Les écrans et les jeunes : la place de la télé dans la vie des enfants

Au Sénégal, la télévision est très présente dans les foyers. Elle est parfois allumée en permanence. Mme Thiam Aissatou Gning,enseignante en collège, nous livre ici sa réflexion.

La télévision est présente dans la vie quotidienne, bien implantée au sein de la famille, et peut-être le sera-t-elle davantage demain avec l’apparition de nouvelles possibilités d’information que nous offrent les multimédias.

La place de la télé dans la vie des enfants et l’usage exclusif qu’ils en font

La télévision est un petit îlot de bonheur où l’on vous propose tout ce que l’on voudrait avoir ou être. Dans les séries ou les dessins animés, on s’identifie au héros et on s’associe à sa joie. La télévision est accessible à tous les enfants dans une grande liberté de choix des programmes. De la fiction à l’information, il est nécessaire de prendre un peu de recul pour analyser le juste rapport à établir avec ce « partenaire » pourvoyeur d’images colorées et aguicheuses. Pourtant il est difficile de préserver de bonnes intentions éducatives et de résister à cet « envahisseur médiatique » plébiscité par tous les enfants.

Depuis que la télé a fait une entrée massive dans les foyers, chacun porte un regard critique face à ce média. Certains accusent l’abrutissement que représente la télé, car elle encourage la passivité et le manque de réflexion ou d’analyse.

Quel rôle éducatif pour les adultes ?

Interrogeons-nous donc sur le rôle éducatif que nous devons jouer auprès de nos enfants et apprécions avec eux, sans perdre notre vigilance, les apports fantastiques et l’ouverture au monde qu’offre la télé aussi bien que ses limites et ses travers.

La réflexion sur les médias télévisuels ne perd rien de son actualité. Le monde du multimédia est en train d’orienter les habitudes des téléspectateurs vers de nouvelles pratiques qui prennent en compte les langages et les codes utilisés par eux. Les enjeux économiques se révèlent fortement. C’est pourquoi la consommation de ces nouveaux espaces médiatiques est largement encouragée. 

En tant qu’éducatrice je suis sensible au rôle de l’imaginaire dans le travail de construction de la personnalité de l’enfant. L’imaginaire est par excellence le monde de l’enfance, le monde dans lequel l’enfant rêve et édifie son devenir. Le monde des images télévisuelles est-il différent de l’univers de l’imaginaire, univers des histoires et des contes autrefois dispensé par la lecture et la tradition orale ? 

Une greffe de la télévision semble répondre au droit au rêve, à la curiosité et à la découverte de passions nouvelles pour l’enfant, mais d’une façon différente. Face à ces médias qui ont transformé la vie et la culture de l’enfant, il semble que ce soit nous parents qui devions maîtriser cette omniprésence télévisuelle. Oscillant entre interdiction et permissivité, nos attitudes éducatives sont souvent paradoxales. Cependant les dangers d’une overdose sont toujours à prévenir et demandent une grande vigilance. Ainsi le temps passé devant la télé est devenu l’objet de vives discussions au sein de la famille.

Le passage du monde fictif à la réalité

Il est certain que dans notre monde marqué par toutes ces images, l’image du réel peut rester mêlée à la fiction. La rencontre précoce de l’enfant avec les préoccupations de la vie adulte dans le domaine de la sexualité, de l’amour ou de la mort peut devenir un facteur de déséquilibre ou de trouble. Mais plus inquiétant est le problème de la violence et de sa représentation télévisuelle.

Analysons les dangers et les effets de cette violence télévisuelle

En l’absence de toute intervention adulte, le risque prend la forme d’une sorte d’indifférence des enfants face à ces sujets. Cependant la parole posée avec l’enfant reste un élément irremplaçable. Ce sujet d’inquiétude parentale peut être résolu par la communication parents/enfants. Face à l’intérêt suscité par l’image chez les jeunes, les parents ont un rôle à jouer dans l’approche des médias télévisuels, pour apprendre à lire les images et prendre du recul face à leur déferlement rapide. 

L’ascendant de la télé sur nos familles

L’impact du monde des images sur l’élaboration des connaissances de l’enfant et le façonnage de ses émotions obligent les parents à trouver des points de repère et de réflexion sur la consommation des médias. Si la télévision est venue comme un spectacle familial où le choix des émissions stimule les discussions et occasionne le visionnement en commun, l’enfant sera dans une ambiance sécurisante où il pourra trouver sa place de téléspectateur. Dans ce cas, il peut en toute sécurité se laisser aller au rêve télévisuel sachant qu’il a le loisir, lorsque le besoin s’en fait sentir, de revenir au réel et de s’appuyer sur des repères familiaux solides. À cette occasion le parent peut également amener l’enfant à parler de ce qu’il a vu et entendu, à dire ce qu’il en pense, afin de l’aider à prendre la distance nécessaire et à forger son esprit critique et de discernement.

