Données personnelles, pourquoi faut-il être prudent ? (1)

Nous entamons à présent une série d’articles afin de répondre aux questions des jeunes sur les données personnelles. Un grand merci à Léna (14 ans) et Maya (11 ans) qui ont participé à la réalisation de ces articles et de leurs illustrations.

Donnés personnelles

Une donnée à caractère personnelle, qu’est-ce que c’est ?

Une donnée personnelle est une information qui concerne une personne physique.

Les données personnelles peuvent être recueillies soit directement : nom, prénom, photographie du visage…  soit indirectement : numéro de téléphone, de sécurité sociale, adresse postale ou électronique…

Il est donc possible d’identifier une personne par une seule donnée ainsi que par le croisement de plusieurs données. Plus le nombre de données est important, plus le profil de l’internaute est précis et plus il a de la valeur.

Pourquoi les données personnelles sont-elles si importantes ?

Elles sont importantes parce qu’elles sont ensuite vendues à des entreprises qui vont les utiliser à des fins publicitaires.

Avec les médias que sont la presse, la radio, la télévision et même le cinéma, la publicité vise une masse indifférenciée de lecteurs, d’auditeurs, de  télé-spectateurs.

Avec Internet, la publicité est ciblée, c’est-à-dire qu’elle va s’adresser à une personne précise.

Quand tu surfes sur Internet ou que tu t’inscris sur un réseau social, tu donnes volontairement ou nom des informations sur toi. Le croisement de toutes ces informations va permettre d’établir un profil assez complet de toi (identité, goûts personnels, activités, magasins fréquentés, religion…), mais aussi de ton entourage, de image 1ton environnement.

Facebook, WhatsApp, Instagram, par exemple, recueillent donc un tas d’informations te concernant, ces informations sont croisées, analysées, puis revendues par paquets à des entreprises susceptibles d’être intéressées par ton profil.

C’est pourquoi la promesse de gratuité est un leurre Tu ne payes rien lorsque tu t’inscris sur un réseau social, en revanche il exploite à ton insu toutes les informations que tu fournis.

Si c’est gratuit c’est que c’est toi le produit !

Prochainement  :

Mais quand est-ce que je donne des informations personnelles ? (2)

Pourquoi dois-je faire attention ? Je n’ai rien à cacher moi ! (3)

Alors, je fais comment ? (4)

Une thèse de médecine sur l’exposition des enfants aux écrans et les troubles du langage

Manon Collet, jeune médecin, a réalisé sa thèse de médecine sur l’exposition des enfants aux écrans en rapport avec les troubles du langage, travail pour lequel elle a obtenu le prix de thèse de Médecine « Professeur Pierre Gineste » 2017. Cette étude a été publiée dans le Bulletin épidémiologique de Santé publique France en janvier 2020.

Manon Collet a bien voulu répondre à mes questions.

Photo M. ColletVous avez réalisé votre thèse de médecine concernant l’influence des écrans sur l’acquisition du langage, pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Au cours de mon dernier stage d’interne de médecine générale effectué en cabinet de ville, j’ai été confrontée à l’accès aux écrans chez les enfants au sein même du bureau de consultation. Que ce soit un téléphone donné dans la poussette pour calmer l’enfant qui pleure, ou le jeune enfant ou adolescent les yeux rivés sur sa tablette ou smartphone alors même que la consultation le concernait. Ces nouveaux usages m’étaient inconnus et m’ont interpellée.

Une de mes maîtres de stage, qui était sensibilisée au sujet de la prévention des écrans m’a conseillée d’interroger systématiquement les enfants sur leur consommation d’écrans lorsque je les recevais pour des consultations de prévention comme lors des demandes de certificats sportifs. Ce thème des écrans et de leurs risques sur la santé n’avait jusqu’alors pas été abordé au cours de mes études. J’ai été très surprise du simple temps d’usage quotidien des écrans chez certains enfants.

