Le 1er smartphone, à quel âge ?

Mon article précédent a suscité beaucoup de retours, et pour le plus grand nombre, très positifs. C’est dire combien la question posée correspond vraiment aux préoccupations des parents.

Hier, j’étais l’invitée d’une émission animée par Véronique Brettes sur France Bleue Armorique : « Côté Experts » « Premier smartphone : à quel âge ? » Je vous invite à écouter cet échange !

Vous pouvez également m’écrire sur ce site pour me faire part de vos réflexions et de votre propre expérience !

Quel est le bon moment pour attribuer un smartphone à mon enfant ?

Voici une question que se posent maints parents lorsque l’enfant a grandi et que le smartphone devient pour lui un objet de convoitise. Mais l’acquisition d’un smartphone nécessite des compétences particulières pour l’adolescent si l’objet bénéficie d’une connexion Internet.

Faut-il céder à sa capacité de harcèlement ou bien à l’argument implacable qu’il vous sert lorsque vous vous montrez récitants : « Je suis le seul dans ma classe à ne pas avoir de smartphone ! Tout le monde en a !» ? Est-il possible de lui faire confiance lorsqu’il promet d’en faire un usage raisonnable ?

S’il n’existe pas un âge précis ou une réponse absolue à cette question complexe, il est possible d’avancer quelques pistes susceptibles d’aider à la prise de décision.

L’acquisition d’un smartphone n’est pas un acte banal. Il s’agit en l’occurrence d’un objet que l’on dit aussi « ordiphone ». C’est-à-dire qu’à partir du moment où l’enfant se voit attribuer cet objet, il est en possession d’un mini-ordinateur de poche qu’il a tout loisir d’utiliser à sa convenance et à tout moment. « Il faut être conscients que mettre un objet connecté entre les mains d’un enfant ou d’un adolescent c’est ouvrir une fenêtre au plus profond de sa psyché » assurait Didier Reolon lors d’un colloque à Montréal en 2019.*

Chacun sait en effet que l’industrie du numérique est un vaste marché basé sur l’économie de l’attention. C’est dire que tout est mis en œuvre pour que celui qui a affaire à l’écran numérique y dépose inconsciemment ou non des données personnelles destinées à être vendues aux annonceurs les plus offrants. Plus la connexion est longue et fréquente plus les données recueillies sont importantes en nombre et en qualité. Or, les enfants et les adolescents n’échappent pas à cette logique implacable.


Ainsi avant l’achat de cet objet magique assurez-vous que votre enfant possède une maturité suffisante pour savoir :

Sur les réseaux sociaux :

Gérer son intimité et sa vie privée

Exercer  ses droits et ses devoirs

Anticiper les conséquences des actes posés

Suspendre la réaction (likes, partages et autres posts doivent être réfléchis)

Interpréter et contextualiser l’image et le message qui l’accompagne

Connaitre les stratégies de captation de l’attention

Se tourner vers des personnes adultes de confiance en cas de problème (images choquantes, harcèlement…)

S’arrêter et passer à une autre activité

Concernant les recherches sur Internet

Évaluer la qualité des sites

Vérifier les sources

Trier, croiser les informations

Sélectionner les contenus pertinents

En tant que parents il est fort conseillé de ne pas abandonner son enfant devant l’écran quel qu’il soit. Vous pourrez donc :

  • Vous intéresser à ce que fait l’ado sur les réseaux sociaux numériques, aux sites qu’il visite, aux jeux auxquels il joue
  • En discuter avec lui
  • Réserver des temps hors écrans (activités sportives, de loisir, découverte des livres, rencontres amicales ou familiales hors écrans, etc.)
  • Veiller à la quantité de sommeil et à sa qualité
  • Préserver la communication familiale
  • Établir un cadre d’utilisation

Ce sont là des pistes qui pourront être mises à contribution dans une discussion entre parent et enfant avant l’achat de l’appareil. Cet échange en amont est essentiel pour préparer les uns et les autres à un usage aussi raisonnable et approprié que possible du smartphone et sans trop de risques pour l’enfant, dans un accompagnement bienveillant de ses parents.

