Les adolescents face à l’économie numérique

« Les jeunes font partie des publics visés par les industries culturelles depuis l’après-guerre, mais avec les plateformes numériques, ils se retrouvent plus que jamais constitués en cible privilégiée. » nous explique Sophie Jehel dans son dernier ouvrage : « L’adolescence au cœur de l’économie numérique »

La démarche de recherche est originale car elle interroge la manière dont les plateformes numériques ciblent l’adolescence tout en soulignant l’absence de régulation des contenus que les jeunes usagers sont amenés à rencontrer.

Ce livre nous éclaire sur les stratégies déployées par les plateformes numériques auprès des adolescents pour stimuler leurs émotions et recueillir ainsi les traces affectives qu’ils laissent sur le net.

L’auteure s’appuie sur une recherche réalisée entre 2015 et 2018 auprès de 109 adolescents de 15 à 18 ans de milieux et d’origines diverses. L’écoute attentive de ces adolescents lui a permis d’étudier le travail émotionnel qui est le leur face aux images Violentes, sexuelles et haineuses (VSH) auxquelles ils se trouvent exposés.

« Sophie Jehel propose ainsi des pistes d’analyse claires et utiles à toutes celles et tous ceux qui veulent comprendre la singularité de la situation des adolescents dans l’économie numérique ou veulent s’investir dans l’éducation aux médias. » (4ème de couverture)

Pour aller plus loin :

Le coin des enfants, Barbatruc Émission de France Inter, Le coin des enfants

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur Internet (1)

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (2)

Écrans et enfants : les parents ne sont pas seuls en cause

L’équipement croissant des univers domestiques en technologies numériques diverses et variées s’accompagne dans le même temps d’une forte préoccupation de santé publique. Exposition précoce des enfants aux écrans, surutilisation et mésusage de ces machines attrayantes ont des répercussions incontestables sur le bien-être et le développement de l’enfant.

Or, ce temps d’exposition des enfants aux écrans a sensiblement augmenté au cours de la pandémie, cela avec des conséquences dont nous ne maitrisons pas encore bien toute l’ampleur. Si l’usage des écrans peut être salutaire et bénéfique à certains âges et pour satisfaire des besoins de communication, d’information, de recherches, lorsqu’il a une ambition exclusivement distractive, il peut accaparer puissamment l’attention des jeunes et ce faisant, empiéter sur d’autres activités concrètes et humainement plus complètes : activités sportives, de plein air, culturelles, sociales, artistiques.

De plus, s’enquérir du temps passé devant les écrans par les enfants devrait conduire à s’interroger également sur les contenus regardés, les sites visités, les applications utilisées, et à se poser la question de leur intentionnalité ainsi que de leur finalité. Que sait-on par exemple des messages véhiculés par les programmes jeunesse auprès des jeunes téléspectateurs ? Que sait-on de la manière dont les fictions animées promeuvent les outils numériques disponibles sur le marché et incitent les enfants à les désirer, puis à les réclamer à leurs parents ? Oui Oui conduit ses enquêtes avec sa tablette tactile – gros plan de l’index qui glisse sur l’écran –  Les personnages de  Anna et ses amis ont recours à un écouteur-raconteur, ou à un jouet qui répond aux questions qu’on lui pose, on pense forcément à Google Home. Mais quel adulte regarde attentivement les programmes pour enfants et les dessins animés qui y sont diffusés ? Ces pratiques de persuasion sont d’autant plus critiquables qu’elles émanent d’émissions du service public (Okoo) et ciblent des enfants en bas âge quand, par ailleurs, il est demandé aux parents de ne pas soumettre les moins de trois ans aux écrans numériques.

Que sait-on des sites dédiés aux enfants et des activités qui y sont véritablement proposées : replay, jeux, concours… ?  Mais quel adulte s’attarde suffisamment sur ces contenus dont certains sont avant tout pensés pour influencer les esprits enfantins ?

Que sait-on des applications téléchargées sur les smartphones pour occuper l’enfant pendant un rendez-vous médical, dans la salle d’attente du médecin ou de l’orthophoniste, ou bien encore à l’abri de bus ? Est-ce si clair pour tout un chacun que ce n’est pas parce que ces produits sont présentés comme étant « adaptés aux enfants » qu’ils le sont véritablement ?