Concernant ma pratique de médecin généraliste, j’ai trouvé intéressant d’aborder ce thème de la surexposition aux écrans par le prisme de son impact sur la santé des jeunes enfants et plus particulièrement sur le thème du langage. En effet le développement du langage est un des piliers du développement psychomoteur de l’enfant. Il s’agit d’un aspect très important à évaluer et à suivre en médecine générale.

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons effectué une étude cas-témoin menée dans 24 communes d’Ille-et-Vilaine sur des enfants âgés de 3,5 à 6,5 ans. Entre juillet et octobre 2016, nous avons inclus dans l’étude 167 enfants cas qui étaient suivis par des orthophonistes pour des troubles primaires du langage. Cent neuf enfants témoins du même âge ont été recrutés chez des médecins généralistes d’une même ville ou pôle de santé, lorsqu’ils n’avaient pas besoin de suivi orthophonique.

Un questionnaire parental a été créé et distribué à ces 276 familles afin de collecter des informations sur l’enfant et ses habitudes de consommation d’écrans.

Les données ont ensuite été analysées par une statisticienne de l’hôpital de Pontchaillou à Rennes afin de rechercher des liens entre les différents types d’exposition aux écrans recueillis et les troubles primaires du langage.

Quels résultats avez-vous obtenus ?

Cette étude a montré qu’un enfant qui était exposé aux écrans le matin avant d’aller à l’école serait trois fois plus à risque de développer des troubles primaires du langage.

Un enfant qui ne discutait que rarement voire jamais du contenu visualisé sur les écrans avec ses parents serait lui deux fois plus à risque de développer des troubles primaires du langage.

Et nous avons montré un effet additionnel de ces risques, puisque lorsque l’enfant présentait ces deux facteurs combinés, le risque de développer des troubles primaires du langage était multiplié par six par rapport à un enfant qui n’était dans aucune de ces deux situations.

Quels conseils aimeriez-vous donner aux parents ?

Il est important d’apporter des conseils individualisés adaptés à l’âge et à la maturité de l’enfant, mais également aux connaissances et au ressenti des parents.

Mais d’une manière plus générale, j’aime beaucoup la règle des « 4 pas » proposée par la psychologue Sabine Duflo qui s’est inspirée des recommandations de l’académie américaine de pédiatrie. Car cette règle s’adapte à tous les membres de la famille et donc à tous les instants de vie. Elle est la suivante :

  • Pas d’écran le matin. Car l’écran va épuiser l’attention de l’enfant dès le matin, or il en aura besoin pour tous les apprentissages du reste de sa journée.
  • Pas d’écran pendant les repas. Car c’est un moment important à partager en famille. De plus si le cerveau est occupé par l’écran il ne se concentre plus sur son assiette et le sentiment de satiété sera retardé.
  • Pas d’écran avant de s’endormir. Car l’écran va stimuler le cerveau qui a pourtant besoin de redescendre en température et en excitation pour induire un sommeil réparateur.
  • Pas d’écran dans la chambre de l’enfant. Car cela échappe au contrôle parental que ce soit en terme de durée passée devant l’écran, que du contenu visualisé et du risque d’empiéter sur le sommeil.

Je rappelle également d’éviter l’accès aux écrans ou même la télévision allumée en bruit de fond avant 3 ans. Cette recommandation française est souvent connue des parents mais il est important qu’ils en comprennent la raison. Le jeune enfant a besoin de l’intéraction avec son entourage pour se développer, chose qu’un écran ne pourra jamais lui apporter.

Mais globalement il ne faut surtout pas oublier l’importance pour les parents de définir un cadre et des règles autour de l’usage des écrans, que ce soit en terme d’accès, de durée, de contenu. L’usage de l’écran, en dehors de certaines périodes de la journée à éviter, doit être vu comme une activité à part entière, qui ne prend pas la place d’autres activités, qui ne doit pas être là pour combler du vide, mais plutôt un moment de partage d’expérience en discutant du contenu visualisé avec son enfant.

