De l’argent virtuel sur un site pour enfants…

Sur son site Internet pour enfants Tfou.fr, TF1 propose un jeu d’argent en ligne : Casino Mouv’.

Depuis des années j’encourage vivement les parents à regarder de temps à autre les programmes jeunesse diffusés par les chaînes de télévision afin de les connaître et de savoir quels genres de dessins animés sont programmés, et par leur intermédiaire, quels messages sont délivrés aux enfants. En effet j’ai pu en faire le constat au travers de mes travaux de recherche précédents, le label « jeunesse » ne garantit en rien un univers télévisuel adapté aux enfants de 4 à 10 ans[1]. Il en est de même pour les sites Internet jeunesse de ces chaînes, nous gagnerions assurément beaucoup à mieux les connaître.

Faisons d’ores et déjà une petite exploration de http://www.tfou.fr Ce site propose diverses activités comme : vidéos, jeux, héros, coloriages. Choisissons de cliquer sur « jeux ». Différentes sortes de jeux nous sont alors proposés : jeux tribus, jeux d’action, jeux de filles, jeux de sport, jeux d’éveil. Chacune de ces rubriques comporte un onglet : « plus de jeux de… ». Nous optons pour la rubrique « Tribu » et cliquons sur « Plus de jeux de tribu ». A nouveau six nouvelles propositions se présentent : Love, Mana, jeux mouv’, jeu next, jeux panda, jeux tiki, jeux x-trem, jeux zombie. Nous cliquons au hasard sur Jeux mouv’ pour apprendre que « le Casino Mouv sur Tfou.fr est ouvert ! » annonce suivie d’une invite :  « Joue aux jeux de Bonto Mania, du Méga Jackpot, ou de la roue et découvre si tu as gagné des Tfiz ! Tente vite ta chance au jeu de la Tribu des mouv’ sur Tfou.fr. Que la chance soit avec toi Tfounaute ! »

Tfou casi Mouv 1

Savez-vous ce que sont ces fameux TFiz ? Non ? moi non plus. En faisant une recherche sur Google je découvre un lien qui http://www.tfou.fr/coin-parents/les-tfiz-7085889-739.html  apporte la réponse à notre interrogation : «  Envie d’un nouveau look ? visite vite ta boutique TFou et viens dépenser tes TFiz ! Le Tfiz est la monnaie virtuelle de TFou qui te permet de t’acheter virtuellement ce que tu veux dans la boutique. Pour gagner des TFiz, tout est gratuit, suit vite mes conseils ! »

Ayant compris ou non ces explications laconiques, nous entrons dans le casino Mouv’ aux couleurs criardes : jaune, violet, rose. Un arrière fond sonore de voix, de bruits de machines à sous complète l’atmosphère qui règne habituellement dans ces lieux, on s’y croirait pour de vrai.

Reconnaissons que nous sommes là en présence d’un jeu qui n’a absolument rien d’anodin même (et à plus forte raison) s’il s’agit d’un jeu pour enfants de jeux d’argent en ligne. « Les jeux d’argent en ligne ne sont ni un commerce ordinaire, ni un service ordinaire, prévient le texte de loi 12 mai 2010[2], « dans le respect du principe de subsidiarité, ils font l’objet d’un encadrement strict au regard des enjeux d’ordre public, de sécurité publique et de protection de la santé et des mineurs ».

Depuis l’ouverture à la concurrence des jeux d’argent en ligne, la question de l’addiction est devenue plus aiguë. Dans un interview au journal La Croix, Michel Lejoyeux psychiatre et addictologue à l’hôpital Bichat à Paris l’affirme sans détour : « Il est indéniable que l’ouverture des jeux d’argent sur Internet peut créer des problèmes en matière de dépendance. […] toute augmentation d’une substance ou d’un comportement va révéler des nouveaux dépendants. De plus, dit-il, le jeu en ligne a la particularité d’être potentiellement doublement addictif. Il conjugue une addiction au virtuel […] et celle aux jeux d’argent ». L’addictologue s’inquiète : « on peut craindre que certains pourvoyeurs de jeux en ligne aient comme métier de créer des addictions avec un intérêt plus porté sur leur bénéfice que sur l’intérêt collectif. »[3]

