Hommage

L’éducation à l’image et aux médias a ses défenseurs et ses partisans. Ceux-là œuvrent parfois dans l’ombre, en toute humilité. Il en est ainsi d’Hervé un ami de longue date qui m’a toujours encouragée, soutenue dans ma démarche et mes entreprises. « Tu fais, me disait-il, de l’alphabétisation aux images ».

Dans une société où les médias prennent une énorme place c’est un enjeu de démocratie. Apprendre à ouvrir les yeux, à décrypter, à analyser c’est participer à éveiller les consciences. L’économie doit être au service de l’homme et non l’inverse. De même les technologies modernes ne doivent ni asservir, ni décerveler les êtres humains mais fortifier leur citoyenneté. Telles étaient ses convictions profondes.

Hervé, tu nous as quittés en juillet dernier à l’âge de 91 ans. Ton témoignage, ta profonde humanité, me sont, à moi et à ceux qui ont eu la chance de te connaitre, ce que tu nous as laissés de plus précieux

Merci Hervé.

Moi et mon compte Facebook

Vous le savez, je suis sur Facebook depuis… attendez-voir, tout est si bien pensé chez Facebook, je vais vous dire cela tout de suite en consultant le fil d’actualité. Voilà, j’ai trouvé, j’ai ouvert mon compte en octobre 2013, un peu plus d’un an déjà !

Vous vous souvenez de mes premiers pas ? J’ai progressé, mais il y a encore du pain sur la planche ! Je vous entends me demander : alors combien d’amis, combien de mentions « j’aime » ? Hum, hum, oserais-je vous dire la vérité ? Allons je m’y résous : 24 amis et 28 mentions « j’aime ». Je vous l’accorde, il n’y a pas de quoi fanfaronner avec un tel score.

Tout de même on est très encourageant chez Facebook : on me dit que je suis proche de 100 « j’aime » et que je peux promouvoir ma page pour les atteindre plus rapidement.

Et puis quoi encore ? Je ne vais tout de même pas aller au-devant des gens que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam et leur demander de m’aimer ! Quant aux amis, je fais mienne l’affirmation du philosophe Aristote : « Ce n’est pas un ami que l’ami de tout le monde ».

Et puis je trouve Facebook un peu trop curieux. Exemple, à propos d’une photo, on me demande : « avec qui étiez-vous ? Où cette photo a-t-elle été prise ? ». On me propose également de mentionner mes emplois et ma scolarité, de donner des précisions sur le lieu où j’habite, sur ma famille et mes amis, d’évoquer des événements récents, de donner des détails sur ma personne, etc., etc.

Eh oh, ça les regarde ? En vérité pourquoi me pose-t-on ces questions ? Ne serait-ce pas pour faire commerce de mes données personnelles ?

Plus sérieusement, le profilage des internautes ne devrait pas nous laisser indifférents. Certains sites peuvent nous être utiles et nous communiquer les informations dont nous avons besoin. Celui de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) fourni également des ressources appréciables aux usagers de l’Internet soucieux de ne pas se faire piéger. Ne les négligeons pas, et soyons vigilants, les enjeux qui relèvent de la protection de la vie privée du consommateur sont considérables.

Enfin, pendant que j’écrivais ces lignes j’ai reçu, comme vous, un e- mail de Facebook m’informant du changement de sa politique de confidentialité à partir du 1er janvier 2015. Les nombreux hyperliens qu’il comporte n’en facilitent pas la lecture. Alors, avant de décider si nous conservons ou non notre compte, ne négligeons pas ces quelques lectures et certaines autres que vous voudrez bien, chers amis internautes, nous signaler.

Ce que cache Facebook derrière sa nouvelle politique de confidentialité.

Comment Facebook cherche à rassurer avant de changer de politique de confidentialité.

Tahiti Quest : quelle leçon de vie pour les enfants ?

Dessin Aicha

Dessin réalisé par Aïcha, 8 ans, pendant les pauses publicitaires de Tahiti Quest

La chaîne Gulli a entrepris de diffuser une émission de téléréalité en direction des familles : Tahiti Quest. Son concept se rapproche de celui de Koh Lanta à ceci près que ce sont des familles qui sont en compétition et que les épreuves sont censées être à la portée des enfants, une première du genre en France.

