, ayons bien à l’esprit que ces produits destinés aux bébés répondent d’abord à des intérêts commerciaux. C’est à chaque parent de s’informer suffisamment pour savoir ce qui est véritablement bon pour son enfant.

Enfin précisons que l’âge de trois ans n’est qu’un repère, des précautions sont à prendre en matière d’écrans pendant toutes les phases de son développement et ce, jusqu’à ce qu’il atteigne une autonomie suffisante, c’est-à-dire jusqu’à la fin de l’adolescence.

Pour terminer je vous propose ce très beau dessin d’Arthur (5 ans) réalisé en janvier 2014. Merci Arthur !

« Notre salon » – Arthur, sa petite sœur, sa maman et son papa sur le canapé, le tapis vert et la télévision.

Dessin d'Arthur 2

A lire ou à écouter en complément :

ALLARD C., « Les bébés et la télévision » in Réalités familiales n°84, 2007, pp. 82-85.

BATON-HERVE E., « Pas de télévision pour les bébés ! » in Réalités familiales n°84, 2007, pp.76-81.

JEHEL Sophie, CIEM., Télévision pour les bébés : un danger pour leur santé, pour leur développement et pour leur éducation,

Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, Délibération du 22 juillet 2008 visant à protéger les enfants de moins de trois ans des effets de la télévision

MARTIN T., « L’enfant face à la télévision : quels effets sur son développement cognitif, langagier et pragmatique ? » Certificat de capacité d’orthophoniste, juin 2011, 111 p.

JOUSSELME C., « Nous déconseillons fortement l’usage de la télévision chez le tout-petit », interview, Santé de l’homme, dossier petite enfance et promotion de la santé.

GIAMPINO S., « Télévision et bébé »

GIAMPINO S., « La télé, c’est pas pour les bébés »

URAF Centre

UNAF : « Télévision, les bébés ont autre chose à faire ! »

UNAF : Réaction de l’UNAF à l’avis de l’Académie des sciences sur « l’enfant et les écrans »

A lire également l’Avis de la DGS (Direction Générale de la Santé) sur l’impact des chaînes télévisées sur le tout petit enfant (0 à 3 ans), 16 avril 2008.


[1] Une Télé dans le biberon, film documentaire de Anne Georget, ARTE,  04 février 2011. Voir aussi : http://www.film-documentaire.fr/Une_t%C3%A9l%C3%A9_dans-biberon.html,film,34308

[2] Télévision pour les bébés : un danger pour leur santé, pour leur développement et pour leur éducation, http://www.collectifciem.org/spip.php?article108#outil_sommaire_3

Les dix risques liés aux médias dans l’univers familial

Les discours c’est bien mais concrètement, lorsqu’on est parent, comment s’y prend-t-on pour faire en sorte que les enfants ne pâtissent pas des médias et notamment des écrans qui se font de plus en plus nombreux ? C’est là une question qui m’est souvent adressée. Je vais essayer de ne pas me dérober, bien que cela ne soit pas aussi facile qu’on pourrait le penser d’y apporter une réponse claire tant est grand le risque de simplification excessive. Les dix risques identifiés ci-dessous se verront traités séparément au cours des prochains articles.

Vous le savez comme moi, dans ce domaine, comme dans d’autres, il n’y a pas de recette, pas plus qu’il n’existe de règle absolue et intangible. A tout le moins, nous devrions pouvoir compter sur le bon sens de chacun. Hélas, ce bon sens est mis à mal par la multiplication des technologies de l’information et de la communication, par un marché racoleur qui les fait désirer et finit par les imposer, par des stratégies marketing savantes qui, avec la pression publicitaire en arrive à programmer des comportements de consommation à l’insu parfois de ceux qui les adopte.

Lorsque nous sommes parents ou que nous avons un rôle éducatif auprès des enfants et des adolescents, nous nous posons normalement la question de savoir ce qui est bon pour eux. Il n’y a pas de raison que les médias échappent à cette préoccupation. L’éducation est un tout, ce sont les parents qui sont en première ligne pour l’assurer, même si le relais peut être pris par les professionnels de la petite enfance (assistantes maternelles, crèches, etc.) puis, à partir d’un certain âge, par l’école et les centres sportifs ou de loisir.

En général, en tant que parent, nous souhaitons qu’existe une cohérence entre les différents intervenants de l’éducation. Cependant, dès lors que les enfants sont exposés aux médias d’autres acteurs de l’espace social, moins facilement identifiables, interfèrent dans cette éducation.