Un outil culturel ?

La télévision est un outil culturel parmi d’autres. Elle fait partie intégrante de notre époque et a contribué à un changement culturel en profondeur. L’écran lui, s’introduit constamment dans le quotidien des jeunes aux côtés de la télé. Il y a le cinéma, le magnétoscope, les jeux vidéos, le minitel, l’ordinateur et maintenant la tablette et le smartphone. 

Aujourd’hui les jeunes connaissent plus l’écran que la feuille de papier avec une précocité marquée. Les disques numériques permettent de transformer les micros ordinateurs en machines à jouer ou à apprendre. Les enfants se trouvent en phase avec ce nouvel apprentissage des savoirs. L’interaction et le choix de se balader d’une image à une autre, la possibilité d’évoluer à son rythme, de faire des retours en arrière est une pratique du jeune public. Entre la fascination pour les nouveaux supports et leur rejet à priori, l’essentiel est de ne jamais perdre de vue que l’ordinateur est un instrument ni plus ni moins pernicieux qu’un autre. À l’heure du multimédia et d’internet, l’important pour la jeune génération semble moins d’accumuler des connaissances que d’être à l’aise dans tous ces nouveaux langages de l’information. Mais ne nous y trompons pas, l’acquisition de connaissances offerte par l’éducation scolaire, le livre, la culture – non portée par des intérêts exclusivement commerciaux – reste essentielle.

L’usage de la télévision

L’usage de la télé est multiple : d’aucuns souhaitent que la télé soit culturelle, certains la considèrent comme un outil de savoir, beaucoup n’y cherchent qu’un temps de détente. Ouverts à tout, les enfants sont souvent dans l’embarras de faire un choix. Leur envie la plus forte est de se laisser porter par l’image, l’émotion, le rire, la violence ou la peur. Le choix de l’enfant ne peut se faire sans dommage si l’adulte présent ne prend pas le temps de clarifier et d’expliquer ces événements sans lien. Les enfants ont en général une grande foi dans tout ce qui est vu ou dit à l’écran. Les moins de 6 ans en particulier confèrent à la télé une fonction magique. Ils croient que les personnages vivent dans le récepteur si des repères clairs ne leur sont pas donnés pour distinguer le réel de l’imaginaire. Le risque de voir les enfants s’enfermer dans le monde des apparences est grand. En l’absence de protocole et de rituel familial, ils doivent réagir seuls aux débordements suscités par les images.

A nous de ne pas abandonner nos enfants devant la télévision !

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (2)

Ainsi que mentionné dans l’article précédent, l’ouvrage collectif « Les adolescents face aux images trash sur internet »[1] présente une approche interdisciplinaire. Ce deuxième volet s’intéresse plus particulièrement aux résonances psychiques et émotionnelles que les images violentes, sexuelles ou haineuses peuvent avoir chez le sujet adolescent.[2]

Plusieurs questions se posent en effet. Qu’est-ce qu’une image qui choque ? De quelle manière l’adolescent appréhende-t-il ce type d’images ? Il est, par ailleurs, tout à fait à propos de s’interroger sur les raisons qui poussent les adolescents à regarder ces images sans se protéger, et à les partager.

G. Willo Toke rappelle que les images trash touchent « l’ensemble des adolescents, sans distinction de leur milieu d’origine »[3]. Or, les modérations annoncées par les plateformes présentent tant de failles et de biais qu’elles sont largement insuffisantes à prévenir le surgissement d’images devenues impossibles à maîtriser par celui qui y est exposé. « L’afflux d’images, explique A. Gozlan, est tel que les mots qui la qualifient et qui, alors, peuvent lui donner un sens ne suivent plus, comme si la pensée était dépassée par la vitesse numérique, ou […] par la puissance du virtuel ».[4]

Une image peut être choquante pour l’un et ne pas l’être pour l’autre. L’histoire de vie, l’environnement social et culturel, l’existence ou non d’une médiation parentale, ont une influence certaine sur l’appréhension de ce genre d’images. Il n’en demeure pas moins que les modalités psychiques du choc opèrent sans doute de manière assez similaire d’un sujet à l’autre.  Face à une image choquante, l’adolescent est en proie à un état de sidération. Une sidération qui serait due à « un excès du perceptif, à une saturation du visuel ».[5] Ce serait plus particulièrement le cas des images éloignées de toute fictionnalisation et plus proches du réel dans ce qu’il a d’horrifiant (images de décapitation, de mort, de viol, en direct, etc.). Ces images-là provoqueraient une sorte d’aveuglement parce qu’elles obturent le discernement et figent tout exercice potentiel de la pensée. Elles aboutiraient ainsi à un « anéantissement du sentiment de soi ».[6]

Mais alors, qu’est-ce qui pousse les adolescents à regarder ces images, à les rechercher même ? Ces plateformes numériques fréquentées par les adolescents sont des lieux où « on ne peut manquer son rendez-vous avec le pulsionnel » explique G. Willo Toke. Sachant que les réseaux sociaux numériques mettent tout en œuvre de leur côté pour « séduire » leurs clients adolescents.