La saison 1 à peine terminée voici le casting de la seconde déjà en place afin de procéder au choix de nouvelles familles. Une étape importante car les caractéristiques de chacune d’elles doivent permettre aux téléspectateurs de trouver matière à identification. En attendant de connaître les « heureux (ou malheureux) élus » de la prochaine saison de cette émission de téléréalité familiale, voyons ce qu’il en est des cinq épisodes déjà diffusés.

Tahiti Quest est produite par Ah ! Production et Megasmedia et réalisée par Julien Magne (réalisateur de Koh Lanta). Elle est animée par Benjamin Castaldi bien connu pour l’animation de Loft Story et autre Secret Story... Tahiti Quest met en scène cinq familles, deux parents et deux enfants âgés de 8 à 13 ans, qui ont à concourir les unes contre les autres dans des épreuves diverses faisant appel à leurs aptitudes sportives, stratégiques, leur adresse, leur capacité d’observation, de mémorisation et de restitution. Les épreuves sont présentées comme étant inspirées par les légendes polynésiennes. L’émission Tahiti Quest se déroule en effet en Polynésie française sur l’île de Mo’oréa. Elle a fait l’objet de cinq épisodes diffusés les vendredi (20h45) et dimanche (16 h) du 14 février au 16 mars 2014.

Avec les cinq groupes familiaux sélectionnés pour ce divertissement télévisuel nous avons affaire à un échantillon à peu près représentatif des familles occidentales : la classique, la métissée, la recomposée, l’adoptive, la famille avec enfant en surpoids.[1] Mais au-delà de ce constat il y a lieu d’interroger un concept d’émission de téléréalité qui met en scène des enfants avec l’assentiment et la complicité de leurs parents.

Des enfants en compétition

La présence d’enfants dans une émission de téléréalité représentait pour la chaîne Gulli un risque de réactions négatives de la part de l’opinion publique et du CSA. Or, malgré toutes les précautions prises par les producteurs, réalisateur et diffuseur, des questions importantes demeurent quant à l’opportunité de voir se développer des émissions de téléréalité avec des enfants.

Certes une atmosphère « bon enfant » se dégage des cinq épisodes diffusés et, contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres émissions de ce genre, les épreuves sont abordables, petits et grands semblent pouvoir concourir ensemble, (quoique, quoique… les petits de 8 ans ne sont pas à égalité avec leurs aînés pour certaines épreuves). Il n’en reste pas moins que nous y retrouvons les ingrédients habituels de la téléréalité : survalorisation de la compétition, élimination du concurrent, participants dotés d’un pouvoir de décision (attribution de pénalités à la famille de son choix) ; mais encore : lieu paradisiaque qui fait rêver les téléspectateurs, sensation de pénétrer dans l’intimité des gens, émotions et rires communicatifs, suspens qui maintient l’intérêt.  Nous y trouvons également les réflexions « prêtes à l’emploi » auxquelles nous a habitué la téléréalité : « Je suis à fond, je lâche pas. Je fais ça aussi pour ma famille, et aussi pour gagner » ; « J’ai un objectif dans la tête, c’est gagner […] je ne lâcherai rien »; « Notre objectif c’est d’aller jusqu’au bout des choses, ne pas abandonner ».

Loin de tout esprit de solidarité, les familles sont engagées à entrer en concurrence et, dans ce système, la réussite des uns passe par l’échec des autres. Cela les conduit par exemple à s’épier mutuellement pendant les entrainements et au besoin à copier les techniques des meilleurs.

Cette première saison de Tahiti Quest a révélé des enfants inquiets de décevoir leurs parents ainsi que leur frère ou sœur. Allan 12 ans (famille orange) dit de son petit frère Glenn 8 ans qui a abandonné une épreuve : « Il m’a déçu ». Plus tard le père intervient en expliquant qu’il va expliquer à son enfant que « s’il abandonne il pénalise toute la famille ». Quelle lourde responsabilité pour un enfant de 8 ans ! L’élimination et le départ de l’île est un moment apparemment douloureux pour les enfants qui ont à le vivre et la caméra ne se prive pas de filmer leurs mines déconfites et leurs visages en pleurs. Il est indéniable que tout cela représente un degré de pression psychologique important pour les compétiteurs en herbe. Sont-ils véritablement en mesure d’y faire face ? N’est-ce pas leur faire payer trop cher des enjeux sous-jacents qui les dépassent ?

