Parents face aux écrans

Les technologies numériques de l’information et de la communication connaissent un essor inégalé. Aujourd’hui les foyers sont multi-équipés, en moyenne 6,3 écrans chez chacun d’eux. Cet état de fait n’est pas sans répercussions sur la santé et l’éducation des enfants et des adolescents comme sur les relations intrafamiliales.

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Entre dramatisation et banalisation qui ne sont pas des attitudes souhaitables nous pouvons, adultes, nous frayer un chemin autre qui nous conduit à :

  • Nous tenir en éveil ;
  • Cultiver notre volonté de comprendre ;
  • Accompagner les enfants et les adolescents afin qu’ils ne s’égarent pas dans ce foisonnement technologique et de propositions commerciales.

Il est fondamental d’avoir à l’esprit que les enjeux économiques sont colossaux et qui rien n’est véritablement gratuit. Rappelons sans cesse aux enfants que « si c’est gratuit c’est que nous sommes (ils sont) le produit ». De la télévision à Internet en passant par les smartphones, les tablettes numériques, les jeux vidéo, etc., aucun contenu ou service n’est réellement anodin, ni inoffensif.

Cela a déjà été démontré dans l’espace de ce blog, les dessins animés constituent une aubaine pour distiller des messages commerciaux auprès du jeune public. C’est aussi l’occasion de leur inculquer précocement l’idéologie de la consommation avec tout ce qu’elle comporte d’abus d’écrans, d’excès alimentaires et d’achats immodérés.

Les réseaux dits « sociaux » surfent sur le désir de rencontres entre pairs, d’indépendance et de transgression des adolescents pour leur soutirer autant de données personnelles utiles à leur ciblage et à celui des autres membres de leur entourage (famille, amis).

Les très jeunes enfants, un temps protégés, tombent à leur tour dans l’escarcelle des géants du numérique et des grands annonceurs. Quand c’est bon pour le commerce, on finit par persuader les parents et certains professionnels de la petite enfance que c’est bon pour le tout-petit !

Les avantages et bénéfices que chacun d’entre nous peut retirer de ces technologies numériques d’information et de communication sont incontestables, les risques pour la santé et le bien-être des enfants ne sont pas moins réels. C’est pourquoi la vigilance de tous s’impose.

L’exercice de la parentalité nécessite parfois d’aller à contre-courant de la tendance impulsée par l’économie du numérique et du marketing. Les médias dominants encouragent les enfants à passer leur temps devant les écrans et les invitent à consommer sans retenue les produits de la grande consommation. Les parents, quant à eux, doivent nécessairement poser des limites, apprendre à leur enfant l’attente, la frustration afin que le principe de réalité ne soit pas évincé au profit du principe de plaisir.

Toutefois, on s’épargnera une mobilisation d’énergie superflue en posant très tôt des règles d’utilisation des écrans :

  • Tenir compte de l’âge de l’enfant : de préférence pas d’écran avant trois ans, puis des matériels et des contenus adaptés aux étapes du développement ;
  • Horaires d’utilisation : éviter le matin, pendant les repas, les veilles d’école ;
  • Éviter de multiplier les équipements au sein du foyer ;
  • Proposer des alternatives aux écrans : il est souhaitable que les enfants aient accès à d’autres sources de culture et de loisir ;
  • Permettre aux enfants de rencontrer les livres ;
  • Favoriser les activités concrètes, qu’elles relèvent des loisirs ou de l’aide aux tâches ménagères quotidiennes ;
  • Veiller à préserver les relations interpersonnelles directes par des temps familiaux hors écran et des activités qui amènent parents et enfants à faire des choses ensemble.

Sachons que les enfants multi-équipés ont des activités médiatiques plus solitaires et moins partagées avec leurs parents. Par ailleurs, les enfants dont les parents sont cadrants par rapport aux activités médiatiques sont aussi moins consommateurs et donc moins exposés aux risques[1].

[1] Voir à ce sujet l’ouvrage de Sophie JEHEL, « Parents ou médias, qui éduque les préadolescents ? » erès 2011.

Ecrans et enfants : la recherche de la bonne mesure

C’est la rentrée ! C’est aussi la période des bonnes résolutions, la mise en place de règles, de rythmes… ainsi que l’adoption de bonnes attitudes face aux écrans.

Rappelons à cette occasion l’article précédent concernant les dix risques liés à l’usage et à la fréquentation des écrans. En ce début d’année scolaire soyons particulièrement attentifs aux points 3 et 4. Ils précisent qu’il y a risque si l’enfant passe trop de temps consécutif devant l’écran et s’il y revient trop fréquemment dans la journée ou dans la semaine.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Selon l’âge de l’enfant et au delà d’un certain seuil d’exposition, les écrans peuvent être nuisibles. Ils occasionnent de la fatigue, un déficit d’imaginaire et de créativité, une perte d’attention et de concentration qui se répercutent entre autre sur les activités scolaires.