Les échanges que les adolescents ont eus avec le psychologue mettent en avant un besoin d’information, dans le sens où l’envie de « savoir » recouvrirait dans le même temps le désir de « voir ça ». Ce qui est nommé « information » par l’adolescent semble être ce qui est censé le rapprocher du « vrai ». Mais, comme le souligne l’auteur de cette contribution, ce vrai-là échappe au langage.

Il apparait également que la recherche de contenus morbides peut s’interpréter comme une « tentative de résilience ». C’est-à-dire que l’adolescent essaierait de se donner « les moyens de lier les angoisses de chute, d’abandon et de mort »[7] à la façon des contes pour enfants qui ont une certaine capacité à symboliser et à contenir les angoisses existentielles. Toutefois les images violentes, sexuelles ou haineuses n’ont pas le pouvoir de symbolisation des histoires contées, elles font au contraire barrage à tout travail d’élaboration.

Si les jeunes confrontés aux images trash sont sujets à un état de sidération, cela ne conduit pas à une névrose traumatique prévient G. Willo Toke. En revanche sa réflexion le conduit à inviter le législateur à intervenir plus fermement auprès des grandes firmes à l’origine des réseaux sociaux afin qu’elles adoptent des comportements plus responsables. Dans le même temps, ce sont aussi les programmes éducatifs de prévention qui devraient être déployés plus massivement auprès des jeunes. Car on l’aura bien compris, l’image peut désorganiser, renforcer les fragilités propres à l’adolescence et les vulnérabilités individuelles si elle échoue à convoquer le langage. L’éducation assure cette reprise en main par le langage.


[1] JEHEL. S., GOZLAN. A., (dir.), Les adolescents face aux images trash sur internet, éditions In Press,2019.https://www.inpress.fr/livre/les-adolescents-face-aux-images-trash-sur-internet/

[2] Sont retenues ici les contributions d’Angélique Gozlan, psychologue clinicienne et psychanalyste, et de Geoffroy Willo Toke, également psychologue clinicien et docteur en psychopathologie.

[3] G. WILLO TOKE, p. 110

[4] A. GOZLAN, p. 95

[5] A. GOZLAN, p. 99

[6] Ibid, p. 100

[7] G. Willo Toke, p. 119.

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (1)

Cet ouvrage[1] réalisé sous la direction de Sophie Jehel[2] et d’Angélique Glozlan[3], présente une recherche sur la réception des images violentes, sexuelles et haineuses par les adolescents (VSH).

Quand, la recherche relative aux rapports des jeunes aux écrans tend à privilégier les études longitudinales, randomisées, l’intérêt de cette vaste contribution relève de son caractère interdisciplinaire. L’approche sociologique inscrite dans le champ des sciences de l’information et de la communication se voit complétée par la psychologie clinique. L’ensemble étant relayé par une réflexion sur l’accompagnement des adolescents (médiations adultes, dispositifs éducatifs).

À l’origine de ce travail, une enquête réalisée auprès de 190 adolescents entre 15 et 18 ans. Il s’agissait pour l’auteure d’ « étudier les stratégies [que les adolescents] développent au contact des images VSH qui circulent sur les plateformes numériques ».[4]

Malgré les annonces rassurantes des réseaux sociaux qui affirment exercer un contrôle des contenus pour la sécurité des adolescents, les images trash y sont fréquentes. Les entretiens réalisés avec les adolescents qui ont participé à cette enquête le confirment : « Les témoignages des adolescents mettent […] en évidence la fréquence de la diffusion d’images sexuelles explicites ou agressives sur leurs fils d’actualité ».[5] Or, 100 % des 12-17 ans sont internautes, et cela depuis un peu moins de 10 ans.

L’étude avait pour ambition d’entendre le vécu des adolescents et de comprendre les multiples attitudes qui sont les leurs, face à ces images, afin de mettre en lumière les facteurs de vulnérabilité qui interviennent dans la rencontre d’images violentes, sexuelles et haineuses.