L’émission de téléréalité se satisfait de délivrer des messages simples (pour ne pas dire simplistes) et ne se préoccupe en rien du vécu psychique de l’enfant et de la complexité des affects en jeu. Certes les enfants sont consolés, rassurés : il leur est rappelé qu’il ne s’agit que d’un jeu. Toutefois il arrive aux parents de dire leur « stress », leur « angoisse », certains craquent et pleurent d’autres se jugent sévèrement. Comment l’enfant est-t-il en mesure de faire face à ces attitudes paradoxales ?

Une « aventure extraordinaire »… qui fait recette !

Pour mesurer les enjeux associés à ce type d’émission il est nécessaire de la replacer dans un contexte plus large incluant les sponsors et coupures publicitaires.

Les chaînes de télévision sont à la recherche de programmes susceptibles de booster leurs audiences. Plus les audiences sont importantes, plus les annonceurs sont intéressés par les espaces publicitaires qu’elles proposent. Un épisode de Tahiti Quest permet deux longues coupures publicitaires[2] sans compter les pages publicitaires et mentions du sponsor qui précèdent et suivent l’émission dans une succession rapide et enchevêtrée qui ne facilite pas toujours l’identification des images et la différenciation entre contenu du programme et contenu publicitaire. Les spots diffusés ciblent l’audience supposée des jours et créneaux horaires concernés avec des produits qui lui correspondent et par le biais de mises en scènes publicitaires qui entrent en résonance avec ce qui se passe au cours de l’émission.

Dans cette logique il n’y a rien d’étonnant à ce que les programmes soient conçus et choisis en fonction de leur capacité à rendre le téléspectateur disponible[3] et à fournir un univers propice à la réception des communications publicitaires. Tahiti Quest est un programme de divertissement, qui « vide la tête » et n’invite pas à penser. Pour ces mêmes raisons, il valorise la réussite personnelle, l’individualisme. Au fond, comme toute émission de téléréalité, il semblerait que Tahiti Quest nous signifie que ce qui se passe dans le jeu télévisuel c’est « comme dans la vie, il y a des gagnants et des perdants, des biens lotis et d’autres pas ». C’est un fait avéré et accepté.

Comme l’exprime Pierre Rabhi dans un ouvrage entretiens avec Olivier Le Naire « Quand on instaure dès l’enfance cette compétitivité, cette course à l’excellence, on finit par oublier les qualités humaines. » Plus loin il ajoute « Or, je pense qu’on ne doit pas angoisser l’enfant, mais lui dire au contraire : « Voilà l’autre, ce n’est pas ton rival mais ton complément. »

Dommage qu’une chaîne tournée vers les enfants et vers les familles n’ait pas plus d’ambition éducative. La solidarité, le partage, le souci des autres, sont pourtant des valeurs dont notre société a le plus grand besoin et que les adultes, quels qu’ils soient, devraient avoir à cœur de transmettre aux enfants.

Que retiendront de Tahiti Quest les enfants téléspectateurs si prompts à s’identifier ? En tout état de cause, l’important est de favoriser le dialogue adultes/enfants afin de leur permettre de prendre de la distance et d’exercer leur esprit critique. Il sera ainsi possible de leur signifier que les relations inter-familiales peuvent prendre d’autres formes plus constructives et humainement plus riches.

 

[1] Ce n’est pas l’enfant qui est ici pointé du doigt mais « ce qui fait image ». C’est d’ailleurs ce même enfant qui ouvre le réfrigérateur rempli de victuailles. Dans un contexte où les médias et notamment la publicité ont été mis en cause devant le phénomène d’augmentation du nombre d’enfants en surpoids et d’obésité pédiatrique, cela n’a rien d’anodin. Il s’agirait en quelque sorte de banaliser ce qu’engendre une surconsommation de produits alimentaires « trop gras, trop sucrés, trop salés » à l’exemple des céréales Kellog’s, sponsor de l’émission.

[2] Exemple : deux écrans publicitaires sont insérés dans l’émission du 28 février (épisode 3), l’un de 4 minutes 47 secondes, l’autre de 5 minutes et 20 secondes (indicatifs compris).

[3] On se souviendra des paroles de Patrick Lelay alors PDG de TF1 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux message »    

Une journée pour se former

L’éducation au numérique c’est bien… léducation à l’image, aux médias et à l’information, c’est encore mieux !

L’AFI Centre social de Saint Paul Trois Châteaux dans le département de la Drôme a organisé, avec le soutien de l’UDAF, une formation qui a eu lieu le 13 mars dernier.