L’initiative de la tribune proposée par la députée LRM, Caroline Janvier, est intéressante et salutaire « La surexposition des enfants aux écrans pourrait être le mal du siècle ». Un usage suffisamment bon des écrans par les enfants et leurs familles ne pourra advenir que grâce à une volonté forte des pouvoirs publics et politiques.

Mais, nous le voyons, les parents sont loin d’être seuls en cause. Au contraire, ils sont soumis à des injonctions paradoxales dont ils n’ont pas toujours pleinement conscience. Des mesures adaptées doivent contraindre les industriels et autres GAFAM à recourir à de vraies bonnes pratiques. Non, les belles paroles et apparentes déclamations de bonne foi ne sont plus satisfaisantes. Quand la santé des enfants est en jeu, la responsabilité de tous les acteurs sociaux est engagée.

« On ne pourra pas lutter contre ça [les écrans] »

La question des écrans était à l’ordre du jour des Informés le 7 février sur France TV Info. Ce sera le dernier sujet de l’émission, discuté entre les quatre journalistes présents sur le plateau après une courte interview de Michel Desmurget.

Paul Quinio (directeur délégué de la rédaction de Libération), a fait part de son inquiétude sur les capacités d’apprentissage des enfants trop souvent devant les écrans, ce qui constitue selon lui « un enjeu majeur » ; Valérie Astruc (France télévisions) a rappelé que selon l’enquête IPSOS  dont il était question ce jour-là, « les parents sous-estiment la quantité d’heures passée devant les écrans et surtout, ils ne savent pas ce que leurs enfants regardent » ; Mytiam Pyzadeh (journaliste chroniqueuse à France 24) a insisté quant à elle sur les risques encourus par les tout-petits et sur la nécessité de les protéger. Tout cela fut rapide, mais ces remarques ont eu le mérite d’alerter sur les effets délétères d’une surexposition aux écrans.

Janick Alimi, (rédactrice en chef adjointe du service politique du Parisien Aujourd’hui dimanche), quant à elle, a clôt ce court débat de façon très singulière : « De toute manière on ne pourra pas aller contre ça. Et contrairement à ce qui vient d’être dit, à condition d’en limiter l’accès, ça peut permettre au contraire à l’esprit des enfants, des jeunes, et de tous les adultes que nous sommes, d’apprendre mieux. Il y a un aspect pédagogique à travers les écrans qui est incontestable et puis également une forme de sociabilité. Les réseaux sociaux ça peut être le pire… (la suite est inaudible, c’est la fin de l’émission). Mais les auditeurs pourront à nouveau entendre « De toute façon on ne pourra pas lutter contre ça. » Fin de l’émission.

Ce commentaire pour le moins expéditif mérite qu’on s’y attarde. Cette journaliste connait-elle le sujet ? Sur quoi se base-t-elle pour asséner ces affirmations qui s’apparentent davantage à un point de vue subjectif qu’à une analyse journalistique circonstanciée.

Des chercheur-e-s, universitaires, experts travaillent depuis de longues années sur les rapports enfants et écrans ; des professionnels et cliniciens constatent quotidiennement la place croissante que prennent ces écrans dans la vie des enfants et de leur famille ; d’autres ont à « réparer » des enfants abimés par une surexposition aux écrans. Tous savent que le problème est complexe et qu’il mérite d’être nuancé.

  • De quels écrans parle-t-on ?
  • De quels contenus ?
  • Pour quels âges ?
  • Dans quels contextes familiaux ?
  • Avec quels enjeux économiques ?
  • Quels intérêts financiers et pour qui ?
  • Sous quelles pressions marketing ?
  • Quelles méthodes de persuasion ?
  • Quelles stratégies pour capter et retenir l’attention ?
  • Etc

Ne soyons pas aveugles, lorsque la santé des enfants est en jeu, et elle l’est véritablement, on ne peut pas se satisfaire d’un « De toute façon, on ne pourra pas lutter contre ça ». Il est de notre responsabilité adulte d’exercer notre vigilance de façon à préserver le bien-être et la santé des enfants.

La grande misère des programmes de télé pour enfants

Laissons de côté pour un temps les smartphones, applications et autres réseaux sociaux pour regarder la télévision. Et, branchons-nous sur les chaînes et programmes pour enfants. Cela vous arrive-t-il de passer, mettons deux heures d’affilée, devant les dessins animés et les tunnels publicitaires qui les accompagnent ? Je vous l’assure, c’est une expérience qui vaut le détour !

