Les adolescents, des produits (pas) comme les autres

Réflexion sur les sites de rencontre pour adolescents

Les réseaux sociaux constituent un sujet de grand intérêt, parfois même d’inquiétude pour les parents d’adolescents et pour les éducateurs. Selon Danay Boyd, il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure « Les réseaux sociaux sont un endroit où les jeunes peuvent se retrouver avec leurs amis. Il faut prendre ça comme un espace public dans lequel ils trainent »[1].

Toutefois, ces réseaux sociaux ne sont pas des espaces publics comme les autres, ils sont le fait d’entreprises privées dont le but est de faire du profit et pour certaines, sans souci éthique particulier. Il en est ainsi des sites de rencontre pour adolescents qui continuent à se développer sur la toile. Ils sont suffisamment nombreux à s’adresser aux 13-25 ans pour que nous nous y intéressions. Calqués sur le modèle des sites de rencontre pour adultes, ils disent s’adresser aux adolescents hétérosexuels pour les uns, aux gays ou lesbiennes, ou encore aux bisexuels pour les autres.

La question de l’âge à partir duquel ces sites sont accessibles est centrale et nous conduit à nous réinterroger sur ce qui caractérise ce moment de la vie situé entre l’enfance et l’âge adulte. « L’adolescence correspond à la prise de conscience collective récente de l’existence d’une crise psychique déclenchée par l’apparition du pouvoir sexuel chez l’enfant et cherchant une issue hors du cadre familial. L’adolescence serait donc un phénomène sociologique révélant une crise psychologique ».[2] L’auteur de cette définition, P. Laroche, médecin et psychanalyste rappelle que l’adolescence englobe à la fois un aspect physiologique (puberté), un aspect psychique ainsi qu’un aspect social. C’est dire que l’adolescence, entendue comme processus, est une période délicate qui nécessite l’accompagnement d’adultes fiables, respectueux et bienveillants. Non seulement les sites de rencontre pour adolescents ne remplissent pas ces conditions, mais ils instrumentalisent les jeunes internautes pour leur soutirer des données personnelles de plus en plus fines et précises afin d’en tirer profit.

Arrêtons-nous sur l’un d’entre eux : Rencontre-ados.net. Les informations requises pour une inscription y sont nombreuses : « âge, pays, ville, orientation sexuelle, statut matrimonial, profession ou études, taille, silhouette, couleur des cheveux, couleur des yeux, enfants, fume, boisson alcoolisée, religion ». Seule l’indication de la religion est facultative, en revanche l’internaute n’a pas le choix pour l’orientation sexuelle qui doit être mentionnée (hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel).

A l’origine ce site s’adressait à la tranche des 11-25 ans. Suite à certaines manifestations de mécontentement et quelques articles de presse, Rencontre-ados à repoussé l’âge d’accès à son site : de 11 ans il est passé à 13 ans. Il va sans dire que l’écart d’âge entre les plus jeunes et les plus âgés reste très important et implique une grande hétérogénéité de situations, d’expériences, d’aspirations et de désirs, sans parler des compétences cognitives et de la transformation physique qui s’opère chez les plus jeunes alors qu’elle est achevée chez les aînés.

Le forum et les topics de Rencontre-ados sont des espaces dans lesquels les préoccupations sexuelles s’expriment sans fausse pudeur, pour ne pas dire crûment, mais aussi sans élaboration, sans mise en sens et en l’absence d’adulte modérateur compétent. Une question sur la pratique du cunnilingus amène cette réponse d’un internaute : « En tout cas le pénis n’est pas fait pour servir de sucette et le minou n’est pas fait pour servir de gobelet à glace ». Autres échanges de même acabit : « J’ai pas changé ma chatte, mais stv en être on fait un skype mh (pictogramme cœur) juste les photos en double sont refusées je savais pas. » réponse : « Je tencule, je te prend je te retourne je te plaque contre un mur et je te baize par tôut les trous. ». Autre exemple de conversation :

–        Js : Salut Ld on baise.

–        Ld : Cousou Js, avec plaisir, actif ou passif ?

–        Js : Passif bb, capote ou sans ?

–        Ld : sans je veux me plonger dans ton caca[3].