Les adolescents face aux images trash : quels vécus ? Quelles expériences ?

Les rapports qu’entretiennent les adolescents avec les images, notamment (mais pas seulement) avec celles d’entre elles qui sont les plus violentes, sont habités par les expériences de l’enfance. « […] les adolescents ont le souvenir d’images qui les ont choqués ou leur ont fait honte […] note S. Jehel[6]. Ces éprouvés infantiles sont présents dans la rencontre des contenus médiatiques et des réseaux sociaux numériques.

Par ailleurs, tous les adolescents ne réagissent pas de la même manière aux images de violence, de haine ou à connotation sexuelle. S. Jehel identifie quatre grandes catégories d’attitudes. Pour autant elles ne sont pas exclusives les unes des autres et peuvent parfois se conjuguer chez un même individu.

L’adhésion : dans cette catégorie se retrouvent des adolescents fascinés par les images trash, ce qui les pousse à aller à leur rencontre sur internet. Ces jeunes ne font preuve d’aucune distanciation vis-à-vis des contenus auxquels ils s’exposent. Ils sont également en difficulté dans la mise en mots et en sens.

L’indifférence : Dans ce cas de figure, l’adolescent ne s’arrête pas sur ces images. Il en a déjà vu, elles sont nombreuses. Il éprouve un sentiment s’impuissance qui le pousse à passer son chemin. L’auteure y voit une mise en retrait à deux niveaux au moins : celui des émotions en tenant loin de soi les affects déclenchés par ces images ; celui de l’espace public sur lequel elles circulent et auquel il prend part en ne signalant pas, par exemple,  les contenus à caractère choquant, qui mériteraient d’être supprimés.

L’évitement : certains évitent les représentations de très grande violence, car ils ne souhaitent pas être confrontés à l’horreur. D’autres vont opter pour des stratégies d’évitement face à des types de contenus précis : les informations jugées démoralisantes ou encore les spectacles pornographiques, notamment chez certaines jeunes filles influencées par leur culture religieuse.

L’autonomie : Les adolescents qui répondent à ce profil font preuve d’un certain recul critique. Ils sont capables d’analyse (contextualisation, intentions de l’auteur, construction du message…). Ces facultés se retrouvent dans les conversations qu’ils peuvent avoir à ce propos avec leur entourage. C’est plus particulièrement dans cette catégorie que l’on retrouve les jeunes internautes en capacité d’intervenir comme éléments régulateurs des plateformes.

Cette recherche démontre également l’influence des milieux sociaux dans la manière d’appréhender et de traiter les contenus et représentations véhiculés par les médias et les plateformes numériques.

Dans les milieux plus favorisés, les adolescents ont été plutôt protégés des risques associés aux écrans. La médiation parentale y est mieux assurée et les jeunes issus de ces milieux disposent de connaissances qui leur permettent de développer un raisonnement critique.

Dans les milieux dits « populaires » le rapport des adolescents aux RSN est très ambivalent. S’ils ne sont pas sans méfiance face aux contenus télévisuels qu’ils fréquentent (séries, émissions de télé-réalité ou informations) ils n’en font pas moins un usage important.

Les jeunes en situation de grande vulnérabilité au profil psychologique plus fragile sont à la recherche de contenus qui renforcent leur besoin de toute-puissance et légitiment une certaine forme de marginalité.

D’autres facteurs interviennent, les valeurs culturelles partagées, la présence ou non d’adultes cadrants, les relations interpersonnelles avec l’entourage constituent également des éléments de contexte qui influencent la réception des images trash.

Les données recueillies grâce à cette enquête nous procurent un éclairage inédit sur les expériences adolescentes relatives aux images violentes, sexuelles ou haineuses qu’ils rencontrent dans les médias et sur les plateformes numériques. Elles constituent par ailleurs un socle de connaissances fiables susceptibles d’inspirer les pouvoirs publics d’une part, la société civile d’autre part (dont parents et éducateurs) pour un accompagnement pertinent de ces jeunes dans l’univers des écrans et particulièrement des plus vulnérables d’entre eux. 


[1] JEHEL. S., GOZLAN. A., (dir.), Les adolescents face aux images trash sur internet, éditions In Press,2019.

[2] Sophie Jehel est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 et chercheure au CEMTI.

[3] Anglique Gozlan est docteure en psychopathologie et psychanalyse, psychologue clinicienne, chercheure associée à l’Université Paris 7 et Lyon 2.

[4] P. 29

[5] P. 30.

[6] P. 57.


Vient de paraître !