Pour aller plus loin : Sophie Jehel : « Les adolescents face aux images trash sur internet », In Press, 2019 ; « L’adolescence au cœur de l’économie numérique. Travail émotionnel et risques sociaux », INA, 2022.

*« Le monde de l’enfant et de l’ado bousculé », colloque Cerveau et Psychologie, Montréal, 9 et 10 novembre 2019

Les adolescents face à l’économie numérique

« Les jeunes font partie des publics visés par les industries culturelles depuis l’après-guerre, mais avec les plateformes numériques, ils se retrouvent plus que jamais constitués en cible privilégiée. » nous explique Sophie Jehel dans son dernier ouvrage : « L’adolescence au cœur de l’économie numérique »

La démarche de recherche est originale car elle interroge la manière dont les plateformes numériques ciblent l’adolescence tout en soulignant l’absence de régulation des contenus que les jeunes usagers sont amenés à rencontrer.

Ce livre nous éclaire sur les stratégies déployées par les plateformes numériques auprès des adolescents pour stimuler leurs émotions et recueillir ainsi les traces affectives qu’ils laissent sur le net.

L’auteure s’appuie sur une recherche réalisée entre 2015 et 2018 auprès de 109 adolescents de 15 à 18 ans de milieux et d’origines diverses. L’écoute attentive de ces adolescents lui a permis d’étudier le travail émotionnel qui est le leur face aux images Violentes, sexuelles et haineuses (VSH) auxquelles ils se trouvent exposés.

« Sophie Jehel propose ainsi des pistes d’analyse claires et utiles à toutes celles et tous ceux qui veulent comprendre la singularité de la situation des adolescents dans l’économie numérique ou veulent s’investir dans l’éducation aux médias. » (4ème de couverture)

Pour aller plus loin :

Le coin des enfants, Barbatruc Émission de France Inter, Le coin des enfants

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur Internet (1)

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (2)

Écrans et enfants : les parents ne sont pas seuls en cause

L’équipement croissant des univers domestiques en technologies numériques diverses et variées s’accompagne dans le même temps d’une forte préoccupation de santé publique. Exposition précoce des enfants aux écrans, surutilisation et mésusage de ces machines attrayantes ont des répercussions incontestables sur le bien-être et le développement de l’enfant.

Or, ce temps d’exposition des enfants aux écrans a sensiblement augmenté au cours de la pandémie, cela avec des conséquences dont nous ne maitrisons pas encore bien toute l’ampleur. Si l’usage des écrans peut être salutaire et bénéfique à certains âges et pour satisfaire des besoins de communication, d’information, de recherches, lorsqu’il a une ambition exclusivement distractive, il peut accaparer puissamment l’attention des jeunes et ce faisant, empiéter sur d’autres activités concrètes et humainement plus complètes : activités sportives, de plein air, culturelles, sociales, artistiques.

De plus, s’enquérir du temps passé devant les écrans par les enfants devrait conduire à s’interroger également sur les contenus regardés, les sites visités, les applications utilisées, et à se poser la question de leur intentionnalité ainsi que de leur finalité. Que sait-on par exemple des messages véhiculés par les programmes jeunesse auprès des jeunes téléspectateurs ? Que sait-on de la manière dont les fictions animées promeuvent les outils numériques disponibles sur le marché et incitent les enfants à les désirer, puis à les réclamer à leurs parents ? Oui Oui conduit ses enquêtes avec sa tablette tactile – gros plan de l’index qui glisse sur l’écran –  Les personnages de  Anna et ses amis ont recours à un écouteur-raconteur, ou à un jouet qui répond aux questions qu’on lui pose, on pense forcément à Google Home. Mais quel adulte regarde attentivement les programmes pour enfants et les dessins animés qui y sont diffusés ? Ces pratiques de persuasion sont d’autant plus critiquables qu’elles émanent d’émissions du service public (Okoo) et ciblent des enfants en bas âge quand, par ailleurs, il est demandé aux parents de ne pas soumettre les moins de trois ans aux écrans numériques.