Combien d’adultes véritablement soucieux du vécu des adolescents et de leur devenir connaissent ces sites de rencontre et ce qui s’y joue ? Car, même si Rencontre-ados affiche un cadre d’utilisation par des interdits et un système de modération, les internautes qui s’y connectent, notamment les plus jeunes d’entre eux, sont de fait dangereusement exposés. Le manque de sérieux de Rencontre-ados se manifeste entre autres à travers les contradictions dont il fait preuve. Les plans « cam » et « sexe » sont interdits, mais il suffit d’explorer le site pour se rendre compte que cette interdiction n’est pas respectée. Les photos de corps dénudés, les injures, la stigmatisation sont réprouvées, mais elles sont monnaie courante sur ce type de site. L’interdiction de poster un message d’incitation à la consommation d’alcool est contredite par le site lui-même qui introduit une question à ce sujet dans le profil que le jeune internaute réalise lors de son inscription. Comme le soulignent des étudiants qui on réalisé un travail universitaire sur ce site : « la modération est parfois lente à l’exemple de la plainte de harcèlement d’un utilisateur datant de 3 jours où l’administrateur admet qu’ils ont beaucoup de signalements et donc beaucoup de cas à traiter. »[4]

Selon une étude de l’UNICEF France, bon nombre d’adolescents sont en souffrance. « La souffrance psychologique s’explique […] par des difficultés de relation aussi bien dans la sphère familiale que dans la sphère scolaire et élective, et il apparaît de façon claire que ces difficultés sont cumulatives.[5] » Certaines formes de souffrances, explique ce rapport, peuvent être relatives à la vie sociale dans son ensemble : « la difficulté de se conformer à des standards de consommation, la difficulté à être protégé et reconnu dans les relations familiales, l’épreuve de la discrimination et du harcèlement, les problèmes liés à la vie scolaire.[6]« 

Il est certain que la société tout entière est responsable de ses adolescents. Elle doit leur apporter l’étayage dont ils ont besoin pour accéder à l’âge adulte dans les meilleures conditions. Les sites de rencontre pour adolescents comptent parmi les réseaux sociaux qui ne respectent pas les jeunes internautes qui les fréquentent, ils ne les reconnaissent pas comme sujets et les exploitent savamment à des fins marchandes. Si c’est gratuit, c’est qu’ils sont le produit !

 Rencontre ados

[1] 6 clés pour comprendre comment vivent les ados sur les réseaux sociaux, Le Monde 10 mars 2014.

[2] DELAROCHE P., L’adolescence. Enjeux clinique et thérapeutiques, Armand Colin, 2013 ? P. 9.

[3] Dans ces extraits de conversations, l’orthographe n’a pas été modifiée.

[4] « Analyse d’un site destiné aux jeunes », Université Paris 8, 2015.

[5] Ibid., « Ecoutons ce que les enfants ont à nous dire. Adolescence en France, le grand malaise », Consultation nationale des 6-18 ans, UNICEF France, 2014, p. 28.

[6] Ibid., p. 27.

L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.

Des sites de rencontre pour adolescents

Les adolescents ont aussi leurs sites de rencontre mais cela ne représente-il pas un risque pour les plus jeunes?

(Dans cet article les noms et/ou pseudos des jeunes internautes ont été modifiés)

Qu’est-ce qu’un adolescent ? Qu’est-ce que cette période de la vie dite de l’adolescence ? Même si les frontières entre l’âge d’entrée et de sortie dans la période de l’adolescence sont floues (c’est un passage qui se fait progressivement et qui varie d’un individu à l’autre) il est un âge que personne ne peut ignorer, c’est celui de la majorité légale, c’est-à-dire celui auquel l’individu est considéré comme étant capable d’exercer ses droits soit, en France, 18 ans. Dès lors et lorsqu’on s’adresse aux individus au cours de cette période charnière de leur vie, il est bon de se rappeler qu’il existe des adolescents mineurs et des adolescents majeurs et que les uns et les autres n’en sont pas au même stade de leur cheminement.

« L’adolescence est une étape sensible du développement de la personnalité dont les enjeux peuvent être déterminants pour l’avenir » assure le psychanalyste Philippe Jeammet spécialiste de l’adolescence. Les auteurs et concepteurs de supports, contenus et autres applications destinés aux adolescents sont-ils toujours pleinement conscients de cela et suffisamment soucieux de la responsabilité qui leur incombe ?