Le métier de TF1 serait-il de créer des dépendances précoces de manière à procurer aux opérateurs concernés la relève de joueurs nécessaires afin d’assurer la pérennité de leur marché ? Si la multiplication des jeux d’argent en ligne augmente assurément le nombre de joueurs dépendants, il est tout aussi évident que la proposition de tels jeux dès l’enfance constitue un facteur de risque supplémentaire pour ceux qui s’y adonnent déjà via le site jeunesse de TF1. Cette pratique qui consiste à mettre en ligne à l’intention des jeunes internautes des jeux d’argent calqués sur ceux qui sont réservés aux adultes est pour le moins contestable parce que insidieuse et dangereuse.

Les professionnels de la santé et de l’éducation mettent en évidence le rôle majeur des parents dans les problèmes d’addiction. En 2012, dans un communiqué relatif à la pratique excessive des jeux sur écrans, l’Académie de médecine recommande : « Une sensibilisation plus forte des parents, premiers éducateurs et exemples en la matière, portant sur le contrôle des jeux et du temps qui leur est consacré ; ».  Il en est de même pour les acteurs du monde de l’éducation. « […] le plus souvent, c’est d’abord une attitude éducative et pédagogique qui doit tenter de répondre à la crise, et les parents doivent y être aidés et conseillés dans les trois directions suivantes : cadrer, accompagner, se soucier des écrans dès la maternelle ». Il est précisé que « les parents doivent s’intéresser aux jeux de leur enfant, le regarder jouer, lui poser des questions et ne pas hésiter à prendre un peu de temps pour s’informer sur ces jeux en allant sur Internet […]. »  L’exploration du site pour enfants Tfou.fr nous apporte une illustration des plus frappantes de cette nécessité.

Admettons cependant que la tâche dévolue aux parents devient de plus en plus lourde et complexe. De toute évidence ils ne peuvent faire pleinement confiance ni aux programmes de télévision destinés à la jeunesse, ni aux sites pour enfants ni, de manière générale, aux produits numériques et multimédiatiques mis sur le marché et prétendument conçus spécifiquement pour les enfants (rappelons-nous les chaînes de télévision pour les bébés et la recommandation du CSA suite à l’avis rendu par la Direction Générale de la Santé).

En initiant les enfants aux machines à sous et à l’univers qui y est associé, en leur faisant adopter l’attitude mentale et comportementale des joueurs de jeux d’argent en ligne ne les prépare-t-on pas à développer ces mêmes schèmes dans la vie adulte ? Or, s’il est entendu que la prévention est l’affaire de tous, pourquoi les acteurs du monde marchand devraient-ils se dispenser de toute réflexion sur le sujet ? Pourquoi devraient-ils se départir de toute responsabilité et considération éthique ?


[1] C’est la tranche d’âge concernée par les programmes jeunesse et la cible visée par les annonceurs intéressés par ces espaces télévisuels dédiés aux enfants.

[2] Loi 2010-476 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne.

[3] « Les jeux d’argent sur Internet posent-ils un problème de santé publique ? La Croix, 7 avril 2010.

Noël des enfants ou Noël des tablettes ?

Et si les tablettes numériques étaient nuisibles pour les moins de trois ans ?

Sapin de Maya

Merci Maya pour ce beau sapin de Noël !

 

La préparation des fêtes de fin d’année bat son plein. Si Noël et le nouvel An riment avec cadeaux, sapins, guirlandes, étoiles et tables généreusement garnies, la fin d’année est aussi la période des emplettes et des caddies bien remplis. Rappelons-nous alors que les achats effectués ont peut-être été dictés par la publicité. Pourquoi pas me direz-vous et vous avez raison, à condition cependant de rester vigilant et de ne pas se départir de tout discernement.