13 mars 2

Travail d’analyse de publicités en petits groupes

Les médias sont de plus en plus nombreux, leur technologie se fait toujours plus complexe et sophistiquée. En outre, les enjeux économiques qui les traversent sont très importants, ceux qui relèvent du politique, du social et de l’humain ne le sont pas moins. C’est pourquoi chaque individu doit être en mesure d’avoir une compréhension suffisante des tenants et des aboutissants de l’univers médiatique environnant, de ses répercussions sur nos vies et celle des enfants.

C’était l’objet de cette journée de formation que j’ai animée et au cours de laquelle s’est construite une réflexion commune à partir du décryptage et de l’analyse des images fixes et audiovisuelles ainsi que des contenus véhiculés par les technologies numériques. Cette démarche nous a conduit à nous interroger également sur les impacts des médias.

L’approche développée ici se base sur l’interaction entre chaque participant et avec l’intervenant. Nous nous sommes appuyés sur un diaporama et des exemples concrets à partir desquels chacun était amené à s’exprimer.

Si la rencontre avec les médias est de l’ordre de l’expérience, tout échange en groupe autour des images et des contenus médiatiques (quelles que soient leurs technologies) l’est également. Ces précieux moments de confrontations d’idées et de points de vue ainsi que leur très grande richesse, démontrent tout l’intérêt de développer largement ce type d’initiative.

L’éducation aux médias à l’école

Les médias, quels qu’ils soient et quels que soient leurs supports font partie intégrante de la vie des enfants. Ces médias agissent parfois de concert mais aussi hélas trop souvent en contradiction avec l’éducation transmise par les parents et par l’école.

Les enfants doivent pouvoir apprendre très tôt à les décrypter, à comprendre leur fonctionnement afin d’acquérir le discernement et le jugement critique qui s’impose. C’est pourquoi il est plus que souhaitable que l’éducation aux médias soit intégrée aux enseignements scolaires dès le plus jeune âge.

Dans son numéro du mois de janvier le magazine Acteurs de la vie scolaire s’interroge sur le rôle de l’école dans l’éducation.

L’éducation aux médias ne s’improvise pas

Voir également l’article de Stéphane Menu pp 6-8 Quel rôle pour l’école dans l’éducation aux médias ?

Et vous, lecteurs habituels ou occasionnels, avez-vous des expériences, témoignages ou observations au sujet de l’éducation aux médias à l’école à partager sur ce blog ?

Les programmes de télévision destinés à la jeunesse : des contenus à interroger

Les enfants sont devant l’écran de télévision, ils regardent une émission jeunesse. Voici pour nous, enfin, un moment assuré de calme et de tranquillité ! Pendant ce temps nous pouvons vaquer à nos occupations quotidiennes ou tout simplement nous reposer. Toutefois, savons-nous ce qui leur est transmis par le biais de ces émissions comme contenu réel et symbolique, comme valeurs, comme idéologie ?

Comment évaluer les programmes jeunesse ?

Adultes, nous ne prenons généralement pas le temps de regarder les dessins animés télévisés destinés à la jeunesse, encore moins d’en questionner le contenu. Il est en effet difficile de s’installer devant son téléviseur pour regarder ne serait-ce qu’un dessin animé dans son intégralité. Il est d’autant plus laborieux de s’atteler à visionner plusieurs épisodes d’une même série sans parler de l’exercice qui consisterait à s’intéresser à plusieurs titres de séries animées, l’ennui guette, le manque d’intérêt menace, le mépris affleure. Pourtant, si cela demande un effort à l’adulte soucieux de l’univers médiatique dans lequel baignent les enfants il ne sera pas déçu de l’expérience.

Mais de quelle manière s’y prendre pour se forger un point de vue sur une production jeunesse déterminée ? Pour faire simple nous prendrons juste le temps de formuler quelques questions (et d’essayer d’y répondre bien sûr !) :

– Le dessin-animé est-il adapté à l’âge des enfants qui constituent l’audience des émissions jeunesse des chaînes de télévision (soit 4-10 ans) ;

– Quel type de message véhicule-t-il en priorité et à quelle(s) fin(s) ? Pour cela on s’intéressera à l’univers dans lequel évoluent les personnages, aux dialogues, à l’intrigue, à sa résolution, etc.

– S’agit-il d’une production de qualité ?