Que sait-on des sites dédiés aux enfants et des activités qui y sont véritablement proposées : replay, jeux, concours… ?  Mais quel adulte s’attarde suffisamment sur ces contenus dont certains sont avant tout pensés pour influencer les esprits enfantins ?

Que sait-on des applications téléchargées sur les smartphones pour occuper l’enfant pendant un rendez-vous médical, dans la salle d’attente du médecin ou de l’orthophoniste, ou bien encore à l’abri de bus ? Est-ce si clair pour tout un chacun que ce n’est pas parce que ces produits sont présentés comme étant « adaptés aux enfants » qu’ils le sont véritablement ?

L’initiative de la tribune proposée par la députée LRM, Caroline Janvier, est intéressante et salutaire « La surexposition des enfants aux écrans pourrait être le mal du siècle ». Un usage suffisamment bon des écrans par les enfants et leurs familles ne pourra advenir que grâce à une volonté forte des pouvoirs publics et politiques.

Mais, nous le voyons, les parents sont loin d’être seuls en cause. Au contraire, ils sont soumis à des injonctions paradoxales dont ils n’ont pas toujours pleinement conscience. Des mesures adaptées doivent contraindre les industriels et autres GAFAM à recourir à de vraies bonnes pratiques. Non, les belles paroles et apparentes déclamations de bonne foi ne sont plus satisfaisantes. Quand la santé des enfants est en jeu, la responsabilité de tous les acteurs sociaux est engagée.

« On ne pourra pas lutter contre ça [les écrans] »

La question des écrans était à l’ordre du jour des Informés le 7 février sur France TV Info. Ce sera le dernier sujet de l’émission, discuté entre les quatre journalistes présents sur le plateau après une courte interview de Michel Desmurget.

Paul Quinio (directeur délégué de la rédaction de Libération), a fait part de son inquiétude sur les capacités d’apprentissage des enfants trop souvent devant les écrans, ce qui constitue selon lui « un enjeu majeur » ; Valérie Astruc (France télévisions) a rappelé que selon l’enquête IPSOS  dont il était question ce jour-là, « les parents sous-estiment la quantité d’heures passée devant les écrans et surtout, ils ne savent pas ce que leurs enfants regardent » ; Mytiam Pyzadeh (journaliste chroniqueuse à France 24) a insisté quant à elle sur les risques encourus par les tout-petits et sur la nécessité de les protéger. Tout cela fut rapide, mais ces remarques ont eu le mérite d’alerter sur les effets délétères d’une surexposition aux écrans.

Janick Alimi, (rédactrice en chef adjointe du service politique du Parisien Aujourd’hui dimanche), quant à elle, a clôt ce court débat de façon très singulière : « De toute manière on ne pourra pas aller contre ça. Et contrairement à ce qui vient d’être dit, à condition d’en limiter l’accès, ça peut permettre au contraire à l’esprit des enfants, des jeunes, et de tous les adultes que nous sommes, d’apprendre mieux. Il y a un aspect pédagogique à travers les écrans qui est incontestable et puis également une forme de sociabilité. Les réseaux sociaux ça peut être le pire… (la suite est inaudible, c’est la fin de l’émission). Mais les auditeurs pourront à nouveau entendre « De toute façon on ne pourra pas lutter contre ça. » Fin de l’émission.

Ce commentaire pour le moins expéditif mérite qu’on s’y attarde. Cette journaliste connait-elle le sujet ? Sur quoi se base-t-elle pour asséner ces affirmations qui s’apparentent davantage à un point de vue subjectif qu’à une analyse journalistique circonstanciée.

Des chercheur-e-s, universitaires, experts travaillent depuis de longues années sur les rapports enfants et écrans ; des professionnels et cliniciens constatent quotidiennement la place croissante que prennent ces écrans dans la vie des enfants et de leur famille ; d’autres ont à « réparer » des enfants abimés par une surexposition aux écrans. Tous savent que le problème est complexe et qu’il mérite d’être nuancé.