Les ventes de tablettes numériques n’ont sans doute pas encore atteint leur summum. C’est un matériel qui semble désormais devoir s’imposer aux consommateurs adultes comme aux enfants et ce, dès le plus jeune âge.

photo tablette 036

Pour toucher les plus petits, les fabricants rivalisent d’ingéniosité. Le design, les couleurs, la matière, tout est pensé pour donner l’illusion d’un produit adapté à l’âge de l’enfant. En 2012 Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste l’affirmait dans un interview pour le Journal du Dimanche : « Les tablettes, doivent être rangées avant 3 ans, un usage immodéré de l’écran tactile empêche l’enfant de construire des repères spatiaux et temporels qui le structurent.» Il précise un peu plus loin « la tablette limite la relation au monde, à ce que l’enfant en voit. Il touche l’écran au lieu de saisir l’objet, il ne le flaire pas, ne le mâchouille pas. Il n’a pas d’appréhension des trois dimensions de l’espace. »[1][2]

Avant 3 ans l’enfant à autre chose à faire que d’être placé devant un écran. C’est la période des grandes acquisitions qui ne sont rendues possibles que par l’expérimentation concrète et dans le cadre de relations humaines affectueuses et empathiques. Quels que soient son apparence (forme, matière etc.) et ses contenus, la tablette numérique ne sollicite que deux des cinq sens : le toucher et l’audition.

La différence établie par certains[3] (cf. mon article : Un avis scientifique ? et ici ) entre écrans passifs et écrans interactifs ne sert ni la cause des plus petits ni celle des parents, elle ne fait que légitimer la vente de ce matériel auprès d’une tranche d’âge qui constitue une niche économique supplémentaire. L’interactivité est illusoire et trompeuse parce qu’il s’agit d’une interactivité programmée et par conséquent limitée. Rien ne vaut l’expérience concrète d’une pile de cubes qui s’écroule si l’enfant retire celui sur lequel repose la tour patiemment construite ; rien ne vaut l’objet saisi dans l’environnement dont l’enfant peut détourner la fonction initiale au gré de son imagination.

Soyons conscient que si l’on met une tablette numérique trop tôt entre les mains de l’enfant cela l’expose à une dépendance future aux écrans. Il risque également d’éprouver plus de difficultés à investir d’autres activités. Enfin cela peut rendre, par la suite, plus difficile la gestion des écrans. Il ne faut pas oublier en effet que les habitudes prises dans ce domaine au cours des premières années de la vie ont tendance à persister par la suite et que plus nombreux sont les écrans dans le foyer, plus fréquentes sont les sollicitations.  En réalité, les risques encourus avec ce petit écran numérique sont les mêmes que ceux encourus pour un enfant de moins de trois ans que l’on expose à la télévision (voir à ce sujet l’article : Pas de télé pour les bébés. De plus l’enfant peut sembler tellement sage que les parents peuvent de leur côté avoir tendance à prolonger le temps d’utilisation de la tablette au-delà des limites conseillées par ceux qui la préconisent.

Par ailleurs si, pour forcer la vente de ce matériel auprès des parents de très jeunes enfants, les fabricants mettent également en avant les qualités ludiques et éducatives des programmes il va sans dire qu’il est aussi largement utilisé pour diffuser du dessin animé. Que devient alors l’argument de l’interactivité présentée comme un atout ?

L’achat d’un écran pour la famille ou pour l’un de ses membres n’est jamais un acte banal, c’est pourquoi nous devrions l’accompagner de questions essentielles : pourquoi cet achat ? Pour qui ? Pour quelle utilisation ? Quelles en seront les conséquences (heureuses ou malheureuses) sur les relations intrafamiliales, les comportements, la nature de la présence à l’autre que l’on va volontairement ou non, et parfais insidieusement développer ? Enfin, ayons clairement à l’esprit que le rapport qu’entretiennent les adultes avec les écrans numériques est un exemple sur lequel, assurément, les enfants s’appuieront.


[1] « Avant l’âge de trois ans, les tablettes sont nuisibles », Journal du Dimanche, 1er juillet 2012.

[2] Un an plus tard, ce spécialiste change de position, sur quels fondements ? La question est jusqu’à ce jour sans réponse.

[3] Académie des sciences : L’enfant et les écrans, éditions Le Pommier, janvier 2013.

L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.

Des sites de rencontre pour adolescents

Les adolescents ont aussi leurs sites de rencontre mais cela ne représente-il pas un risque pour les plus jeunes?