À votre avis, quel pourrait être le rôle du médecin généraliste dans la prévention des conséquences sanitaires d’un mésusage des écrans chez les enfants et les adolescents ?

Les conséquences du mésusage des écrans sur la santé des enfants sont bien connus et ne sont plus à démontrer.  Le médecin généraliste, de part la relation de confiance qu’il noue avec ses patients a un rôle très important dans cette prévention. Il est en première ligne pour transmettre les informations aux jeunes parents, puisque la plupart du temps il a l’avantage de suivre le couple parfois avant le désir de grossesse, puis pendant toute la grossesse et lors du suivi régulier de l’enfant.

Des études ont montré que les habitudes de consommation d’écrans des parents influaient sur la consommation d’écrans de leurs enfants. Il est donc important d’initier cette prévention aux mésusages des écrans avant même la naissance du bébé pour inciter à adapter son mode de vie à la venue de l’enfant. De plus les consultations de suivi des premiers mois de vie sont des moments où beaucoup d’informations nouvelles sont données aux parents. L’information à l’écran à ce moment devrait être un message de rappel car s’il s’agit d’une information nouvelle, elle sera plus difficile à retenir.

L’information doit donc être régulièrement apportée aux familles, depuis le pré-conceptionnel jusqu’à l’adolescence et donc adaptée aux besoins et à l’âge de l’enfant, mais également de manière individuelle au vécu et aux attentes de la famille.

Écrans et déconfinement ?

Le trop plein d’écrans est une réalité que nous connaissons bien, je l’évoque dans mon dernier ouvrage « Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance » éditions érès.

En période de confinement la consommation d’écrans s’est accentuée : les usages scolaires se sont ajoutés aux usages distractifs, ces derniers étant eux-mêmes plus nombreux qu’en temps normal.

Comment retrouver une utilisation intelligente et contrôlée des écrans dans l’univers familial après cette longue période de confinement ? C’est ce dont il est question dans l’article de Ouest-France de ce jour : « Déconfinement : l’occasion d’un retour à la normal de l’usage des écrans »

Parents, jeunes enfants et confinement : une enquête en ligne

Quel est le vécu des enfants de moins de 6 ans et de leurs parents pendant cette longue période de confinement ? Le Groupement d’Intérêt Scientifique BECO-UFTMiP « Bébé, petite Enfance en COntextes » veut tenter de répondre à cette question importante en réalisant une large enquête à laquelle les parents concernés sont invités à participer.

« Il nous a semblé important d’étudier ce que les parents ayant de jeunes enfants de moins de 6 ans vivent, ressentent, mobilisent, pour eux-mêmes et leurs enfants, durant cette période de confinement inédite. Il s’agit ainsi de documenter les impacts favorables ou moins favorables de cette crise sanitaire liée au COVID-19. »

Le numérique : la réponse à tout, pour tous ?

À l’heure du confinement, la tentation est grande de voir dans le numérique la solution aux problèmes ainsi qu’aux questions qui se posent (voire même à celles qui ne se posent pas !). Ce texte est porté par le Comité Enfants et Écrans et soutenu par plusieurs associations. N’hésitez pas à partager !

Gardons-nous du tout numérique, stopcovid l’appli de trop !

Dans la crise que nous traversons, si les enjeux sanitaires, sociaux et économiques sont à l’épicentre, les outils numériques sont souvent en première ligne et nous mettent en contradiction sur plusieurs points. L’ampleur des usages numériques ne peut occulter les limites de ces outils.