  • De quels écrans parle-t-on ?
  • De quels contenus ?
  • Pour quels âges ?
  • Dans quels contextes familiaux ?
  • Avec quels enjeux économiques ?
  • Quels intérêts financiers et pour qui ?
  • Sous quelles pressions marketing ?
  • Quelles méthodes de persuasion ?
  • Quelles stratégies pour capter et retenir l’attention ?
  • Etc

Ne soyons pas aveugles, lorsque la santé des enfants est en jeu, et elle l’est véritablement, on ne peut pas se satisfaire d’un « De toute façon, on ne pourra pas lutter contre ça ». Il est de notre responsabilité adulte d’exercer notre vigilance de façon à préserver le bien-être et la santé des enfants.

La grande misère des programmes de télé pour enfants

Laissons de côté pour un temps les smartphones, applications et autres réseaux sociaux pour regarder la télévision. Et, branchons-nous sur les chaînes et programmes pour enfants. Cela vous arrive-t-il de passer, mettons deux heures d’affilée, devant les dessins animés et les tunnels publicitaires qui les accompagnent ? Je vous l’assure, c’est une expérience qui vaut le détour !

Après une longue période d’abstinence, il était temps pour moi de m’y replonger afin de juger de l’amélioration ou de la dégradation de ces espaces-temps télévisuels tout spécialement concoctés pour nos chérubins.

La télévision que j’ai regardée (Gulli et Okoo) dégouline de séries de piètre qualité. Pauvreté du dessin, du graphisme, du récit, de l’animation (dessins à peine animés)… Non seulement cela d’ailleurs, ce sont aussi les sons (stridence, voix suraiguës), les couleurs flashy, les mouvements saccadés, les rythmes syncopés, qui caractérisent ces productions.

À cette énumération d’ingrédients peu encourageants, s’ajoute une stratégie de programmation qui consiste à enfiler à vive allure les épisodes d’une même série, puis d’une série différente, sans discontinuer. Titres et génériques ne laissent le temps à l’enfant ni de zapper, ni de faire une pause ni même d’éteindre (ce qui serait le mieux). Là comme ailleurs les stratégies de captation de l’attention sont à l’œuvre.

Molusco, vous connaissez ? (comme son nom l’indique, c’est un mollusque, plus précisément une huitre). Dans cet épisode, les personnages principaux se trouvent en classe face à un prof de math terrorisant qui leur promet un contrôle  impossible à réussir. Qu’à cela ne tienne, notre petit héros ira voler les épreuves chez son professeur. Avec l’épisode suivant, une histoire amoureuse (si l’on peut dire) en voie de se terminer fera dire à Molusco : « On n’était pas vraiment amoureux, c’était physique ».

Quant aux fabricants de jouets, ils colonisent non seulement les espaces publicitaires dédiés, mais également les fictions. La série Ninjago en est une illustration frappante. Ce dessin animé permet de mettre les jouets en scène à travers des défis et des bagarres parfois très violentes. La marque et son jouet peuvent ainsi parader tout au long de toute la série et de tous ses épisodes.

Ces fictions animées sont entrecoupées d’annonces pour des programmes ultérieurs et d’invitations à retrouver l’enfant sur d’autres écrans : « Et quand tu veux, avec l’appli, sur tous tes écrans » ou d’encouragements à se connecter sur les réseaux sociaux !

Quel âge ont-ils déjà les enfants qui regardent ces programmes ?

En réalité les contenus télévisuels destinés aux enfants sont loin d’être innocents. Ils véhiculent des comportements, des manières de penser et d’agir et placent les enfants face à des injonctions paradoxales. Ces programmes jeunesse méritent toute l’attention des parents, des éducateurs et de tous les adultes responsables et soucieux du bien-être des enfants. Hélas, le plus souvent nous les ignorons. Et si nous cessions d’y être indifférents ? Si nous nous en préoccupions… aussi ? Les enfants ont droit à beaucoup mieux, non ?