La rencontre des médias et des enfants comporte des risques. Cette affirmation n’exclut pas les bienfaits éventuels qu’elle peut procurer. Ce n’est ni dramatiser ni diaboliser de le reconnaître, c’est tout simplement faire preuve de lucidité. L’attitude éducative n’implique-t-elle pas en effet lucidité et circonspection ? Une fois ces risques identifiés, il est plus aisé d’entrevoir la manière dont parents et enfants peuvent tirer un parti bénéfique des médias dits classiques et des technologies numériques.

Ces risques sont, au moins, au nombre de dix :

1)       Il y a risque si l’enfant est placé devant les écrans trop précocement, c’est-à-dire avant l’âge de trois ans ;

2)       Il y a risque si les matériels et les contenus ne sont pas adaptés à l’âge des enfants ;

3)      Il y a risque si l’enfant passe trop de temps consécutif devant l’écran ;

4)       Il y a risque s’il y revient trop souvent ;

5)        Il y a risque lorsque les écrans sont nombreux dans l’univers familial ;

6)        Il y a risque si l’enfant dispose d’ordinateur, de télévision ou de tablette connectable dans sa chambre ;

7)        Il y a risque si ses rythmes biologiques ne sont pas respectés (sommeil, repas,…) ;

8)        Il y a risque lorsque les parents ne prêtent pas suffisamment attention à l’exemple qu’ils donnent en matière d’usage des médias et technologies numériques ;

9)        Il y a risque si l’enfant n’est pas accompagné ;

10)        Il y a risque si l’usage des écrans se fait sans préparation, sans avertissement, sans cadre et sans échanges ;

C’est pourquoi, avant toute chose posons-nous et reposons-nous inlassablement ces questions :

Quelle vie familiale souhaitons-nous ? Quelles relations entre parents et enfants ? Quelles relations intergénérationnelles ? Quelle transmission de valeurs ? Quel horizon d’avenir pour nos enfants ?

Ensuite, et avant de procéder à l’achat de tel ou tel matériel (super sophistiqué !), de telle ou telle offre (super avantageuse !) nous aurons à répondre à d’autres questions ;

  • A qui cela sera-t-il destiné ?
  • pour quel usage ?
  • s’il s’agit d’un écran : quelle place physique lui sera attribuée dans la maison ou l’appartement ?
  • Est-ce adapté à l’âge de mon enfant ? (la préconisation officielle parfois indiquée ne correspond pas toujours nécessairement à votre point de vue ou à l’avis des spécialistes de l’enfance) ;
  • Quel cadre vais-je mettre en place pour une utilisation avisée ?
  • Quelle utilisation aurais-je moi-même en tant que parent (de ma tablette numérique, de mon Smartphone de mon ordinateur portable… ?

Les réponses que vous allez apporter à ces questions sont essentielles car votre attitude générale envers les médias et les écrans numériques vont directement impacter l’atmosphère familiale, vos relations avec vos enfants, leurs comportements, leurs centres d’intérêt, leur développement psychomoteur, cognitif, psychoaffectif, etc.

Et n’oublions pas que les bons plis se prennent dès la petite enfance !


[1] La tendance actuelle est de ne parler que des écrans. La presse, la radio, les affiches publicitaires, etc. font aussi partie de l’environnement des enfants, sans oublier le cinéma qui est une forme d’écran trop peu souvent prise en compte.

Les programmes de télévision destinés à la jeunesse : des contenus à interroger

Les enfants sont devant l’écran de télévision, ils regardent une émission jeunesse. Voici pour nous, enfin, un moment assuré de calme et de tranquillité ! Pendant ce temps nous pouvons vaquer à nos occupations quotidiennes ou tout simplement nous reposer. Toutefois, savons-nous ce qui leur est transmis par le biais de ces émissions comme contenu réel et symbolique, comme valeurs, comme idéologie ?

Comment évaluer les programmes jeunesse ?

Adultes, nous ne prenons généralement pas le temps de regarder les dessins animés télévisés destinés à la jeunesse, encore moins d’en questionner le contenu. Il est en effet difficile de s’installer devant son téléviseur pour regarder ne serait-ce qu’un dessin animé dans son intégralité. Il est d’autant plus laborieux de s’atteler à visionner plusieurs épisodes d’une même série sans parler de l’exercice qui consisterait à s’intéresser à plusieurs titres de séries animées, l’ennui guette, le manque d’intérêt menace, le mépris affleure. Pourtant, si cela demande un effort à l’adulte soucieux de l’univers médiatique dans lequel baignent les enfants il ne sera pas déçu de l’expérience.