Les outils numériques accroissent les inégalités sociales et ne peuvent remplacer l’école

La fermeture des écoles et des lieux de formation a vu la mise en place de dispositifs d’apprentissage en ligne, via internet, pour permettre une continuité scolaire et éducative, l’école à la maison ou la formation à distance. Certains s’en sont emparés avec enthousiasme, en appui sur des discours technophiles, relayés par des plateformes commerciales très intéressées financièrement. Mais la réalité a mis aussi en lumière les limites de l’immédiateté du « tout numérique ». La machine ne peut remplacer les interactions sociales. Les contenus en ligne doivent être pensés dans des scénarios pédagogiques intégrant de la coopération, de l’alternance de situations cognitives différentes. Les inégalités sociales face à l’information et aux connaissances ont explosé : inégalités d’équipement ou d’accès au réseau, mais aussi différences dans la disponibilité et la capacité des parents à accompagner leurs enfants, du fait de leurs propres conceptions des activités scolaires et des activités numériques.

Le nécessaire soutien à l’audiovisuel public et à l’information journalistique indépendante

Les plateformes numériques sont de précieux moyens de rester en relation, de se parler, de se voir, d’échanger images et vidéos, de donner l’illusion d’être ensemble. Elles constituent, du fait du confinement de la population, une alternative à l’absence d’interactions physiques. Mais pendant cette période de confinement de la moitié de l’humanité, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et autres NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) continuent de monétiser nos usages et nos données, en y trouvant une manne de profits toujours plus élevés. Ils renforcent leur collecte de données et leur situation de monopole, secteur d’activité par secteur d’activité, sans contribuer de façon juste aux budgets des Etats. En outre Google et Facebook en particulier, via leurs médias sociaux propriétaires (YouTube, Instagram, WhatsApp…) renforcent leur position dans l’accès à l’information, à sa production et à

sa circulation. Il est plus que jamais nécessaire de soutenir l’audiovisuel public et la production d’une information indépendante et éditorialisée. France télévisions a bien compris l’intérêt de renforcer l’offre éducative en ces temps de mise en difficulté du service public de l’éducation.

L’appli Covid : une menace pour les libertés fondamentales

Pour résoudre la crise sanitaire et relancer l’économie le plus rapidement possible, le gouvernement propose une application mobile, Applicovid, destinée à tracer les citoyens grâce aux « suivis de contacts », assurant le pistage des personnes susceptibles d’être contaminées. Le numérique nous aiderait ainsi, à sortir du confinement en améliorant la sécurité sanitaire. Cette application disposerait de toutes les données des usagers et de leurs contacts et nous pouvons être inquiets des usages qui pourraient en être faits au détriment des libertés constitutionnelles.

Conscients de la contradiction et des risques de cette proposition, ses défenseurs mettent en avant les garde-fous technologiques et juridiques qu’il faudrait lui apporter, en matière de protection de la vie privée, de consentement volontaire, de transparence du code informatique des algorithmes supports et de limitation temporelle du recueil des données en jeu, particulièrement sensibles.

De nombreuses questions restent cependant en suspens. Les enfants et les mineurs seraient-ils concernés par un tel dispositif ? N’ouvre-t-on pas la porte à l’obligation de ne se déplacer qu’avec son smartphone, obligation qui serait une atteinte fondamentale à nos libertés ?

Une vigilance et une réflexion critique vis-à-vis de nos usages du numérique, conformément aux acquis de l’éducation critique aux médias et à l’information, s’imposent d’urgence !

Nous demandons de surseoir immédiatement à la mise en place de cette application….

– Parce que son efficacité est loin d’être prouvée (risque d’un seuil d’utilisation trop faible, nombres d’incertitudes techniques et logicielles, contre effets face aux mesures de protection…).

– Parce qu’elle pose des questions de libertés individuelles et collectives et qu’elle s’inscrit dans une approche purement sécuritaire.

– Parce que le libre choix sera une illusion face à la pression sociale et la capacité des industries à la vendre, voire à l’imposer.

– Parce qu’il ne faut pas qu’une telle incitation encourage la précocité de l’équipement des enfants.

– Parce qu’il faut plutôt renforcer, en y consacrant prioritairement les moyens financiers et industriels, les tests de dépistages, l’accès aux masques et autres supports physiques de protection.