A partir de 3 ans, par exemple, une demi-heure dans la journée, de programmes choisis pour leurs qualités ludo-éducatives, sera amplement suffisant. Jusqu’à la fin du primaire, il est souhaitable que la durée d’exposition aux écrans n’excède pas une heure. Les collégiens quant à eux pourront se voir octroyer un peu plus de temps. Attention, ce n’est pas une « dose quotidienne » qui est ici préconisée, il peut y avoir des jours « sans » !

Dans tous les cas il est nécessaire de maintenir une vigilance sur les contenus auxquels les enfants sont exposés et sur l’équilibre entre les activités liées aux écrans et les autres (sports, activités de loisirs, socio-culturelles, etc).

D’autres éléments dignes d’intérêt peuvent être pris en compte comme la manifestation de signes de fatigue ou de nervosité qui témoignent du besoin de l’enfant de prendre l’air et de se dépenser physiquement ou tout simplement de passer à autre chose.

N’oublions pas également que les enfants ont besoin de sommeil. C’est pour cette raison que l’on évitera de placer la télévision ou l’ordinateur dans leur chambre. C’est encore pour cette même raison que l’usage des autres écrans (tablette, smartphone) est également à éviter avant le coucher.

Quoiqu’il en soit, il est en général préférable de ne pas rechercher une ritualisation trop prononcée de ces temps d’écrans. Cela afin d’accorder à l’enfant le droit de s’ennuyer, de s’inventer d’autres occupations et en vue d’éviter une possible dépendance.

Ces quelques précautions élémentaires éviteront à nos enfants un usage incontrôlé et irréfléchi des écrans. Dans ce domaine comme dans d’autres les bons plis se prennent dès le plus jeune âge.

Ce ne sont là que des repères proposés à titre indicatif. C’est à chaque parent de considérer la question en fonction de l’enfant auquel il a affaire, du contexte familial et de ses principes éducatifs.

Enfin, gardons à l’esprit que les enfants adorent passer du temps avec les adultes qui les entourent pour jouer, aller se promener, visiter, découvrir et que ces moments sont ir-rem-pla-ça-bles.

Bonne et heureuse rentrée à tous !

Quels écrans, quels contenus, quels âges ? Quelques repères (2)

Le point de vue d’une psychologue

Comment gérer les écrans dans l’univers familial ? Pour Sabine Duflo, psychologue clinicienne au centre médico psychologique de Noisy-le-Grand (93), au-delà des catégories d’âges, toujours compliquées à appliquer dans les familles nombreuses, il existe des repères simples qu’elle nous livre ici. Entretien.

L’exposition des enfants aux écrans nécessite-t-elle qu’on tienne compte de leur âge ? Pourquoi ? Pourriez-vous nous donner quelques repères ?

La réponse est oui. Il est évident qu’il faut tenir compte de l’âge tout simplement parce que les capacités de compréhension et de représentation ne sont pas les mêmes à 3, 6 ou 12 ans. C’est donc extrêmement important. Il faut évaluer ces compétences, variables suivant l’âge et entre les enfants de même âge, avant de les exposer aux écrans.

Concernant les tous petits (2 à 5 ans), il existe un repère assez simple : c’est le niveau de langage de l’enfant. L’enfant doit pouvoir raconter ce qu’il a vu. Quand l’enfant ne peut pas le faire, il ne peut pas non plus se représenter ce qu’il a vu. L’image alors risque de faire effraction et de créer des excitations qui se traduiront dans la journée par de l’agitation ou par des réveils nocturnes, des cauchemars. Lorsque le petit enfant vient de regarder un dessin animé (quelque chose évidemment d’adapté) on lui demande : « raconte-moi ce que tu as vu ». Certains enfants sont capables de mettre en mots ce qu’ils ont vu, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de mal à retrouver la narration de l’histoire, d’autres en sont incapables.

C’est un repère important à avoir à l’esprit parce qu’on a affaire actuellement à des dessins animés (pokemon, Tortues Ninja, Power Rangers), en particulier pour les 6-7 ans, avec une succession accéléré de plans. L’enfant est capté par ces images qui vont très vite, par une bande son changeante et souvent stressante. Leurs sens sont captés mais l’aspect narratif est passé de côté. Ces dessins animés ultra rapides comportent souvent une narration assez pauvre. Bermejo Berros[1] les qualifie de « dénarrativisants » c’est-à-dire qu’ils suppriment cette possibilité de mettre en mots et sur-stimulent l’attention primaire au détriment des capacités internes de mise à distance de l’image et de représentation. Il faut pouvoir demander à l’enfant de raconter. Ceux qui ont été habitués très tôt à beaucoup d’écran, avec des films d’animation trop rapides ne sont souvent pas capables de raconter ce qu’ils ont vu et d’introduire une temporalité. Ils ne sont pas capables de distance. Et cette distance est essentielle car elle permet de penser ce qui a été perçu, de passer d’une attitude passive à un comportement actif.