Grandir avec les écrans ?
Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance
De Elisabeth BATON-HERVE

En librairie – En savoir plus

En un peu plus de vingt années, l’environnement médiatique et technologique des familles s’est sensiblement modifié. Les enfants grandissent désormais dans un monde d’écrans. En effet, chaque unité familiale est équipée de matériels technologiques de formats divers, aux nombreuses fonctionnalités, interconnectables, fixes et nomades, utilisables par chacun, quel que soit son âge. La sur-stimulation audiovisuelle précoce et la surexposition aux écrans sont source d’inquiétudes et objets fréquents de débats.

Dans l’enquête menée de façon indépendante auprès de professionnels de l’enfance, l’auteur scrute les conséquences d’un trop-plein d’écrans pour la santé, le développement et le bien-être des moins de 16 ans. Son objectif est de considérer avec lucidité les problèmes de tous ordres occasionnés par les écrans – y compris les enjeux de l’économie du numérique et le pouvoir financier des grandes firmes impliquées dans ce vaste marché – pour mieux les prévenir. C’est seulement à cette condition que nous pourrons entrer avec les enfants et adolescents dans un usage profitable des écrans numériques.

Retrouvez tous les titres parus dans la collection 1001 et + dirigée par Patrick Ben Soussan en suivant ce lien.

Un colloque à Montréal : « Le monde de l’enfant et de l’ado bousculé »

Dans quel monde les enfants et les adolescents vivent-ils aujourd’hui ? Quel est l’incidence du numérique sur leur développement, leur comportement, leur bien-être ?

Ces questions, et de nombreuses autres, ont été réfléchies lors d’un colloque organisé par « Cerveau & Psychologie » les 9 et 10 novembre derniers à Montréal.

Pour lire le compte-rendu, rendez-vous sur le site de l’association ALERTE Ecrans.

Les adolescents, des produits (pas) comme les autres

Réflexion sur les sites de rencontre pour adolescents

Les réseaux sociaux constituent un sujet de grand intérêt, parfois même d’inquiétude pour les parents d’adolescents et pour les éducateurs. Selon Danay Boyd, il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure « Les réseaux sociaux sont un endroit où les jeunes peuvent se retrouver avec leurs amis. Il faut prendre ça comme un espace public dans lequel ils trainent »[1].

Toutefois, ces réseaux sociaux ne sont pas des espaces publics comme les autres, ils sont le fait d’entreprises privées dont le but est de faire du profit et pour certaines, sans souci éthique particulier. Il en est ainsi des sites de rencontre pour adolescents qui continuent à se développer sur la toile. Ils sont suffisamment nombreux à s’adresser aux 13-25 ans pour que nous nous y intéressions. Calqués sur le modèle des sites de rencontre pour adultes, ils disent s’adresser aux adolescents hétérosexuels pour les uns, aux gays ou lesbiennes, ou encore aux bisexuels pour les autres.

La question de l’âge à partir duquel ces sites sont accessibles est centrale et nous conduit à nous réinterroger sur ce qui caractérise ce moment de la vie situé entre l’enfance et l’âge adulte. « L’adolescence correspond à la prise de conscience collective récente de l’existence d’une crise psychique déclenchée par l’apparition du pouvoir sexuel chez l’enfant et cherchant une issue hors du cadre familial. L’adolescence serait donc un phénomène sociologique révélant une crise psychologique ».[2] L’auteur de cette définition, P. Laroche, médecin et psychanalyste rappelle que l’adolescence englobe à la fois un aspect physiologique (puberté), un aspect psychique ainsi qu’un aspect social. C’est dire que l’adolescence, entendue comme processus, est une période délicate qui nécessite l’accompagnement d’adultes fiables, respectueux et bienveillants. Non seulement les sites de rencontre pour adolescents ne remplissent pas ces conditions, mais ils instrumentalisent les jeunes internautes pour leur soutirer des données personnelles de plus en plus fines et précises afin d’en tirer profit.

Arrêtons-nous sur l’un d’entre eux : Rencontre-ados.net. Les informations requises pour une inscription y sont nombreuses : « âge, pays, ville, orientation sexuelle, statut matrimonial, profession ou études, taille, silhouette, couleur des cheveux, couleur des yeux, enfants, fume, boisson alcoolisée, religion ». Seule l’indication de la religion est facultative, en revanche l’internaute n’a pas le choix pour l’orientation sexuelle qui doit être mentionnée (hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel).

A l’origine ce site s’adressait à la tranche des 11-25 ans. Suite à certaines manifestations de mécontentement et quelques articles de presse, Rencontre-ados à repoussé l’âge d’accès à son site : de 11 ans il est passé à 13 ans. Il va sans dire que l’écart d’âge entre les plus jeunes et les plus âgés reste très important et implique une grande hétérogénéité de situations, d’expériences, d’aspirations et de désirs, sans parler des compétences cognitives et de la transformation physique qui s’opère chez les plus jeunes alors qu’elle est achevée chez les aînés.