Cette vision de la sécurité favorise l’émergence d’une « société du contrôle » au détriment du développement d’une solidarité authentique. Elle risque d’entraîner la suspicion, le rejet de l’autre, la discrimination. Acteurs du monde de l’éducation, de la recherche, des sciences humaines et des sciences sociales, nous souhaitons lui opposer une approche qui privilégie résolument l’intégrité de l’information, la responsabilité individuelle et collective, fondements d’une société de la confiance et du partage.

Aujourd’hui en pleine crise, demain pour en sortir et après-demain pour refonder un futur durable, l’éducation à la solidarité active, la formation à la pensée critique des enfants et des jeunes, de tous les citoyens et toutes les citoyennes, sont et seront les piliers de notre manière de « faire société » et de notre démocratie. C’est dans le creuset de ces valeurs, que nous devons construire des réponses. La technologie y a toute sa place si elle est maîtrisée et au service de nos droits fondamentaux.

Le 22 avril 2020

A l’initiative du Comité Enfants et Écrans

Le Comité enfants et écrans rassemble des chercheurs, des enseignants, des militants associatifs de l’éducation aux médias et à l’information, des professionnels de l’enfance, des pédopsychiatres, préoccupés de construire une relation critique et réflexive aux écrans médiatiques.

Claude ALLARD, pédopsychiatre, Les désarrois de l’enfant numérique, Paris, Hermann, 2019.

Elisabeth BATON-HERVE, docteure en sciences de l’information et de la communication, Consultante et formatrice Parents, enfants et médias, Grandir avec les écrans ? Ce qu’en disent les professionnels de l’enfance, Toulouse, Erès, 2020.

Laurence CORROY, MCF HDR Université Paris 3, laboratoire CERLIS, Education et médias : la créativité à l’ère du numérique, ISTE ed., 2016.

Valérie-Inès DE LA VILLE Pr. Université de Poitiers, Directrice du Centre euro-péen des produits de l’enfant.

Eric FAVEY, Vice-Président du Collectif Enjeux e-média, ancien Président de la Ligue de l’Enseignement.

Christian GAUTELLIER, Directeur national des Ceméa en charge des pôles Culture et Médias, directeur du festival international du film d’éducation, Président du

Collectif Enjeux e-médias.

Sophie JEHEL, MCF Université Paris 8, Laboratoire CEMTI, en codirection avec Alexandra Saemmer, Education critique aux médias et à l’information, presses de l’ENSSIB 2020.

Christine MENZAGHI, co-responsable de nombreux projets d’éducation aux mé-dias et à l’information, secrétaire générale du Collectif Enjeux e-médias.

Philippe MEIRIEU, Professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2

Alexandra SAEMMER, Pr, Université Paris 8, Laboratoire CEMTI, Rhétorique du texte numérique. Figures de la lecture, anticipation d’e-pratique, Presses de l’ENSSIB, 2015.

Avec le soutien des Ceméa, du Collectif Enjeux e-médias, de la FCPE, de la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants), de l’ICEM et de l’association ALERTE écrans.

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (2)

Ainsi que mentionné dans l’article précédent, l’ouvrage collectif « Les adolescents face aux images trash sur internet »[1] présente une approche interdisciplinaire. Ce deuxième volet s’intéresse plus particulièrement aux résonances psychiques et émotionnelles que les images violentes, sexuelles ou haineuses peuvent avoir chez le sujet adolescent.[2]

Plusieurs questions se posent en effet. Qu’est-ce qu’une image qui choque ? De quelle manière l’adolescent appréhende-t-il ce type d’images ? Il est, par ailleurs, tout à fait à propos de s’interroger sur les raisons qui poussent les adolescents à regarder ces images sans se protéger, et à les partager.