Mais de quelle manière s’y prendre pour se forger un point de vue sur une production jeunesse déterminée ? Pour faire simple nous prendrons juste le temps de formuler quelques questions (et d’essayer d’y répondre bien sûr !) :

– Le dessin-animé est-il adapté à l’âge des enfants qui constituent l’audience des émissions jeunesse des chaînes de télévision (soit 4-10 ans) ;

– Quel type de message véhicule-t-il en priorité et à quelle(s) fin(s) ? Pour cela on s’intéressera à l’univers dans lequel évoluent les personnages, aux dialogues, à l’intrigue, à sa résolution, etc.

– S’agit-il d’une production de qualité ?

Quelques critères peuvent nous aider à évaluer la qualité des dessins-animés proposés aux enfants par les diffuseurs. La production en question :

  • Est-elle conçue en fonction des besoins et des attentes des enfants ?
  • Vise-t-elle le développement intégral de l’enfant ?
  • Respecte-t-elle l’enfant pour ce qu’il est, ici et maintenant, et en tant qu’être humain en devenir ?
  • Fait-elle appel à son intelligence, à son jugement critique, à sa faculté de penser ?
  • Stimule-t-elle son imaginaire ?
  • Ouvre-t-elle l’enfant aux autres dans leurs différences et au monde dans sa diversité ?
  • l’enfant y joue-t-il un rôle actif ?
  • Les moyens techniques sont-ils appropriés ?
  • Un soin particulier est-il apporté à l’esthétique (dessins, couleurs, etc.), au récit (vocabulaire riche et approprié) ?

– Les horaires de programmation correspondent-ils aux moments de disponibilité des enfants de la tranche d’âge concernée ?

– La programmation dans laquelle est inséré le dessin animé permet-elle à l’enfant une claire distinction entre la fiction et les autres composants du programme : publicité, bandes annonces, séquences d’habillage, etc.

– La série animée donne-t-elle lieu à des produits dérivés, lesquels ?

Cette liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter vos propres questions.

L’exemple de Totally spies!

Equipés de cette petite grille d’analyse voyons ce qu’il en est pour la série Totally Spies ! diffusée dans le cadre du programme jeunesse de la chaîne TF1 depuis le mois d’avril 2002. Il s’agit d’une série d’animation franco-canadienne produite par Marathon Média et créée par Vincent Chalvon-Demerseay et David Michel.

Les principales protagonistes de cette série : Sam, Clover et Alex mènent une double-vie d’étudiantes et d’espionnes. Elles travaillent en effet pour le compte du World Office of Human Protection, autrement dit le WOOHP. Ces trois fidèles amies sont envoyées en mission par leur patron Jerry. Chaque épisode donne lieu à une nouvelle enquête pour laquelle elles sont affublées d’une combinaison moulante en latex et de plusieurs gadgets sophistiqués qui les aident à résoudre toutes les énigmes et à triompher du mal et de la méchanceté.

Les centres d’intérêt de ces trois personnages féminins sont exclusivement orientés vers les centres commerciaux, le shopping, la mode, le spectacle, les stars, etc. Ce contexte préférentiel de consommation marchande est présent dans tous les épisodes.

L’exploration des chansons des génériques est également d’un grand intérêt pour nous. A titre d’exemple nous avons sélectionné un extrait d’une chanson interprétée par Diana Bartolomeo

Trois drôles de filles super study
Toujours fraîches et happy
Trois pures espionnes totally fashion
Super fly, super spy
Pour vivre l’action il faut être à la mode
C’est une question de code
Avant chaque mission, fashion opération
Relookées on est fin prête Alex, Sam, Clover
Totally cush power Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé
Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies
Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies De la tête au pied, totalement lookées
Pour mieux faire face au danger
Les spies un geste, totally parfaites
Trois misses jusqu’au bout des cils
Le Groove comme repère, y’a pas de mystère
En un clin d’œil vers la lumière
Les esprits hostiles, on en fait notre affaire
Avec l’art et la manière Alex, Sam, Clover
Unies pour le meilleur Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Les synopsis constituent une autre source d’information digne d’intérêt. La plupart des intriques sont basées sur la propension de mauvaises personnes à contrôler les esprits par l’hypnose ou en leur faisant subir divers traitements plus sophistiqués les uns que les autres. Pourvus de cerveaux maléfiques ces êtres peu recommandables inventent des machines supers puissantes, capables de les faire devenir extrêmement riches et de prendre le contrôle de la planète et de ses habitants. Mais les espionnes sont elles aussi dotées de supers pouvoirs avantageusement complétés par les gadgets distribués par Jerry pour leur venir en aide dans chacune de leurs missions.

L’analyse de certains épisodes démontre un lien étroit entre le contexte de consommation marchande de cette série animée et l’univers dans lequel se déroulent les différents épisodes. Les Totally spies appelées à quitter la ville pour une nouvelle mission en campagne déplorent l’absence de centres commerciaux, les ruraux supportent alors, de la part de ces trois complices, des jugements et aprioris parfois dégradants.