Le forum et les topics de Rencontre-ados sont des espaces dans lesquels les préoccupations sexuelles s’expriment sans fausse pudeur, pour ne pas dire crûment, mais aussi sans élaboration, sans mise en sens et en l’absence d’adulte modérateur compétent. Une question sur la pratique du cunnilingus amène cette réponse d’un internaute : « En tout cas le pénis n’est pas fait pour servir de sucette et le minou n’est pas fait pour servir de gobelet à glace ». Autres échanges de même acabit : « J’ai pas changé ma chatte, mais stv en être on fait un skype mh (pictogramme cœur) juste les photos en double sont refusées je savais pas. » réponse : « Je tencule, je te prend je te retourne je te plaque contre un mur et je te baize par tôut les trous. ». Autre exemple de conversation :

–        Js : Salut Ld on baise.

–        Ld : Cousou Js, avec plaisir, actif ou passif ?

–        Js : Passif bb, capote ou sans ?

–        Ld : sans je veux me plonger dans ton caca[3].

Combien d’adultes véritablement soucieux du vécu des adolescents et de leur devenir connaissent ces sites de rencontre et ce qui s’y joue ? Car, même si Rencontre-ados affiche un cadre d’utilisation par des interdits et un système de modération, les internautes qui s’y connectent, notamment les plus jeunes d’entre eux, sont de fait dangereusement exposés. Le manque de sérieux de Rencontre-ados se manifeste entre autres à travers les contradictions dont il fait preuve. Les plans « cam » et « sexe » sont interdits, mais il suffit d’explorer le site pour se rendre compte que cette interdiction n’est pas respectée. Les photos de corps dénudés, les injures, la stigmatisation sont réprouvées, mais elles sont monnaie courante sur ce type de site. L’interdiction de poster un message d’incitation à la consommation d’alcool est contredite par le site lui-même qui introduit une question à ce sujet dans le profil que le jeune internaute réalise lors de son inscription. Comme le soulignent des étudiants qui on réalisé un travail universitaire sur ce site : « la modération est parfois lente à l’exemple de la plainte de harcèlement d’un utilisateur datant de 3 jours où l’administrateur admet qu’ils ont beaucoup de signalements et donc beaucoup de cas à traiter. »[4]

Selon une étude de l’UNICEF France, bon nombre d’adolescents sont en souffrance. « La souffrance psychologique s’explique […] par des difficultés de relation aussi bien dans la sphère familiale que dans la sphère scolaire et élective, et il apparaît de façon claire que ces difficultés sont cumulatives.[5] » Certaines formes de souffrances, explique ce rapport, peuvent être relatives à la vie sociale dans son ensemble : « la difficulté de se conformer à des standards de consommation, la difficulté à être protégé et reconnu dans les relations familiales, l’épreuve de la discrimination et du harcèlement, les problèmes liés à la vie scolaire.[6]« 

Il est certain que la société tout entière est responsable de ses adolescents. Elle doit leur apporter l’étayage dont ils ont besoin pour accéder à l’âge adulte dans les meilleures conditions. Les sites de rencontre pour adolescents comptent parmi les réseaux sociaux qui ne respectent pas les jeunes internautes qui les fréquentent, ils ne les reconnaissent pas comme sujets et les exploitent savamment à des fins marchandes. Si c’est gratuit, c’est qu’ils sont le produit !

 Rencontre ados

[1] 6 clés pour comprendre comment vivent les ados sur les réseaux sociaux, Le Monde 10 mars 2014.

[2] DELAROCHE P., L’adolescence. Enjeux clinique et thérapeutiques, Armand Colin, 2013 ? P. 9.

[3] Dans ces extraits de conversations, l’orthographe n’a pas été modifiée.

[4] « Analyse d’un site destiné aux jeunes », Université Paris 8, 2015.

[5] Ibid., « Ecoutons ce que les enfants ont à nous dire. Adolescence en France, le grand malaise », Consultation nationale des 6-18 ans, UNICEF France, 2014, p. 28.

[6] Ibid., p. 27.

L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.

Des sites de rencontre pour adolescents

Les adolescents ont aussi leurs sites de rencontre mais cela ne représente-il pas un risque pour les plus jeunes?