G. Willo Toke rappelle que les images trash touchent « l’ensemble des adolescents, sans distinction de leur milieu d’origine »[3]. Or, les modérations annoncées par les plateformes présentent tant de failles et de biais qu’elles sont largement insuffisantes à prévenir le surgissement d’images devenues impossibles à maîtriser par celui qui y est exposé. « L’afflux d’images, explique A. Gozlan, est tel que les mots qui la qualifient et qui, alors, peuvent lui donner un sens ne suivent plus, comme si la pensée était dépassée par la vitesse numérique, ou […] par la puissance du virtuel ».[4]

Une image peut être choquante pour l’un et ne pas l’être pour l’autre. L’histoire de vie, l’environnement social et culturel, l’existence ou non d’une médiation parentale, ont une influence certaine sur l’appréhension de ce genre d’images. Il n’en demeure pas moins que les modalités psychiques du choc opèrent sans doute de manière assez similaire d’un sujet à l’autre.  Face à une image choquante, l’adolescent est en proie à un état de sidération. Une sidération qui serait due à « un excès du perceptif, à une saturation du visuel ».[5] Ce serait plus particulièrement le cas des images éloignées de toute fictionnalisation et plus proches du réel dans ce qu’il a d’horrifiant (images de décapitation, de mort, de viol, en direct, etc.). Ces images-là provoqueraient une sorte d’aveuglement parce qu’elles obturent le discernement et figent tout exercice potentiel de la pensée. Elles aboutiraient ainsi à un « anéantissement du sentiment de soi ».[6]

Mais alors, qu’est-ce qui pousse les adolescents à regarder ces images, à les rechercher même ? Ces plateformes numériques fréquentées par les adolescents sont des lieux où « on ne peut manquer son rendez-vous avec le pulsionnel » explique G. Willo Toke. Sachant que les réseaux sociaux numériques mettent tout en œuvre de leur côté pour « séduire » leurs clients adolescents.

Les échanges que les adolescents ont eus avec le psychologue mettent en avant un besoin d’information, dans le sens où l’envie de « savoir » recouvrirait dans le même temps le désir de « voir ça ». Ce qui est nommé « information » par l’adolescent semble être ce qui est censé le rapprocher du « vrai ». Mais, comme le souligne l’auteur de cette contribution, ce vrai-là échappe au langage.

Il apparait également que la recherche de contenus morbides peut s’interpréter comme une « tentative de résilience ». C’est-à-dire que l’adolescent essaierait de se donner « les moyens de lier les angoisses de chute, d’abandon et de mort »[7] à la façon des contes pour enfants qui ont une certaine capacité à symboliser et à contenir les angoisses existentielles. Toutefois les images violentes, sexuelles ou haineuses n’ont pas le pouvoir de symbolisation des histoires contées, elles font au contraire barrage à tout travail d’élaboration.

Si les jeunes confrontés aux images trash sont sujets à un état de sidération, cela ne conduit pas à une névrose traumatique prévient G. Willo Toke. En revanche sa réflexion le conduit à inviter le législateur à intervenir plus fermement auprès des grandes firmes à l’origine des réseaux sociaux afin qu’elles adoptent des comportements plus responsables. Dans le même temps, ce sont aussi les programmes éducatifs de prévention qui devraient être déployés plus massivement auprès des jeunes. Car on l’aura bien compris, l’image peut désorganiser, renforcer les fragilités propres à l’adolescence et les vulnérabilités individuelles si elle échoue à convoquer le langage. L’éducation assure cette reprise en main par le langage.


[1] JEHEL. S., GOZLAN. A., (dir.), Les adolescents face aux images trash sur internet, éditions In Press,2019.https://www.inpress.fr/livre/les-adolescents-face-aux-images-trash-sur-internet/

[2] Sont retenues ici les contributions d’Angélique Gozlan, psychologue clinicienne et psychanalyste, et de Geoffroy Willo Toke, également psychologue clinicien et docteur en psychopathologie.