Après une longue période d’abstinence, il était temps pour moi de m’y replonger afin de juger de l’amélioration ou de la dégradation de ces espaces-temps télévisuels tout spécialement concoctés pour nos chérubins.

La télévision que j’ai regardée (Gulli et Okoo) dégouline de séries de piètre qualité. Pauvreté du dessin, du graphisme, du récit, de l’animation (dessins à peine animés)… Non seulement cela d’ailleurs, ce sont aussi les sons (stridence, voix suraiguës), les couleurs flashy, les mouvements saccadés, les rythmes syncopés, qui caractérisent ces productions.

À cette énumération d’ingrédients peu encourageants, s’ajoute une stratégie de programmation qui consiste à enfiler à vive allure les épisodes d’une même série, puis d’une série différente, sans discontinuer. Titres et génériques ne laissent le temps à l’enfant ni de zapper, ni de faire une pause ni même d’éteindre (ce qui serait le mieux). Là comme ailleurs les stratégies de captation de l’attention sont à l’œuvre.

Molusco, vous connaissez ? (comme son nom l’indique, c’est un mollusque, plus précisément une huitre). Dans cet épisode, les personnages principaux se trouvent en classe face à un prof de math terrorisant qui leur promet un contrôle  impossible à réussir. Qu’à cela ne tienne, notre petit héros ira voler les épreuves chez son professeur. Avec l’épisode suivant, une histoire amoureuse (si l’on peut dire) en voie de se terminer fera dire à Molusco : « On n’était pas vraiment amoureux, c’était physique ».

Quant aux fabricants de jouets, ils colonisent non seulement les espaces publicitaires dédiés, mais également les fictions. La série Ninjago en est une illustration frappante. Ce dessin animé permet de mettre les jouets en scène à travers des défis et des bagarres parfois très violentes. La marque et son jouet peuvent ainsi parader tout au long de toute la série et de tous ses épisodes.

Ces fictions animées sont entrecoupées d’annonces pour des programmes ultérieurs et d’invitations à retrouver l’enfant sur d’autres écrans : « Et quand tu veux, avec l’appli, sur tous tes écrans » ou d’encouragements à se connecter sur les réseaux sociaux !

Quel âge ont-ils déjà les enfants qui regardent ces programmes ?

En réalité les contenus télévisuels destinés aux enfants sont loin d’être innocents. Ils véhiculent des comportements, des manières de penser et d’agir et placent les enfants face à des injonctions paradoxales. Ces programmes jeunesse méritent toute l’attention des parents, des éducateurs et de tous les adultes responsables et soucieux du bien-être des enfants. Hélas, le plus souvent nous les ignorons. Et si nous cessions d’y être indifférents ? Si nous nous en préoccupions… aussi ? Les enfants ont droit à beaucoup mieux, non ?

Le matin, avec ou sans télé ?

Prenons le temps d’examiner les moments de la journée que la télévision consacre à la jeunesse à travers l’exemple des chaînes de la TNT. Eh bien, nos gamins sont invités à se lever très tôt !

Le matin, ce sont deux heures de programmes que TF1 consacre à la jeunesse avec son émission phare Tfou, de 6h25 à 8h25. Place ensuite à la météo. Les samedi et dimanche, les enfants bénéficient de 5 minutes de sommeil supplémentaires (quand même !) car leur émission commence à 6h30. Et le dimanche, la chaîne joue les prolongations sur cette espace jeunesse jusqu’à 10h05 !

Les chaînes publiques n’ont rien à envier à leur concurrente privée quant à l’horaire matinal des émissions pour enfants. Celles-ci commencent à 6 h sur France 3 et dès 5 h sur France 5 avec Okoo ! Le samedi France 3 s’adresse à l’audience enfantine jusqu’à 10h30. Quant au dimanche il s’aligne sur les jours de la semaine pour terminer à 8h30. Il n’en est pas de même pour France 5 qui propose aux enfants de rester scotcher à leur télé jusqu’à 9h50 le samedi, 9h20 le dimanche.

N’oublions pas, dans ce petit panorama, les chaînes France 4 et Gulli qui émettent en continu pour une audience enfantine, jeune et/ou familiale.