(Dans cet article les noms et/ou pseudos des jeunes internautes ont été modifiés)

Qu’est-ce qu’un adolescent ? Qu’est-ce que cette période de la vie dite de l’adolescence ? Même si les frontières entre l’âge d’entrée et de sortie dans la période de l’adolescence sont floues (c’est un passage qui se fait progressivement et qui varie d’un individu à l’autre) il est un âge que personne ne peut ignorer, c’est celui de la majorité légale, c’est-à-dire celui auquel l’individu est considéré comme étant capable d’exercer ses droits soit, en France, 18 ans. Dès lors et lorsqu’on s’adresse aux individus au cours de cette période charnière de leur vie, il est bon de se rappeler qu’il existe des adolescents mineurs et des adolescents majeurs et que les uns et les autres n’en sont pas au même stade de leur cheminement.

« L’adolescence est une étape sensible du développement de la personnalité dont les enjeux peuvent être déterminants pour l’avenir » assure le psychanalyste Philippe Jeammet spécialiste de l’adolescence. Les auteurs et concepteurs de supports, contenus et autres applications destinés aux adolescents sont-ils toujours pleinement conscients de cela et suffisamment soucieux de la responsabilité qui leur incombe ?

Une petite exploration de quelques sites de rencontre pour adolescents nous donnera un aperçu de la manière dont on s’adresse aux adolescents, de ce que l’on attend d’eux et peut-être bien de la façon dont ils sont manipulés.

« Renconte-ados » prétend s’adresser aux 11-25 ans, un écart d’âge incroyable qui pour le moins interroge. Ainsi, pour prendre cet exemple, une rencontre entre une fillette de 11 ans avec un homme adulte de 25 ans est-elle rendue possible via ce site !

« NoDaron » est un de ces autres sites qui pour sa part affiche clairement un âge maximum (interdit aux plus de 25 ans) sans aucune indication d’âge minimum. Ainsi belli 13 ans qui dit s’être inscrite pour flirt a-t-elle la possibilité de rentrer en contact avec balu312, 22 ans.

Sur « Kiss Ados » on trouve des femmes qui affichent allègrement les 30 ans voire les 48 ans. Cela va sans dire, on ne sait jamais qui se cache derrière un pseudo ! Arrêtons nous encore sur le profil de cedriclem qui dit être un homme âgé de 12 ans, il affiche une préférence sexuelle pour les femmes et se présente comme célibataire. Quant à Ginagendron 12 ans, elle ne sait pas qui elle recherche, toutes les rencontres sont donc permises. Il est vrai que « Kiss Ados » fait miroiter aux mineurs comme aux jeunes adultes qui s’y connectent qu’ils rencontreront peut-être l’amour de leur vie.

Sur sa page d’accueil « Rencontre-ados » affiche une promesse : « Vous pourrez consulter de nombreux profils d’ados célibataires de votre pays ou région ». Encore une fois on s’interroge : que signifie le mot « célibataire » pour un mineur ?

Bien évidemment les initiateurs de ces sites montrent patte blanche. Si l’on cherche bien, on trouve sur « Rencontre-Ados » un règlement intérieur qui précise : « Il est strictement interdit aux mineurs de s’inscrire sans l’accord au préalable de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. » L’article suivant interdit également toujours aussi strictement aux mineurs « de naviguer sur le site sans la surveillance de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. »

Sur NoDaron les conditions générales totalisent douze pages. Quel adolescent aura pris le temps de lire les « obligations générales et fondamentales » ? Quel adolescent aura su maintenir son intérêt jusqu’à l’article 4 « Vie privée et protection des données des membres » ?
Le jeune, qu’il soit mineur ou adulte, est pourtant invité à « lire attentivement les Conditions d’utilisation pour participer, avec le site Internet NoDaron et en étant Membre, au développement d’un Internet responsable et d’un Service de qualité. » Si ces nobles intentions étaient véritablement sincères pourquoi ne pas les afficher dès la page d’accueil ?

Non, ce qui est mis en avant sur les pages d’accueil de ces sites c’est la gratuité, une gratuité qui a son envers car elle ne dit pas les tractations et les accords qui se font en coulisses avec les annonceurs et agences de marketing intéressés par la cible que constituent les consommateurs adolescents. Non seulement il y a tromperie mais ces sites exposent sans doute trop dangereusement les plus jeunes, ceux notamment qui sont en passe de sortir du cocon de l’enfance.

Jeunes, médias et numérique : entre dramatisation et banalisation

Dessin Léna 2

Les médias ont toujours suscité craintes et controverses.

Que l’on songe au cinéma et à la télévision pour ne citer que ces deux exemples, « attention les enfants regardent » avertissait-on. C’est ce à quoi nous sommes à nouveau exposés aujourd’hui avec les technologies numériques. Étonnamment nous avons tendance à oublier que, dans le même temps, se développait également en parallèle un discours de banalisation. Or on observe que ces deux attitudes sont toujours et d’autant plus manifestes que sont concernés les enfants et les adolescents.

