L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.

Des sites de rencontre pour adolescents

Les adolescents ont aussi leurs sites de rencontre mais cela ne représente-il pas un risque pour les plus jeunes?

(Dans cet article les noms et/ou pseudos des jeunes internautes ont été modifiés)

Qu’est-ce qu’un adolescent ? Qu’est-ce que cette période de la vie dite de l’adolescence ? Même si les frontières entre l’âge d’entrée et de sortie dans la période de l’adolescence sont floues (c’est un passage qui se fait progressivement et qui varie d’un individu à l’autre) il est un âge que personne ne peut ignorer, c’est celui de la majorité légale, c’est-à-dire celui auquel l’individu est considéré comme étant capable d’exercer ses droits soit, en France, 18 ans. Dès lors et lorsqu’on s’adresse aux individus au cours de cette période charnière de leur vie, il est bon de se rappeler qu’il existe des adolescents mineurs et des adolescents majeurs et que les uns et les autres n’en sont pas au même stade de leur cheminement.

« L’adolescence est une étape sensible du développement de la personnalité dont les enjeux peuvent être déterminants pour l’avenir » assure le psychanalyste Philippe Jeammet spécialiste de l’adolescence. Les auteurs et concepteurs de supports, contenus et autres applications destinés aux adolescents sont-ils toujours pleinement conscients de cela et suffisamment soucieux de la responsabilité qui leur incombe ?

Une petite exploration de quelques sites de rencontre pour adolescents nous donnera un aperçu de la manière dont on s’adresse aux adolescents, de ce que l’on attend d’eux et peut-être bien de la façon dont ils sont manipulés.

« Renconte-ados » prétend s’adresser aux 11-25 ans, un écart d’âge incroyable qui pour le moins interroge. Ainsi, pour prendre cet exemple, une rencontre entre une fillette de 11 ans avec un homme adulte de 25 ans est-elle rendue possible via ce site !

« NoDaron » est un de ces autres sites qui pour sa part affiche clairement un âge maximum (interdit aux plus de 25 ans) sans aucune indication d’âge minimum. Ainsi belli 13 ans qui dit s’être inscrite pour flirt a-t-elle la possibilité de rentrer en contact avec balu312, 22 ans.

Sur « Kiss Ados » on trouve des femmes qui affichent allègrement les 30 ans voire les 48 ans. Cela va sans dire, on ne sait jamais qui se cache derrière un pseudo ! Arrêtons nous encore sur le profil de cedriclem qui dit être un homme âgé de 12 ans, il affiche une préférence sexuelle pour les femmes et se présente comme célibataire. Quant à Ginagendron 12 ans, elle ne sait pas qui elle recherche, toutes les rencontres sont donc permises. Il est vrai que « Kiss Ados » fait miroiter aux mineurs comme aux jeunes adultes qui s’y connectent qu’ils rencontreront peut-être l’amour de leur vie.

Sur sa page d’accueil « Rencontre-ados » affiche une promesse : « Vous pourrez consulter de nombreux profils d’ados célibataires de votre pays ou région ». Encore une fois on s’interroge : que signifie le mot « célibataire » pour un mineur ?

Bien évidemment les initiateurs de ces sites montrent patte blanche. Si l’on cherche bien, on trouve sur « Rencontre-Ados » un règlement intérieur qui précise : « Il est strictement interdit aux mineurs de s’inscrire sans l’accord au préalable de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. » L’article suivant interdit également toujours aussi strictement aux mineurs « de naviguer sur le site sans la surveillance de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci. »

Sur NoDaron les conditions générales totalisent douze pages. Quel adolescent aura pris le temps de lire les « obligations générales et fondamentales » ? Quel adolescent aura su maintenir son intérêt jusqu’à l’article 4 « Vie privée et protection des données des membres » ?
Le jeune, qu’il soit mineur ou adulte, est pourtant invité à « lire attentivement les Conditions d’utilisation pour participer, avec le site Internet NoDaron et en étant Membre, au développement d’un Internet responsable et d’un Service de qualité. » Si ces nobles intentions étaient véritablement sincères pourquoi ne pas les afficher dès la page d’accueil ?

Non, ce qui est mis en avant sur les pages d’accueil de ces sites c’est la gratuité, une gratuité qui a son envers car elle ne dit pas les tractations et les accords qui se font en coulisses avec les annonceurs et agences de marketing intéressés par la cible que constituent les consommateurs adolescents. Non seulement il y a tromperie mais ces sites exposent sans doute trop dangereusement les plus jeunes, ceux notamment qui sont en passe de sortir du cocon de l’enfance.