Face à ces offres de programmes sachons au moins nous réinterroger sur les besoins des enfants. Besoins :

  • de sommeil : entre 9 et 12 heures pour les 6-12 ans
  • de prendre le temps de se réveiller
  • de prendre le temps de s’alimenter : les enfants qui sautent le petit-déjeuner risquent de se retrouver en hypoglycémie au cours de la matinée
  • de se préparer à la journée scolaire : disponibilité d’esprit, concentration…

Les chaînes de télévision proposent, les téléspectateurs disposent. En parents avisés vous aurez pris soin de ne pas allumer la télé le matin !

Pour aller plus loin :

Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, érès, 2020

Réduire les écrans, collection « 10 jours pour changer », Nathan, 2021

Écrans et enfants : la recherche de la bonne mesure

C’est la rentrée ! C’est aussi la période des bonnes résolutions, la mise en place de règles, de rythmes… ainsi que l’adoption de bonnes attitudes face aux écrans.

Selon l’âge de l’enfant et au-delà d’un certain seuil d’exposition, les écrans peuvent être nuisibles. Ils occasionnent de la fatigue, un déficit d’imaginaire et de créativité, une perte d’attention et de concentration qui se répercutent sur leur santé et sur les activités scolaires.

À partir de 3 ans, par exemple, une demi-heure dans la journée, de programmes choisis pour leurs qualités ludo-éducatives, sera amplement suffisant. Jusqu’à la fin du primaire, il est souhaitable que la durée d’exposition quotidienne aux écrans n’excède pas une heure. Les collégiens quant à eux pourront se voir octroyer un peu plus de temps. Attention, ce n’est pas une « dose quotidienne » qui est ici préconisée, il peut y avoir des jours « sans », c’est même souhaitable !

Dans tous les cas il est nécessaire de maintenir une vigilance sur les contenus auxquels les enfants sont exposés et sur l’équilibre entre le temps consacré aux écrans et les autres activités (sports, activités de loisirs, socio-culturelles, etc).

D’autres éléments dignes d’intérêt peuvent être pris en compte comme la manifestation de signes de fatigue ou de nervosité qui témoignent du besoin de l’enfant de prendre l’air et de se dépenser physiquement, ou tout simplement de passer à autre chose.

N’oublions pas également que les enfants ont besoin de sommeil. C’est pour cette raison que l’on évitera de placer la télévision ou l’ordinateur dans leur chambre et que tous les écrans mobiles rejoindront leur boîte à dodo. C’est encore pour cette même raison que l’usage des autres écrans (tablette, smartphone) est également à éviter avant le coucher.

Quoiqu’il en soit, il est en général préférable de ne pas rechercher une ritualisation trop prononcée de ces temps d’écrans. Cela afin d’éviter une possible dépendance et d’accorder à l’enfant le droit de s’ennuyer ou de s’inventer d’autres occupations.

Ce ne sont là que des repères proposés à titre indicatif mais ces quelques précautions élémentaires éviteront à nos enfants un usage incontrôlé et irréfléchi des écrans. Dans ce domaine comme dans d’autres les bons plis se prennent dès le plus jeune âge !

Enfin gardons à l’esprit que les enfants adorent passer du temps avec les adultes qui les entourent pour jouer, aller se promener, visiter, découvrir… ces moments sont irremplaçables !

Les écrans dans l’univers familial : identifier les risques

Lorsque nous sommes parents ou que nous avons un rôle éducatif auprès des enfants et des adolescents, nous nous posons normalement la question de savoir ce qui est bon pour eux. Il n’y a pas de raison que les écrans échappent à cette préoccupation car l’éducation est un tout !

Vous le savez, dans ce domaine, comme dans d’autres, il n’y a pas de recette, pas plus qu’il n’existe de règle absolue et intangible. À tout le moins, nous devrions pouvoir compter sur le bon sens de chacun. Hélas, ce bon sens est mis à mal par la multiplication des technologies numériques, par un marché racoleur qui les fait désirer et finit par les imposer, par des stratégies marketing savantes qui parviennent à programmer des comportements de consommation à l’insu souvent de ceux qui les adoptent.

La rencontre des médias et des enfants comporte des risques. Cette affirmation n’exclut pas les bienfaits éventuels qu’elle peut procurer. Ce n’est ni dramatiser ni diaboliser de le reconnaître, c’est tout simplement faire preuve de lucidité. Une fois ces risques identifiés, il est plus aisé d’entrevoir la manière dont parents et enfants peuvent tirer un parti bénéfique des nombreux écrans qui sont à leur disposition.