Qu’un(e) adolescent(e) se suicide après des échanges malheureux sur un réseau social et voici journalistes, politiques et certains acteurs de la société civile en alerte. Ce cas va alimenter la thèse de chercheurs ou spécialistes de l’adolescence selon lesquels nous devons prêter plus d’attention aux jeunes et aux risques qu’ils encourent via les moyens de communication dont ils disposent. « Attention danger » avertissent-ils. Mais ils se verront rétorquer que ce ou cette jeune n’allait pas bien. Le réseau social n’aura fait que révéler un problème existentiel déjà présent. Des chiffres viendront corroborer de telles assertions pour conclure que ce sont, somme toute, des cas rarissimes. Il est alors de bon ton de se retourner vers les parents qui se doivent d’assurer l’éducation de leurs enfants vis-à-vis des médias et technologies numériques comme ils le font dans d’autres domaines.

Or circule aussi dans l’espace social un discours accusateur à l’encontre des parents réfractaires aux technologies de communication des temps modernes. S’ils sont à ce point méfiants, c’est qu’ils ne connaissent pas suffisamment la culture numérique dans laquelle sont baignés leurs jeunes. Ils s’entendent pareillement dire que s’ils sont craintifs, effrayés par les effets potentiellement néfastes des écrans c’est parce qu’ils sont victimes d’une culture de la peur développée par certains qui tireraient bénéfice de cette situation. En réalité il est difficile de savoir qui se cache derrière ces « marchands d’anxiété ».

Au final on vous explique, chers parents, qu’il suffit de ne pas laisser votre enfant seul devant l’écran, de l’accompagner et de lui apprendre l’autonomie. La métaphore du code de la route vient renforcer cette assertion. Vous ne laissez pas votre enfant déambuler seul dans la rue, vous lui apprenez les règles de circulation, vous le prévenez des dangers potentiels auxquels il peut être exposé. Avec Internet, et ses extensions sur les téléphones mobiles, les tablettes numériques, etc. c’est la même chose. Apprenez-leur donc les règles de circulation sur la toile !

Certes ! tout cela est de bon conseil, mais est-ce suffisant ?

Oui, certains ont peur des technologies numériques pour les déviances de toutes sortes qu’elles engendrent. Inversement, d’autres personnes n’ont-elles pas peur des craintes et alertes qui s’expriment à ce sujet ? Or cette peur là n’empêche-t-elle pas de considérer la première comme un symptôme ? Risquons ici une hypothèse : de telles craintes apparaissent quand apparaît le sentiment de perte de pouvoir, de perte de contrôle.

Les ados d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux de la génération précédente : ils expérimentent, ils développent une vie privée (en dehors de leurs parents), s’isolent dans leur chambre, traînent avec leur groupe de pairs, n’est-ce pas ce qu’ils font sur web ? Oui, encore une fois oui, mais si nous nous risquons à comparer la vie virtuelle des jeunes avec leur vie réelle et leurs aspirations, risquons nous aussi à identifier ce en quoi elles diffèrent.

Avec le numérique et Internet nous avons changé de dimension, chaque usager s’intègre d’emblée, sans en être toujours pleinement conscient, dans une communication à échelle mondiale. Les technologies numériques et les enjeux économiques qui les traversent sont sans commune mesure avec les médias qui ont accompagné les générations précédentes, lesquels étaient humainement appréhendables.

Les médias que l’on dit aujourd’hui « classiques » (presse, radio, cinéma, télévision) ont eu le temps de se laisser apprivoiser. Comment faire face, de nos jours, à l’accélération technologique et aux pressions marketing qui l’accompagnent ? De plus ces médias se sont vus appliquer des cadres réglementaires et attribuer des institutions afin de veiller à leur respect. Qui fait la loi sur Internet ? Le cercle relationnel que se construisait l’adolescent était relativement restreint, comment gérer une ou plusieurs centaines « d’amis » sur le web ? Et que dire du recours à un pseudo et à l’anonymat qui peuvent être utilisés comme un masque pour s’autoriser toutes les désinhibitions possibles. Enfin, et nous sommes loin d’en avoir terminé avec la spécificité des technologies de la communication du moment, interconnexion, accès illimité, miniaturisation rendent, il faut bien le reconnaître, plus difficile la tâche des parents et des éducateurs.

La banalisation, sous prétexte qu’il faudrait éviter de susciter la peur chez les parents, me parait tout aussi problématique que la dramatisation. Elle comporte le risque d’encourager une baisse de vigilance chez ceux qui s’y attachent et de dissuader les internautes d’exercer leur esprit critique, leur droit de regard et de citer en véritable citoyen.