(Dans cet article les noms et/ou pseudos des jeunes internautes ont été modifiés)

Qu’est-ce qu’un adolescent ? Qu’est-ce que cette période de la vie dite de l’adolescence ? Même si les frontières entre l’âge d’entrée et de sortie dans la période de l’adolescence sont floues (c’est un passage qui se fait progressivement et qui varie d’un individu à l’autre) il est un âge que personne ne peut ignorer, c’est celui de la majorité légale, c’est-à-dire celui auquel l’individu est considéré comme étant capable d’exercer ses droits soit, en France, 18 ans. Dès lors et lorsqu’on s’adresse aux individus au cours de cette période charnière de leur vie, il est bon de se rappeler qu’il existe des adolescents mineurs et des adolescents majeurs et que les uns et les autres n’en sont pas au même stade de leur cheminement.

« L’adolescence est une étape sensible du développement de la personnalité dont les enjeux peuvent être déterminants pour l’avenir » assure le psychanalyste Philippe Jeammet spécialiste de l’adolescence. Les auteurs et concepteurs de supports, contenus et autres applications destinés aux adolescents sont-ils toujours pleinement conscients de cela et suffisamment soucieux de la responsabilité qui leur incombe ?

Une petite exploration de quelques sites de rencontre pour adolescents nous donnera un aperçu de la manière dont on s’adresse aux adolescents, de ce que l’on attend d’eux et peut-être bien de la façon dont ils sont manipulés.

« Renconte-ados » prétend s’adresser aux 11-25 ans, un écart d’âge incroyable qui pour le moins interroge. Ainsi, pour prendre cet exemple, une rencontre entre une fillette de 11 ans avec un homme adulte de 25 ans est-elle rendue possible via ce site !

« NoDaron » est un de ces autres sites qui pour sa part affiche clairement un âge maximum (interdit aux plus de 25 ans) sans aucune indication d’âge minimum. Ainsi belli 13 ans qui dit s’être inscrite pour flirt a-t-elle la possibilité de rentrer en contact avec balu312, 22 ans.

Sur « Kiss Ados » on trouve des femmes qui affichent allègrement les 30 ans voire les 48 ans. Cela va sans dire, on ne sait jamais qui se cache derrière un pseudo ! Arrêtons nous encore sur le profil de cedriclem qui dit être un homme âgé de 12 ans, il affiche une préférence sexuelle pour les femmes et se présente comme célibataire. Quant à Ginagendron 12 ans, elle ne sait pas qui elle recherche, toutes les rencontres sont donc permises. Il est vrai que « Kiss Ados » fait miroiter aux mineurs comme aux jeunes adultes qui s’y connectent qu’ils rencontreront peut-être l’amour de leur vie.

Sur sa page d’accueil « Rencontre-ados » affiche une promesse : « Vous pourrez consulter de nombreux profils d’ados célibataires de votre pays ou région ». Encore une fois on s’interroge : que signifie le mot « célibataire » pour un mineur ?

Bien évidemment les initiateurs de ces sites montrent patte blanche. Si l’on cherche bien, on trouve sur « Rencontre-Ados » un règlement intérieur qui précise : « Il est strictement interdit aux mineurs de s’inscrire sans l’accord au préalable de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. » L’article suivant interdit également toujours aussi strictement aux mineurs « de naviguer sur le site sans la surveillance de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. »

Sur NoDaron les conditions générales totalisent douze pages. Quel adolescent aura pris le temps de lire les « obligations générales et fondamentales » ? Quel adolescent aura su maintenir son intérêt jusqu’à l’article 4 « Vie privée et protection des données des membres » ?
Le jeune, qu’il soit mineur ou adulte, est pourtant invité à « lire attentivement les Conditions d’utilisation pour participer, avec le site Internet NoDaron et en étant Membre, au développement d’un Internet responsable et d’un Service de qualité. » Si ces nobles intentions étaient véritablement sincères pourquoi ne pas les afficher dès la page d’accueil ?

Non, ce qui est mis en avant sur les pages d’accueil de ces sites c’est la gratuité, une gratuité qui a son envers car elle ne dit pas les tractations et les accords qui se font en coulisses avec les annonceurs et agences de marketing intéressés par la cible que constituent les consommateurs adolescents. Non seulement il y a tromperie mais ces sites exposent sans doute trop dangereusement les plus jeunes, ceux notamment qui sont en passe de sortir du cocon de l’enfance.