Une autre compétence importante à acquérir est la distinction entre le réel et le virtuel. On fait actuellement comme si cette distinction était là d’emblée. Ce n’est pas vrai, cette compétence n’est pas innée mais acquise, et chez l’enfant bien portant elle ne l’est que vers 12 – 13 ans. C’est pour cela qu’exposer des enfants à des images violentes, des contenus inadaptés provoque un stress émotionnel intense et difficilement réversible De nombreux enfants aujourd’hui sont exposés à des contenus inadaptés de films, de jeux vidéo, et s’en vantent dans les cours d’école mais ils ne disent pas qu’ils ne parviennent pas à s’endormir seuls, qu’ils ont peur de rester seul chez eux ou même de jouer seul dans leur chambre.

L’introduction de la 3D, très prisée par les producteurs de film d’animation, augmente l’effet de réalisme de l’image : on a l’impression que les personnages sortent de l’écran et bondissent vers vous. Actuellement on ne possède pas de recul sur les effets de cette technique sur le cerveau encore immature des jeunes enfants. Mais on a tout lieu de penser que ce qui vaut pour les films classiques est valable, de façon majorée, avec les films en 3 D. Dans le domaine de la maturation affective, on ne peut pas sauter d’étapes ou alors si on le fait c’est au détriment de l’enfant. Etre exposé trop tôt et de manière répétée à des films ou jeux vidéos aux contenus inadaptés, ne vous rend pas plus courageux, plus fort ou plus indépendant. Les études comme les observations cliniques montrent l’inverse. Cela rend l’enfant plus peureux, plus impulsif, et plus suggestible…

Qu’en est-il des supports ?

Ce qui est déterminant c’est le format : transportable ou non et le lieu où se situe l’écran. Lorsque la télévision est dans le salon, le contrôle parental reste encore possible, si la télé est dans la chambre de l’enfant, il est impossible.

Quand l’écran peut se glisser dans la poche sous la forme du Smartphone avec accès illimité à internet le contrôle parental est impossible aussi.

En ce qui concerne la tablette ?

Pour les tous petits on ne dispose pas de recul. La seule chose que j’observe c’est que les parents sont trop facilement séduits par l’argument de vente selon lequel ils retrouveraient en un même objet tous les jeux éducatifs habituels. C’est faux parce que le développement de l’enfant entre 0 et 3 ans est essentiellement sensori-moteur. C’est-à-dire que l’enfant s’approprie le monde en touchant, en sentant, en mettant à sa bouche les objets qui le constituent. Il découvre les objets et acquiert une maîtrise sur eux en les manipulant. Or la tablette ne stimule que deux sens : l’audition et la vision. Prenons l’exemple du puzzle. On a de plus en plus de gamins totalement incapables de faire des puzzles de 15 pièces à 3-4 ans. Les parents disent que sur la tablette ils y arrivent très bien. Sauf qu’avec la tablette c’est beaucoup plus simple. Il suffit de faire glisser les pièces et elles vont se placer d’elles-mêmes. Même chose avec le coloriage : l’apprentissage du geste graphique, le contrôle toniquo postural s’acquièrent de façon plus ferme avec un crayon qu’avec le stylet de la tablette car si l’enfant déborde, la machine corrige aussitôt. Et il en est ainsi de beaucoup d’autres jeux sur écrans où c’est la machine qui corrige, voire anticipe les difficultés de l’enfant. C’est pour cela aussi que c’est un support très apprécié des enfants.

L’autre aspect c’est le temps volé à d’autres activités. On voit de plus en plus de très jeunes enfants (2, 3 ans) arriver en consultation, envoyés par la crèche ou la halte garderie pour ce qu’elles qualifient de retard, voire de troubles autistiques. Le langage en effet est quasi absent et pas dans un registre de communication, l’enfant ne s’intéresse pas aux jouets, aux objets ou s’il le fait c’est de façon fugitive ; il regarde très peu l’adulte, il est dans une agitation permanente. Mais quand on voit ce type d’enfant seul, on s’aperçoit surtout qu’il a été mal stimulé. Et si l’on conseille aux parents de supprimer les écrans, de prendre le temps de jouer avec l’enfant, d’être avec lui, et aussi de tolérer que leur enfant s’ennuie, les choses se remettre en place progressivement. Et les parents gardent ces habitudes parce qu’ils sont contents des résultats obtenus.

En conclusion ?

Il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas faire l’impasse. Ce sont notamment ces repères relatifs aux moments de la journée. C’est pour cela que j’ai mis au point une petite règle que j’appelle « la règle des 4 pas » : pas d’écran le matin car c’est le moment où l’attention est la plus forte, pas pendant les repas familiaux parce que ça nuit aux échanges, pas avant de se coucher, ça fatigue l’enfant et ça perturbe son sommeil et pas dans la chambre d’enfant.

Je pense que si on veut que la génération à venir devienne maitresse des écrans, et non pas dépendante d’eux, il faut paradoxalement limiter au maximum leur présence dans la vie de l’enfant afin de lui permettre d’acquérir une compétence essentielle à son humanité : la capacité à penser par soi même.

Voir également : Quels écrans ? Quels contenus ? Quel âge ? Quelques repères (1)

[1] BERROS B., Génération télévision. La relation controversée de l’enfant avec la télévision, De Boeck, 2007

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