Quelques critères peuvent nous aider à évaluer la qualité des dessins-animés proposés aux enfants par les diffuseurs. La production en question :

  • Est-elle conçue en fonction des besoins et des attentes des enfants ?
  • Vise-t-elle le développement intégral de l’enfant ?
  • Respecte-t-elle l’enfant pour ce qu’il est, ici et maintenant, et en tant qu’être humain en devenir ?
  • Fait-elle appel à son intelligence, à son jugement critique, à sa faculté de penser ?
  • Stimule-t-elle son imaginaire ?
  • Ouvre-t-elle l’enfant aux autres dans leurs différences et au monde dans sa diversité ?
  • l’enfant y joue-t-il un rôle actif ?
  • Les moyens techniques sont-ils appropriés ?
  • Un soin particulier est-il apporté à l’esthétique (dessins, couleurs, etc.), au récit (vocabulaire riche et approprié) ?

– Les horaires de programmation correspondent-ils aux moments de disponibilité des enfants de la tranche d’âge concernée ?

– La programmation dans laquelle est inséré le dessin animé permet-elle à l’enfant une claire distinction entre la fiction et les autres composants du programme : publicité, bandes annonces, séquences d’habillage, etc.

– La série animée donne-t-elle lieu à des produits dérivés, lesquels ?

Cette liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter vos propres questions.

L’exemple de Totally spies!

Equipés de cette petite grille d’analyse voyons ce qu’il en est pour la série Totally Spies ! diffusée dans le cadre du programme jeunesse de la chaîne TF1 depuis le mois d’avril 2002. Il s’agit d’une série d’animation franco-canadienne produite par Marathon Média et créée par Vincent Chalvon-Demerseay et David Michel.

Les principales protagonistes de cette série : Sam, Clover et Alex mènent une double-vie d’étudiantes et d’espionnes. Elles travaillent en effet pour le compte du World Office of Human Protection, autrement dit le WOOHP. Ces trois fidèles amies sont envoyées en mission par leur patron Jerry. Chaque épisode donne lieu à une nouvelle enquête pour laquelle elles sont affublées d’une combinaison moulante en latex et de plusieurs gadgets sophistiqués qui les aident à résoudre toutes les énigmes et à triompher du mal et de la méchanceté.

Les centres d’intérêt de ces trois personnages féminins sont exclusivement orientés vers les centres commerciaux, le shopping, la mode, le spectacle, les stars, etc. Ce contexte préférentiel de consommation marchande est présent dans tous les épisodes.

L’exploration des chansons des génériques est également d’un grand intérêt pour nous. A titre d’exemple nous avons sélectionné un extrait d’une chanson interprétée par Diana Bartolomeo

Trois drôles de filles super study
Toujours fraîches et happy
Trois pures espionnes totally fashion
Super fly, super spy
Pour vivre l’action il faut être à la mode
C’est une question de code
Avant chaque mission, fashion opération
Relookées on est fin prête Alex, Sam, Clover
Totally cush power Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé
Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies
Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies De la tête au pied, totalement lookées
Pour mieux faire face au danger
Les spies un geste, totally parfaites
Trois misses jusqu’au bout des cils
Le Groove comme repère, y’a pas de mystère
En un clin d’œil vers la lumière
Les esprits hostiles, on en fait notre affaire
Avec l’art et la manière Alex, Sam, Clover
Unies pour le meilleur Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Les synopsis constituent une autre source d’information digne d’intérêt. La plupart des intriques sont basées sur la propension de mauvaises personnes à contrôler les esprits par l’hypnose ou en leur faisant subir divers traitements plus sophistiqués les uns que les autres. Pourvus de cerveaux maléfiques ces êtres peu recommandables inventent des machines supers puissantes, capables de les faire devenir extrêmement riches et de prendre le contrôle de la planète et de ses habitants. Mais les espionnes sont elles aussi dotées de supers pouvoirs avantageusement complétés par les gadgets distribués par Jerry pour leur venir en aide dans chacune de leurs missions.

L’analyse de certains épisodes démontre un lien étroit entre le contexte de consommation marchande de cette série animée et l’univers dans lequel se déroulent les différents épisodes. Les Totally spies appelées à quitter la ville pour une nouvelle mission en campagne déplorent l’absence de centres commerciaux, les ruraux supportent alors, de la part de ces trois complices, des jugements et aprioris parfois dégradants.