Jeunes, médias et numérique : entre dramatisation et banalisation

Dessin Léna 2

Les médias ont toujours suscité craintes et controverses.

Que l’on songe au cinéma et à la télévision pour ne citer que ces deux exemples, « attention les enfants regardent » avertissait-on. C’est ce à quoi nous sommes à nouveau exposés aujourd’hui avec les technologies numériques. Étonnamment nous avons tendance à oublier que, dans le même temps, se développait également en parallèle un discours de banalisation. Or on observe que ces deux attitudes sont toujours et d’autant plus manifestes que sont concernés les enfants et les adolescents.

Qu’un(e) adolescent(e) se suicide après des échanges malheureux sur un réseau social et voici journalistes, politiques et certains acteurs de la société civile en alerte. Ce cas va alimenter la thèse de chercheurs ou spécialistes de l’adolescence selon lesquels nous devons prêter plus d’attention aux jeunes et aux risques qu’ils encourent via les moyens de communication dont ils disposent. « Attention danger » avertissent-ils. Mais ils se verront rétorquer que ce ou cette jeune n’allait pas bien. Le réseau social n’aura fait que révéler un problème existentiel déjà présent. Des chiffres viendront corroborer de telles assertions pour conclure que ce sont, somme toute, des cas rarissimes. Il est alors de bon ton de se retourner vers les parents qui se doivent d’assurer l’éducation de leurs enfants vis-à-vis des médias et technologies numériques comme ils le font dans d’autres domaines.

Or circule aussi dans l’espace social un discours accusateur à l’encontre des parents réfractaires aux technologies de communication des temps modernes. S’ils sont à ce point méfiants, c’est qu’ils ne connaissent pas suffisamment la culture numérique dans laquelle sont baignés leurs jeunes. Ils s’entendent pareillement dire que s’ils sont craintifs, effrayés par les effets potentiellement néfastes des écrans c’est parce qu’ils sont victimes d’une culture de la peur développée par certains qui tireraient bénéfice de cette situation. En réalité il est difficile de savoir qui se cache derrière ces « marchands d’anxiété ».

Au final on vous explique, chers parents, qu’il suffit de ne pas laisser votre enfant seul devant l’écran, de l’accompagner et de lui apprendre l’autonomie. La métaphore du code de la route vient renforcer cette assertion. Vous ne laissez pas votre enfant déambuler seul dans la rue, vous lui apprenez les règles de circulation, vous le prévenez des dangers potentiels auxquels il peut être exposé. Avec Internet, et ses extensions sur les téléphones mobiles, les tablettes numériques, etc. c’est la même chose. Apprenez-leur donc les règles de circulation sur la toile !

Certes ! tout cela est de bon conseil, mais est-ce suffisant ?

Oui, certains ont peur des technologies numériques pour les déviances de toutes sortes qu’elles engendrent. Inversement, d’autres personnes n’ont-elles pas peur des craintes et alertes qui s’expriment à ce sujet ? Or cette peur là n’empêche-t-elle pas de considérer la première comme un symptôme ? Risquons ici une hypothèse : de telles craintes apparaissent quand apparaît le sentiment de perte de pouvoir, de perte de contrôle.

Les ados d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux de la génération précédente : ils expérimentent, ils développent une vie privée (en dehors de leurs parents), s’isolent dans leur chambre, traînent avec leur groupe de pairs, n’est-ce pas ce qu’ils font sur web ? Oui, encore une fois oui, mais si nous nous risquons à comparer la vie virtuelle des jeunes avec leur vie réelle et leurs aspirations, risquons nous aussi à identifier ce en quoi elles diffèrent.

Avec le numérique et Internet nous avons changé de dimension, chaque usager s’intègre d’emblée, sans en être toujours pleinement conscient, dans une communication à échelle mondiale. Les technologies numériques et les enjeux économiques qui les traversent sont sans commune mesure avec les médias qui ont accompagné les générations précédentes, lesquels étaient humainement appréhendables.