Il y a risque :

Lorsque les écrans sont nombreux dans l’univers familial ;

Si l’enfant est placé devant les écrans trop précocement, c’est-à-dire avant l’âge de trois ans ;

S’il est trop jeune pour avoir un smartphone personnel ;

Si les matériels et les contenus ne sont pas adaptés à son âge ;

Si l’usage des écrans se fait sans préparation, sans avertissement, sans cadre et sans échanges ;

Si l’enfant passe trop de temps consécutif devant l’écran ;

S’il y revient trop souvent ;

Si l’enfant dispose d’ordinateur, de télévision ou de tablette dans sa chambre ;

Si ses rythmes biologiques ne sont pas respectés (sommeil, repas…) ;

Si l’enfant n’est pas accompagné ;

Lorsque les parents ne prêtent pas suffisamment attention à l’exemple qu’ils donnent en matière d’usage des médias et technologies numériques.

C’est pourquoi, avant toute chose posons-nous et reposons-nous inlassablement ces questions :

Quelle vie familiale souhaitons-nous ? Quelles relations intrafamiliales, intergénérationnelles ? Quelle transmission de valeurs ? quelle vie sociale ?

Ensuite, et avant de procéder à l’achat de tel ou tel matériel (super sophistiqué !), de céder à telle ou telle offre (super avantageuse !) quelques autres interrogations seront bienvenues :

  • À qui est-ce destiné ?
  • Pour quel usage ?
  • Pour quelle utilité réelle ?
  • Quelle place sera attribuée à cet écran dans la maison ou l’appartement ?
  • Ce matériel est-il adapté à l’âge de mon enfant ?
  • Quel cadre vais-je mettre en place pour une utilisation avisée ?
  • Quelle utilisation aurais-je moi-même en tant que parent (de ma tablette numérique, de mon smartphone de mon ordinateur portable… ?

Les réponses que vous allez apporter à ces questions sont essentielles, car votre attitude générale envers les médias et les écrans numériques va directement impacter l’atmosphère familiale, vos relations avec vos enfants, mais aussi leurs comportements, leurs centres d’intérêt, leur développement psychomoteur, cognitif, psychoaffectif, etc.

Pour aller plus loin : réduire les écrans, collection « 10 jours pour changer », Nathan 2021


Règles des 3-6-9-12 ? Écrans passifs ou interactifs ? Pas si simple !

Les réflexions sur les écrans et les enfants abondent : écrits scientifiques, professionnels, articles de presse, productions émanant du milieu associatif, etc. Pour autant, nous ne savons pas toujours tirer parti des connaissances accumulées au fil des ans. Un clivage s’opère entre chercheurs et spécialistes et gagne le grand public. De leur côté, les journalistes de la presse écrite aussi bien que des médias audiovisuels ont tendance à s’alimenter auprès des personnalités les plus médiatisées laissant dans l’ombre tout un pan de la recherche.[1] Or, la société civile aurait grand besoin d’avoir accès à des connaissances diversifiées et qui tiennent compte de la complexité à l’œuvre. Dès lors, comment faire la part des choses ?

Tendance à la simplification

Une tendance à la simplification se décèle notamment dans la diffusion de pensées binaires : il y aurait ainsi des écrans passifs et des écrans interactifs, une  culture du livre et une culture numérique, des avantages et des inconvénients aux écrans, etc. Cette posture se retrouve également dans la tentation de délivrer des règles de conduite censées résoudre les problèmes liés aux usages des écrans chez les enfants et les adolescents. Associée à une éducation aux médias dès le plus jeune âge ainsi qu’à une éducation à l’autorégulation des usages, les écrans ne devraient plus être considérés comme problématiques. Pourtant, force est de constater que la réalité est toute autre.

La règle des 3-6-9-12 a été élaborée en 2013[2], suite à la publication de l’Avis de l’Académie des sciences[3]. Elle a le mérite de fonctionner comme une alerte auprès des parents en leur fournissant quelques repères. Néanmoins elle nécessite d’être interrogée.

Écrans passifs, écrans interactifs : un partage erroné

Considérons tout d’abord que les repères d’âges proposés reposent sur une césure incertaine : certains écrans seraient passifs quand d’autres seraient interactifs. Au-delà du jugement de valeur sous-tendu par ce partage (le passif serait du côté du négatif, l’interactif du côté du positif), il est à noter qu’aucun argument solide ne vient l’étayer.[4] Il est fort étonnant de prêter aux écrans ces caractéristiques, car ils ne sont pas « naturellement » passifs ou interactifs. Ce sont leurs contenus, leurs fonctionnalités, leurs modalités de fonctionnement qui sont en cause. Par ailleurs, si l’écran de télévision est encore très présent dans les foyers, les enfants sont de plus en plus amenés à regarder les dessins animés sur les tablettes. Non seulement cette division ne tient pas, mais elle est trompeuse, car elle laisse entrevoir des bénéfices plus grands des écrans dits interactifs en oblitérant les stratégies de captation de l’attention qui s’y déploient et conduisent insidieusement à des usages excessifs.