Au delà des réflexions rien moins que gratuites qui émaillent les épisodes des six saisons de la série Totally spies! une analyse plus approfondie met en évidence la place importante attribuée à certaines marques comme Nike, Fabio Salsa, Mamie Nova, etc. Les épisodes constituent un univers porteur pour les marques et deviennent de véritables supports pour les annonceurs intéressés par le placement de produit dans les productions destinées aux 4-10 ans bien que cela ne soit pas autorisé par le CSA.

L’épisode Super Mamie (saison 5), pour prendre cet exemple, renvoie au produit Mamie Nova. Plusieurs signes associés à la marque confortent notre hypothèse. Le téléspectateur apprend que la Mamie délinquante fabrique elle-même ses cookies (le produit laitier est, pour les besoins de la cause, travesti en biscuit), la seule chose qu’on peut lui reprocher « c’est d’y introduire en douce de la crème fraîche ». Nous retrouvons également les codes couleurs de la marque et de son produit ne serait-ce que dans les vêtements revêtus par les Spies afin de passer inaperçues dans une maison de retraite : ils renvoient à la mascotte Mamie Nova et aux produits laitiers du même nom. Nous avons par le passé démontré l’apparition de la virgule Nike au beau milieu d’un combat opposant le « bon » Jerry et trois jeunes hommes sous l’emprise d’un personnage malfaisant.

L’espace de ce blog ne permet pas de multiplier les exemples mais pourquoi ne feriez-vous pas, chers amis lecteurs, un petit exercice de décryptage par vous-mêmes ? Vous pourriez le partager ensuite sur ce blog ou ailleurs. A vos plumes !

Dans l’attente de cette éventuelle contribution de votre part faisons d’ores et déjà un point sur les éléments récoltés à travers la prise en compte du contexte, de la typologie des personnages, des textes et des éléments de synopsis rapportés ici.

Si l’on conçoit que le diffuseur cible la frange aînée de ce type de programme -les enfants ont tendance à s’identifier aux plus grands qu’eux- il est évident que cette série n’est pas adaptée aux enfants les plus jeunes. Les personnages principaux sont présentés comme appartenant à un groupe d’âge nettement supérieur (les Totally spies sont étudiantes à l’université), leurs centres d’intérêt, leurs problématiques appartiennent au monde de l’adolescence, non à celui des enfants de 4 à 8 ans.

Les messages véhiculés sont prioritairement axés sur la consommation. « Pour passer à l’action il faut être à la mode » dit la chanson du générique. Le shopping est l’occupation principale des héroïnes lorsqu’elles ne sont pas en mission. Les gadgets dont les affuble leur patron ne sont rien d’autres que des objets de consommation pour la gente féminine : bâton de rouge à lèvres, crème de bronzage, chaussures et autres vêtements derniers cris.

Il s’agit certes d’une production franco-canadienne mais cela ne présage pas de sa qualité. La série dont nous nous occupons ne vise pas le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions. Les aspects éducatifs, culturels, intellectuels sont totalement délaissés au profit d’un seul et même univers, celui de la consommation marchande. Les récits des différents épisodes sont construits sur le même modèle. Aucune place n’est laissée à la différence et à l’autre comme être singulier. L’enfant n’y est guère représenté et n’y joue pas un rôle actif. La qualité esthétique n’est pas davantage au rendez-vous. Nous avons affaire à un récit pauvre, un dessin peu soigné et des couleurs flashy laissant peu de place au champ de l’imaginaire.

Voici bientôt 12 ans que cette série animée s’est installée dans l’émission TFOU. Qu’est-ce qui lui vaut une telle pérennité ? Comment se fait-il que les programmateurs y tiennent tant ? Est-ce lié au goût des enfants mais « il ne faut pas confondre ce qu’ils regardent avec une demande » souligne Dominique Wolton) ou bien sert-elle d’autres ambitions ? Assurément les intérêts commerciaux sont prioritaires, d’autant plus que le dessin animé Totally spies! donne lieu à un nombre important de produits dérivés : jeux vidéo, jouets, livres sans compter les albums musicaux, DVD et films long métrage.

Au final, n’est-il pas permis de se demander si ces techniques d’hypnose et de contrôle des esprits dont il est si souvent question dans la série Totally spies! ne sont pas également le fait de certains acteurs de la production audiovisuelle et du marketing qui ont sans doute un intérêt à prendre le contrôle des cerveaux enfantins ? On le voit placer les enfants devant la petite lucarne n’a rien d’anodin.