Les médias que l’on dit aujourd’hui « classiques » (presse, radio, cinéma, télévision) ont eu le temps de se laisser apprivoiser. Comment faire face, de nos jours, à l’accélération technologique et aux pressions marketing qui l’accompagnent ? De plus ces médias se sont vus appliquer des cadres réglementaires et attribuer des institutions afin de veiller à leur respect. Qui fait la loi sur Internet ? Le cercle relationnel que se construisait l’adolescent était relativement restreint, comment gérer une ou plusieurs centaines « d’amis » sur le web ? Et que dire du recours à un pseudo et à l’anonymat qui peuvent être utilisés comme un masque pour s’autoriser toutes les désinhibitions possibles. Enfin, et nous sommes loin d’en avoir terminé avec la spécificité des technologies de la communication du moment, interconnexion, accès illimité, miniaturisation rendent, il faut bien le reconnaître, plus difficile la tâche des parents et des éducateurs.

La banalisation, sous prétexte qu’il faudrait éviter de susciter la peur chez les parents, me parait tout aussi problématique que la dramatisation. Elle comporte le risque d’encourager une baisse de vigilance chez ceux qui s’y attachent et de dissuader les internautes d’exercer leur esprit critique, leur droit de regard et de citer en véritable citoyen.

Jeux video : attention, veillons à leur classification !

Le jeu pour adultes GTA 5 (Grand Theft Auto) vient d’être mis sur le marché à grand renfort de marketing.

Les précédentes versions de ce jeu ont déjà défrayé la chronique pour leur violence et leur absence de morale suscitant maintes polémiques et controverses.

Sans nous placer dès à présent sur le plan d’un débat sur les impacts de la violence des images, rappelons au moins les classifications qui ont cours en vue de protéger les enfants de traumatismes possibles liés à l’exposition à des contenus inappropriés (voir l’article « La rentrée, les enfants les médias et nous« 

Pour les jeux vidéo il est impératif de se reporter au système PEGI (Pan European Game Information) même si l’on peut considérer que cela ne dispense pas d’un avis circonstancié de l’acheteur adulte, ce système émane en effet de l’industrie des jeux vidéo :

Malheureusement cette classification n’est pas suffisamment connue et bien des enfants restent en dehors de toute protection, en témoigne cette enseignante en maternelle consternée en apprenant qu’un enfant de sa classe (5 ans) avait déjà pu jouer à GTA 5 ! Si vous avez des témoignages de ce genre à partager, n’hésitez pas, ce blog est aussi fait pour ça ! Nous nous devons de faire sortir de l’ombre ces cas, peut-être pas si isolés que ça, afin de prendre la juste mesure du phénomène.

Deux sortes de pictogrammes (par âge et par type de contenu) ont été conçus de manière à informer le public et notamment les parents sur la nature du jeu qu’ils envisagent acheter et pour contrôler les jeux que leur enfant s’est procurés.