[3] G. WILLO TOKE, p. 110

[4] A. GOZLAN, p. 95

[5] A. GOZLAN, p. 99

[6] Ibid, p. 100

[7] G. Willo Toke, p. 119.

Grandir avec les écrans ? dans Libération

Par Robert MaggioriLibération – 17 avril 2020 à 17:36

« Élisabeth Baton-Hervé Grandir avec les écrans ?

Ce n’est pas dans le moment actuel de confinement qu’on va regretter que les enfants et les adolescents restent scotchés à leur tablette, leurs écrans-vidéos ou leur téléphone – moments de «paix» bienvenus dont bénéficient les parents. Mais cela n’efface pas le problème de la dépendance ou des effets qu’un «trop-plein d’écrans» a sur «la santé, le développement et le bien-être des moins de 16 ans». Aussi faut-il savoir «ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance», comme le dit le sous-titre de cet essai. Docteure en sciences de l’information, Elisabeth Baton-Hervé est une spécialiste des relations entre enfants, médias numériques et milieux familiaux : aussi tente-t-elle dans cet essai d’éclairer la question de l’impact des addictions à l’écran sur le psychisme des enfants et des adolescents, en préférant à une approche purement théorique la voie pragmatique, sinon empirique, de l’observation, du témoignage, de la discussion interactive, mieux apte à restituer le «vécu spécifique des acteurs du monde de l’enfance» et à tenir compte de l’éclairage apporté par des assistantes familiales ou sociales, des éducatrices de jeunes enfants, des psychologues, des ludothécaires, des orthophonistes, des psychanalystes, voire des juges pour enfants et des gendarmes spécialisés. R.M.« 

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (1)

Cet ouvrage[1] réalisé sous la direction de Sophie Jehel[2] et d’Angélique Glozlan[3], présente une recherche sur la réception des images violentes, sexuelles et haineuses par les adolescents (VSH).

Quand, la recherche relative aux rapports des jeunes aux écrans tend à privilégier les études longitudinales, randomisées, l’intérêt de cette vaste contribution relève de son caractère interdisciplinaire. L’approche sociologique inscrite dans le champ des sciences de l’information et de la communication se voit complétée par la psychologie clinique. L’ensemble étant relayé par une réflexion sur l’accompagnement des adolescents (médiations adultes, dispositifs éducatifs).

À l’origine de ce travail, une enquête réalisée auprès de 190 adolescents entre 15 et 18 ans. Il s’agissait pour l’auteure d’ « étudier les stratégies [que les adolescents] développent au contact des images VSH qui circulent sur les plateformes numériques ».[4]

Malgré les annonces rassurantes des réseaux sociaux qui affirment exercer un contrôle des contenus pour la sécurité des adolescents, les images trash y sont fréquentes. Les entretiens réalisés avec les adolescents qui ont participé à cette enquête le confirment : « Les témoignages des adolescents mettent […] en évidence la fréquence de la diffusion d’images sexuelles explicites ou agressives sur leurs fils d’actualité ».[5] Or, 100 % des 12-17 ans sont internautes, et cela depuis un peu moins de 10 ans.

L’étude avait pour ambition d’entendre le vécu des adolescents et de comprendre les multiples attitudes qui sont les leurs, face à ces images, afin de mettre en lumière les facteurs de vulnérabilité qui interviennent dans la rencontre d’images violentes, sexuelles et haineuses.

Les adolescents face aux images trash : quels vécus ? Quelles expériences ?

Les rapports qu’entretiennent les adolescents avec les images, notamment (mais pas seulement) avec celles d’entre elles qui sont les plus violentes, sont habités par les expériences de l’enfance. « […] les adolescents ont le souvenir d’images qui les ont choqués ou leur ont fait honte […] note S. Jehel[6]. Ces éprouvés infantiles sont présents dans la rencontre des contenus médiatiques et des réseaux sociaux numériques.