Au delà des réflexions rien moins que gratuites qui émaillent les épisodes des six saisons de la série Totally spies! une analyse plus approfondie met en évidence la place importante attribuée à certaines marques comme Nike, Fabio Salsa, Mamie Nova, etc. Les épisodes constituent un univers porteur pour les marques et deviennent de véritables supports pour les annonceurs intéressés par le placement de produit dans les productions destinées aux 4-10 ans bien que cela ne soit pas autorisé par le CSA.

L’épisode Super Mamie (saison 5), pour prendre cet exemple, renvoie au produit Mamie Nova. Plusieurs signes associés à la marque confortent notre hypothèse. Le téléspectateur apprend que la Mamie délinquante fabrique elle-même ses cookies (le produit laitier est, pour les besoins de la cause, travesti en biscuit), la seule chose qu’on peut lui reprocher « c’est d’y introduire en douce de la crème fraîche ». Nous retrouvons également les codes couleurs de la marque et de son produit ne serait-ce que dans les vêtements revêtus par les Spies afin de passer inaperçues dans une maison de retraite : ils renvoient à la mascotte Mamie Nova et aux produits laitiers du même nom. Nous avons par le passé démontré l’apparition de la virgule Nike au beau milieu d’un combat opposant le « bon » Jerry et trois jeunes hommes sous l’emprise d’un personnage malfaisant.

L’espace de ce blog ne permet pas de multiplier les exemples mais pourquoi ne feriez-vous pas, chers amis lecteurs, un petit exercice de décryptage par vous-mêmes ? Vous pourriez le partager ensuite sur ce blog ou ailleurs. A vos plumes !

Dans l’attente de cette éventuelle contribution de votre part faisons d’ores et déjà un point sur les éléments récoltés à travers la prise en compte du contexte, de la typologie des personnages, des textes et des éléments de synopsis rapportés ici.

Si l’on conçoit que le diffuseur cible la frange aînée de ce type de programme -les enfants ont tendance à s’identifier aux plus grands qu’eux- il est évident que cette série n’est pas adaptée aux enfants les plus jeunes. Les personnages principaux sont présentés comme appartenant à un groupe d’âge nettement supérieur (les Totally spies sont étudiantes à l’université), leurs centres d’intérêt, leurs problématiques appartiennent au monde de l’adolescence, non à celui des enfants de 4 à 8 ans.

Les messages véhiculés sont prioritairement axés sur la consommation. « Pour passer à l’action il faut être à la mode » dit la chanson du générique. Le shopping est l’occupation principale des héroïnes lorsqu’elles ne sont pas en mission. Les gadgets dont les affuble leur patron ne sont rien d’autres que des objets de consommation pour la gente féminine : bâton de rouge à lèvres, crème de bronzage, chaussures et autres vêtements derniers cris.

Il s’agit certes d’une production franco-canadienne mais cela ne présage pas de sa qualité. La série dont nous nous occupons ne vise pas le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions. Les aspects éducatifs, culturels, intellectuels sont totalement délaissés au profit d’un seul et même univers, celui de la consommation marchande. Les récits des différents épisodes sont construits sur le même modèle. Aucune place n’est laissée à la différence et à l’autre comme être singulier. L’enfant n’y est guère représenté et n’y joue pas un rôle actif. La qualité esthétique n’est pas davantage au rendez-vous. Nous avons affaire à un récit pauvre, un dessin peu soigné et des couleurs flashy laissant peu de place au champ de l’imaginaire.

Voici bientôt 12 ans que cette série animée s’est installée dans l’émission TFOU. Qu’est-ce qui lui vaut une telle pérennité ? Comment se fait-il que les programmateurs y tiennent tant ? Est-ce lié au goût des enfants mais « il ne faut pas confondre ce qu’ils regardent avec une demande » souligne Dominique Wolton) ou bien sert-elle d’autres ambitions ? Assurément les intérêts commerciaux sont prioritaires, d’autant plus que le dessin animé Totally spies! donne lieu à un nombre important de produits dérivés : jeux vidéo, jouets, livres sans compter les albums musicaux, DVD et films long métrage.

Au final, n’est-il pas permis de se demander si ces techniques d’hypnose et de contrôle des esprits dont il est si souvent question dans la série Totally spies! ne sont pas également le fait de certains acteurs de la production audiovisuelle et du marketing qui ont sans doute un intérêt à prendre le contrôle des cerveaux enfantins ? On le voit placer les enfants devant la petite lucarne n’a rien d’anodin.