PEGI 3
Avec cette classification, le contenu du jeu est considéré comme adapté à toutes les classes d’âge. Une certaine violence dans un contexte comique (par exemple les formes de violence présentes dans les dessins animés de type cartoon comme Bugs Bunny ou Tom & Jerry) est acceptable. L’enfant ne doit pas pouvoir associer le personnage à l’écran avec des personnages réels, ils doivent être totalement imaginaires. Le jeu ne doit pas comporter de sons ou d’images susceptibles d’effrayer ou de faire peur à de jeunes enfants. Le jeu ne doit faire entendre aucun langage grossier.
PEGI 7
Tout jeu qui obtiendrait normalement une classification 3 mais qui contient certaines scènes ou sons potentiellement effrayants peuvent être considérés comme convenant à cette classe.
PEGI 12
Les jeux vidéo montrant de la violence sous une forme plus graphique par rapport à des caractères imaginaires et/ou une violence non graphique envers des personnages à figure humaine ou représentant des animaux identifiables, ainsi que des jeux vidéo montrant des scènes de nudité d’une nature légèrement plus graphique tomberaient dans cette classe d’âge. Toute grossièreté doit rester légère et ne pas inclure d’insultes à caractère sexuel.
PEGI 16
Cette classification s’applique lorsque la représentation de la violence (ou d’un contact sexuel) atteint un niveau semblable à celui que l’on retrouverait dans la réalité. Les jeunes gens de cette classe d’âge doivent également être en mesure de gérer un langage grossier plus extrême, le concept de l’utilisation de tabac et de drogues, et la représentation d’activités criminelles.
PEGI 18
La classification destinée aux adultes s’applique lorsque le degré de violence atteint un niveau où il rejoint une représentation de violence crue et/ou inclut des éléments de types spécifiques de violence. La violence crue est la plus difficile à définir car, dans de nombreux cas, elle peut être très subjective, mais de manière générale elle peut regrouper les représentations de violence qui donnent au spectateur un sentiment de dégoût.
Les descripteurs apparaissant au dos de l’emballage indiquent les principaux motifs pour lesquels un jeu s’est vu attribuer une classification par âge particulière. Ces descripteurs sont au nombre de huit : violence, langage grossier, peur, drogue, sexe, discrimination, jeux de hasard et jeux en ligne avec d’autres personnes.
Langage grossier
Ce jeu contient des expressions grossières.
Discrimination
Ce jeu contient des images ou des éléments susceptibles d’inciter à la discrimination.
Drogue
Ce jeu illustre ou se réfère à la consommation de drogues.
Peur
Ce jeu risque de faire peur aux jeunes enfants.
Jeux de hasard
Ce jeu incite à jouer aux jeux de hasard ou enseigne leurs règles.
Sexe
Ce jeu montre des scènes de nudité et / ou des comportements ou des allusions de nature sexuelle.
Violence
Ce jeu contient des scènes violentes

Besoins des enfants et choix en terme de médias

Lorsque nous réfléchissons à la relation enfant et médias il me semble que nous devrions, avant toute autre considération, nous réinterroger sur les besoins des enfants. Car en réalité qu’est-ce qui est essentiel ? N’est-ce pas le bien être de l’enfant ? Or, de quoi dépend ce bien être, quelles en sont les conditions ?

Il dépend de la capacité des adultes qui entourent l’enfant, dans l’univers familial et à l’extérieur, à prendre en compte ses besoins de manière à l’aider à grandir et à s’épanouir aussi harmonieusement que possible.

– L’enfant à des besoins physiologiques : être propre, manger, dormir, de soins adaptés etc. Il nous appartient donc à nous, adultes, de répondre à ces besoins en fonction de son âge, et de son étape de développement ;

– Les besoins de l’enfant sont aussi d’ordre psycho-affectifs : besoin d’être aimé et apprécié pour ce qu’il est, d’être respecté, d’être accompagné, de relations humaines chaleureuses et stables. Il a besoin d’expériences adaptées à son développement, de limites, d’être aidé à se structurer, d’apprendre l’attente. Il a besoin de sécurité et d’être protégé.

Tout ceci est intentionnellement incomplet. Chacun peut apporter sa contribution en exprimant à sa façon ce qu’il entend par « besoin de l’enfant ». N’hésitez pas, prenez la plume à votre tour.

En tout état de cause il est important d’en passer par là parce que ce sont, en quelque sorte, les fondements de l’acte éducatif. C’est ce qui va donner sens à notre attitude envers les enfants et à nos choix de parents, d’éducateurs, etc.

Les médias, et quand je dis médias, j’embrasse aussi tous les écrans, n’échappent pas à cette nécessité de toujours se placer au niveau de l’intérêt de l’enfant. Par conséquent les choix que nous allons faire en terme de matériel (télévision, ordinateur, téléphone portable, tablette numérique, etc) et en terme de contenus (émissions de télévision, sites internet, logiciels, etc), peuvent s’appuyer sur ce que nous savons et pressentons des besoins des enfants.

Nous devons nous rappeler par ailleurs que ces technologies numériques et ces médias représentent un vaste marché économique de dimension mondiale et que ses acteurs visent en priorité, pour la majorité d’entre eux, le profit. Dès lors nous ne serons pas étonnés que certains produits, services et contenus en direction des enfants sont proposés à la vente alors même qu’ils ne correspondent en rien aux besoins des enfants, ni à leur catégorie d’âge. Nous y reviendrons.