Une petite exploration de quelques sites de rencontre pour adolescents nous donnera un aperçu de la manière dont on s’adresse aux adolescents, de ce que l’on attend d’eux et peut-être bien de la façon dont ils sont manipulés.

« Renconte-ados » prétend s’adresser aux 11-25 ans, un écart d’âge incroyable qui pour le moins interroge. Ainsi, pour prendre cet exemple, une rencontre entre une fillette de 11 ans avec un homme adulte de 25 ans est-elle rendue possible via ce site !

« NoDaron » est un de ces autres sites qui pour sa part affiche clairement un âge maximum (interdit aux plus de 25 ans) sans aucune indication d’âge minimum. Ainsi belli 13 ans qui dit s’être inscrite pour flirt a-t-elle la possibilité de rentrer en contact avec balu312, 22 ans.

Sur « Kiss Ados » on trouve des femmes qui affichent allègrement les 30 ans voire les 48 ans. Cela va sans dire, on ne sait jamais qui se cache derrière un pseudo ! Arrêtons nous encore sur le profil de cedriclem qui dit être un homme âgé de 12 ans, il affiche une préférence sexuelle pour les femmes et se présente comme célibataire. Quant à Ginagendron 12 ans, elle ne sait pas qui elle recherche, toutes les rencontres sont donc permises. Il est vrai que « Kiss Ados » fait miroiter aux mineurs comme aux jeunes adultes qui s’y connectent qu’ils rencontreront peut-être l’amour de leur vie.

Sur sa page d’accueil « Rencontre-ados » affiche une promesse : « Vous pourrez consulter de nombreux profils d’ados célibataires de votre pays ou région ». Encore une fois on s’interroge : que signifie le mot « célibataire » pour un mineur ?

Bien évidemment les initiateurs de ces sites montrent patte blanche. Si l’on cherche bien, on trouve sur « Rencontre-Ados » un règlement intérieur qui précise : « Il est strictement interdit aux mineurs de s’inscrire sans l’accord au préalable de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. » L’article suivant interdit également toujours aussi strictement aux mineurs « de naviguer sur le site sans la surveillance de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. »

Sur NoDaron les conditions générales totalisent douze pages. Quel adolescent aura pris le temps de lire les « obligations générales et fondamentales » ? Quel adolescent aura su maintenir son intérêt jusqu’à l’article 4 « Vie privée et protection des données des membres » ?
Le jeune, qu’il soit mineur ou adulte, est pourtant invité à « lire attentivement les Conditions d’utilisation pour participer, avec le site Internet NoDaron et en étant Membre, au développement d’un Internet responsable et d’un Service de qualité. » Si ces nobles intentions étaient véritablement sincères pourquoi ne pas les afficher dès la page d’accueil ?

Non, ce qui est mis en avant sur les pages d’accueil de ces sites c’est la gratuité, une gratuité qui a son envers car elle ne dit pas les tractations et les accords qui se font en coulisses avec les annonceurs et agences de marketing intéressés par la cible que constituent les consommateurs adolescents. Non seulement il y a tromperie mais ces sites exposent sans doute trop dangereusement les plus jeunes, ceux notamment qui sont en passe de sortir du cocon de l’enfance.

Jeunes, médias et numérique : entre dramatisation et banalisation

Dessin Léna 2

Les médias ont toujours suscité craintes et controverses.

Que l’on songe au cinéma et à la télévision pour ne citer que ces deux exemples, « attention les enfants regardent » avertissait-on. C’est ce à quoi nous sommes à nouveau exposés aujourd’hui avec les technologies numériques. Étonnamment nous avons tendance à oublier que, dans le même temps, se développait également en parallèle un discours de banalisation. Or on observe que ces deux attitudes sont toujours et d’autant plus manifestes que sont concernés les enfants et les adolescents.