Par ailleurs, tous les adolescents ne réagissent pas de la même manière aux images de violence, de haine ou à connotation sexuelle. S. Jehel identifie quatre grandes catégories d’attitudes. Pour autant elles ne sont pas exclusives les unes des autres et peuvent parfois se conjuguer chez un même individu.

L’adhésion : dans cette catégorie se retrouvent des adolescents fascinés par les images trash, ce qui les pousse à aller à leur rencontre sur internet. Ces jeunes ne font preuve d’aucune distanciation vis-à-vis des contenus auxquels ils s’exposent. Ils sont également en difficulté dans la mise en mots et en sens.

L’indifférence : Dans ce cas de figure, l’adolescent ne s’arrête pas sur ces images. Il en a déjà vu, elles sont nombreuses. Il éprouve un sentiment s’impuissance qui le pousse à passer son chemin. L’auteure y voit une mise en retrait à deux niveaux au moins : celui des émotions en tenant loin de soi les affects déclenchés par ces images ; celui de l’espace public sur lequel elles circulent et auquel il prend part en ne signalant pas, par exemple,  les contenus à caractère choquant, qui mériteraient d’être supprimés.

L’évitement : certains évitent les représentations de très grande violence, car ils ne souhaitent pas être confrontés à l’horreur. D’autres vont opter pour des stratégies d’évitement face à des types de contenus précis : les informations jugées démoralisantes ou encore les spectacles pornographiques, notamment chez certaines jeunes filles influencées par leur culture religieuse.

L’autonomie : Les adolescents qui répondent à ce profil font preuve d’un certain recul critique. Ils sont capables d’analyse (contextualisation, intentions de l’auteur, construction du message…). Ces facultés se retrouvent dans les conversations qu’ils peuvent avoir à ce propos avec leur entourage. C’est plus particulièrement dans cette catégorie que l’on retrouve les jeunes internautes en capacité d’intervenir comme éléments régulateurs des plateformes.

Cette recherche démontre également l’influence des milieux sociaux dans la manière d’appréhender et de traiter les contenus et représentations véhiculés par les médias et les plateformes numériques.

Dans les milieux plus favorisés, les adolescents ont été plutôt protégés des risques associés aux écrans. La médiation parentale y est mieux assurée et les jeunes issus de ces milieux disposent de connaissances qui leur permettent de développer un raisonnement critique.

Dans les milieux dits « populaires » le rapport des adolescents aux RSN est très ambivalent. S’ils ne sont pas sans méfiance face aux contenus télévisuels qu’ils fréquentent (séries, émissions de télé-réalité ou informations) ils n’en font pas moins un usage important.

Les jeunes en situation de grande vulnérabilité au profil psychologique plus fragile sont à la recherche de contenus qui renforcent leur besoin de toute-puissance et légitiment une certaine forme de marginalité.

D’autres facteurs interviennent, les valeurs culturelles partagées, la présence ou non d’adultes cadrants, les relations interpersonnelles avec l’entourage constituent également des éléments de contexte qui influencent la réception des images trash.

Les données recueillies grâce à cette enquête nous procurent un éclairage inédit sur les expériences adolescentes relatives aux images violentes, sexuelles ou haineuses qu’ils rencontrent dans les médias et sur les plateformes numériques. Elles constituent par ailleurs un socle de connaissances fiables susceptibles d’inspirer les pouvoirs publics d’une part, la société civile d’autre part (dont parents et éducateurs) pour un accompagnement pertinent de ces jeunes dans l’univers des écrans et particulièrement des plus vulnérables d’entre eux. 


[1] JEHEL. S., GOZLAN. A., (dir.), Les adolescents face aux images trash sur internet, éditions In Press,2019.

[2] Sophie Jehel est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 et chercheure au CEMTI.

[3] Anglique Gozlan est docteure en psychopathologie et psychanalyse, psychologue clinicienne, chercheure associée à l’Université Paris 7 et Lyon 2.

[4] P. 29

[5] P. 30.

[6] P. 57.