Certains écrans à certains âges ? Il n’y a pas de règle !

Il est certes nécessaire et important de présenter les écrans aux enfants de manière pertinente et adaptée. Dans ce sens, aussi séduisants qu’ils puissent paraître, les repères d’âge précis présentent des limites. Sans doute il y a-t-il une période de la vie au cours de laquelle il est grandement préférable de s’abstenir de tout écran. De la naissance à environ 3 ans aucun écran n’est adapté : télévision, tablette, smartphone, ordinateur, écartent le tout-petit de ses expériences sensorimotrices et ne sont aucunement adaptés, incapable qu’il est, à cet âge, de faire la différence entre la représentation et le représenté, entre le monde réel en 3 dimensions et le monde de l’image en 2 dimensions. Quels qu’ils soient, les écrans nécessitent par ailleurs des habiletés optiques qui ne s’acquièrent que très progressivement. Ne nous y trompons pas, ainsi que le rapportait une psychologue, « l’enfant en bas âge n’est pas devant l’écran, il est dans l’écran », car lui et son environnement ne font qu’un.[5]

Au-delà de 3 ans, les écrans ne sont pas nécessaires. Plus l’enfant en sera éloigné, plus il aura l’opportunité de développer tout son potentiel psychomoteur, cognitif, langagier, etc. Ensuite, nos recherches démontrent que l’environnement adulte de l’enfant est déterminant. C’est la raison pour laquelle il est difficile d’affirmer qu’il existe un âge donné pour un matériel numérique précis. Pourquoi, par exemple, un enfant de 7 ou 8 ans ne pourrait-il avoir accès à Internet pour une tâche convenue, sur une période délimitée avec un accompagnement parental ? Les origines sociales et culturelles des parents, leur capacité à proposer ou non des alternatives aux écrans, leur aptitude ou non au dialogue, la faculté ou non de ceux-ci à étayer les apprentissages autour du langage, de la découverte du monde, sont autant de critères à prendre en compte. Dans ces conditions une même règle peut-elle s’appliquer de manière indifférenciée à toutes les familles et à tous les enfants ?

L’éducation à l’utilisation des écrans oui, mais ce n’est pas suffisant

Malgré le recul des années, l’éducation aux médias et à l‘information (EMI) est loin d’être suffisante. Il serait temps qu’elle se développe de manière beaucoup plus massive et plus systématique dans l’enseignement. Les pouvoirs publics et politiques ont là un rôle important à jouer. Il en va de la capacité des jeunes à être en mesure d’exercer pleinement leur citoyenneté dans le présent et dans le futur.

Mais il est intellectuellement malhonnête de n’envisager les remèdes à un mésusage des écrans que sur le versant du citoyen-consommateur. La responsabilité des grandes entreprises internationales présentes sur le marché du numérique est énorme. Les stratégies marketing, les enjeux associés à la récolte des données personnelles, les pratiques de captation de l’attention concourent puissamment à contrecarrer les démarches pourtant positives de bons usages des écrans. En cela le rapport de force est extrêmement déséquilibré.

Œuvrer pour le bien-être des enfants et des adolescents dans une société connectée n’est pas du seul ressort des parents, des éducateurs, des soignants… Les acteurs économiques et les décideurs politiques doivent également assumer leur part de responsabilité.


[1] Ce qui n’est pas nouveau. Voir à ce sujet BATON-HERVE Élisabeth : Les enfants téléspectateurs. Programmes, discoures, représentations, l’Harmatan 2000.

[2] Serge Tisseron, Grandir avec les écrans. La règle 3-6-3-9-12, Yakapa avril 2013

[3] Avis de l’Académie des sciences, L’enfant et les écrans, Le Pommier, janvier 2013

[4] Voir à ce sujet « Écrans interactifs, écrans non interactifs, une césure trompeuse », in Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, pp. 278-286, érès, 2020.

[5] Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, érès, 2020.