Qu’un(e) adolescent(e) se suicide après des échanges malheureux sur un réseau social et voici journalistes, politiques et certains acteurs de la société civile en alerte. Ce cas va alimenter la thèse de chercheurs ou spécialistes de l’adolescence selon lesquels nous devons prêter plus d’attention aux jeunes et aux risques qu’ils encourent via les moyens de communication dont ils disposent. « Attention danger » avertissent-ils. Mais ils se verront rétorquer que ce ou cette jeune n’allait pas bien. Le réseau social n’aura fait que révéler un problème existentiel déjà présent. Des chiffres viendront corroborer de telles assertions pour conclure que ce sont, somme toute, des cas rarissimes. Il est alors de bon ton de se retourner vers les parents qui se doivent d’assurer l’éducation de leurs enfants vis-à-vis des médias et technologies numériques comme ils le font dans d’autres domaines.

Or circule aussi dans l’espace social un discours accusateur à l’encontre des parents réfractaires aux technologies de communication des temps modernes. S’ils sont à ce point méfiants, c’est qu’ils ne connaissent pas suffisamment la culture numérique dans laquelle sont baignés leurs jeunes. Ils s’entendent pareillement dire que s’ils sont craintifs, effrayés par les effets potentiellement néfastes des écrans c’est parce qu’ils sont victimes d’une culture de la peur développée par certains qui tireraient bénéfice de cette situation. En réalité il est difficile de savoir qui se cache derrière ces « marchands d’anxiété ».

Au final on vous explique, chers parents, qu’il suffit de ne pas laisser votre enfant seul devant l’écran, de l’accompagner et de lui apprendre l’autonomie. La métaphore du code de la route vient renforcer cette assertion. Vous ne laissez pas votre enfant déambuler seul dans la rue, vous lui apprenez les règles de circulation, vous le prévenez des dangers potentiels auxquels il peut être exposé. Avec Internet, et ses extensions sur les téléphones mobiles, les tablettes numériques, etc. c’est la même chose. Apprenez-leur donc les règles de circulation sur la toile !

Certes ! tout cela est de bon conseil, mais est-ce suffisant ?

Oui, certains ont peur des technologies numériques pour les déviances de toutes sortes qu’elles engendrent. Inversement, d’autres personnes n’ont-elles pas peur des craintes et alertes qui s’expriment à ce sujet ? Or cette peur là n’empêche-t-elle pas de considérer la première comme un symptôme ? Risquons ici une hypothèse : de telles craintes apparaissent quand apparaît le sentiment de perte de pouvoir, de perte de contrôle.

Les ados d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux de la génération précédente : ils expérimentent, ils développent une vie privée (en dehors de leurs parents), s’isolent dans leur chambre, traînent avec leur groupe de pairs, n’est-ce pas ce qu’ils font sur web ? Oui, encore une fois oui, mais si nous nous risquons à comparer la vie virtuelle des jeunes avec leur vie réelle et leurs aspirations, risquons nous aussi à identifier ce en quoi elles diffèrent.

Avec le numérique et Internet nous avons changé de dimension, chaque usager s’intègre d’emblée, sans en être toujours pleinement conscient, dans une communication à échelle mondiale. Les technologies numériques et les enjeux économiques qui les traversent sont sans commune mesure avec les médias qui ont accompagné les générations précédentes, lesquels étaient humainement appréhendables.

Les médias que l’on dit aujourd’hui « classiques » (presse, radio, cinéma, télévision) ont eu le temps de se laisser apprivoiser. Comment faire face, de nos jours, à l’accélération technologique et aux pressions marketing qui l’accompagnent ? De plus ces médias se sont vus appliquer des cadres réglementaires et attribuer des institutions afin de veiller à leur respect. Qui fait la loi sur Internet ? Le cercle relationnel que se construisait l’adolescent était relativement restreint, comment gérer une ou plusieurs centaines « d’amis » sur le web ? Et que dire du recours à un pseudo et à l’anonymat qui peuvent être utilisés comme un masque pour s’autoriser toutes les désinhibitions possibles. Enfin, et nous sommes loin d’en avoir terminé avec la spécificité des technologies de la communication du moment, interconnexion, accès illimité, miniaturisation rendent, il faut bien le reconnaître, plus difficile la tâche des parents et des éducateurs.

La banalisation, sous prétexte qu’il faudrait éviter de susciter la peur chez les parents, me parait tout aussi problématique que la dramatisation. Elle comporte le risque d’encourager une baisse de vigilance chez ceux qui s’y attachent et de dissuader les internautes d’exercer leur esprit critique, leur droit de regard et de citer en véritable citoyen.