Objets numériques : scandaleuses pratiques de travail d’enfants

Les appareils numériques qui peuplent notre quotidien nous offrent la possibilité de nous divertir, de communiquer, de nous informer, de créer, de travailler, etc., Super, c’est le progrès ! Un progrès… pas pour tout le monde.

Nous avons pour habitude de nous concentrer sur l’enfant devant l’écran, mais que se passe-t-il avant qu’il ait reçu sa petite machine numérique ? Que se passe-t-il ensuite lorsqu’elle devient obsolète ? Cet article se propose d’élargir le champ de notre réflexion pour examiner d’un peu plus près la réalité de l’industrie du numérique dans ses phases de production, de consommation, jusqu’à l’étape finale de l’objet-déchet, avec la question centrale de la place et de la condition des enfants dans ce circuit ?

Ce détour est nécessaire, voire urgent, car dans le contexte d’une économie mondialisée et d’une industrialisation de produits high-tech de même envergure, la consommation des pays riches doit pouvoir également ne plus considérer le seul usage immédiat de ces technologies numériques, mais embrasser également les conditions de leurs productions aussi bien que leur fin, à savoir, les déchets qu’elles finissent toujours par devenir. C’est toute la démarche déployée par Fabien Lebrun dans son dernier ouvrage « On achève bien les enfants » : « La destruction des enfants par les écrans est réelle, concrète et visible en amont et en aval du cycle de production, c’est-à-dire de leur conception, des minerais extraits de terre, éléments matériels des écrans, à la transformation (métallurgie, raffinerie), leur assemblage, leur finition et leur commercialisation, leur consommation et leur utilisation, jusqu’à leur destruction et leur disparition, c’est-à-dire en tant que déchets aussi bien concrets que réels » (p. 152).

Ce smartphone, entre nos mains, deviendra très vite obsolète…

Remontons le cycle de production de nos appareils tant convoités. Ce smartphone, entre nos mains, deviendra très vite obsolète (obsolescence programmée), cela d’autant plus que la 5G s’impose déjà aux consommateurs que nous sommes. Or, « La production de déchets électriques et électroniques dans le monde (DEEE) représente 53,6 millions de tonnes, l’équivalent d’environ 1,7 t par seconde et de 7,3 kg par personne en moyenne et par an. » selon le site Planétoscope. Pour Fabien Lebrun, « 60 à 80 % de ces déchets sont gérés de manière opaque et envoyés illégalement des pays riches vers les pays pauvres » (p.154). Ces pays receveurs de nos déchets sont : la Chine, l’Inde, le Nigéria, le Ghana, pour ne citer que ceux-là. Or, sait-on que beaucoup d’enfants travaillent dans ces vastes décharges à ciel ouvert dans des conditions extrêmement périlleuses pour leur santé. Agbogbloshie, au Ghana, est l’une de ces décharges (lire, à ce sujet l’article fort instructif de Antonella Sinopoli (voir ci-dessous). Notons au passage que la France détient le triste record d’être le plus grand émetteur au monde de déchets électroniques avec plus de 20 kg par personne ! Au niveau mondial, ces déchets ont augmenté de plus de 21 % en 5 ans ! (greenIT.fr source « The Global E-Waste Monitor 2020 »).

Nos enfants, accros à leurs écrans, savent-ils que leurs pairs d’autres pays travaillent en nombre dans des usines sous-traitantes des grandes marques qui se disputent le marché occidental. L’une d’elles, l’usine LCE, située en Chine, est même dite « l’usine des enfants ». De jeunes mineurs (ayant parfois moins de 14 ans) travaillent sur les chaines de montage, des heures durant, pour un salaire de misère et dans des conditions souvent inhumaines.

Mais l’exploitation des enfants ne s’arrête pas là. Batterie, écran, électronique, coque de nos gadgets électroniques, conçus par les ingénieurs de la Silicon Valley, nécessitent l’utilisation de métaux rares (cobalt, lithium, cuivre, tantale, coltan…). Le Congo (RDC) est un des grands fournisseurs de ces métaux. Dans un rapport publié en 2015, Amnesty International révèle les conditions périlleuses dans lesquelles des enfants parfois très jeunes (7 ans) contribuent à extraire ces minerais.

« Les vitrines des boutiques chics et le marketing des technologies de pointe contrastent vivement avec les enfants ployant sous les sacs de roches et les mineurs s’affairant dans les étroits tunnels qu’ils ont creusés, exposés au risque de contracter des affections pulmonaires permanentes. Des millions de personnes bénéficient des avantages des nouvelles technologies, sans se préoccuper de la manière dont elles sont fabriquées. Il est temps que les grandes marques assument leur part de responsabilité dans l’extraction des matières premières qui rendent leurs produits si lucratifs. » (Mark Dummett, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International).

C’est évident, réduire le temps passé par nos enfants sur leurs écrans est un préalable incontournable pour garantir leur bien-être et leur santé. Mais, informer largement sur les scandaleuses pratiques de travail d’enfants en amont et en aval de la vie des objets numériques peut, non seulement contribuer à donner du sens à la réduction du temps-écran, mais également sensibiliser le consommateur occidental. Nous, consommateurs, détenons le pouvoir de faire pression sur les décideurs politiques et d’influer les orientations et décisions des grandes firmes internationales qui se partagent le vaste marché du numérique. Comment ? Quelques pistes…

  • Ne pas céder aux sirènes du marketing, lesquelles, par leurs « offres » et promesses aguichantes, font pression pour encourager à l’acte d’achat
  • Au contraire, prolonger au maximum la durée de vie de nos appareils
  • Viser le reconditionnement plutôt que l’achat de matériel neuf
  • Penser réparation
  • Privilégier l’équipement écolabel
  • Soutenir les démarches qui visent le respect de la convention internationale des droits de l’enfant : L’article 32 de la Convention internationale des droits de l’enfant indique que « les États parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de  compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social », voir à ce sujet le site de l’UNICEF.
  • Soutenir et relayer les actions des ONG, notamment celles de Amnesty international et

Relayer cet article !

Pour approfondir :

  • « Voilà pourquoi on meurt », Rapport Amnesty International, 2016 ici
  • « Ghana : la décharge d’Agbogbloshie », La revue Quart-Monde 2018 ici
  • « La face cachée du numérique » Guide ADEME, novembre 2019 ici
  • « La face honteuse du «métal bleu» » , Le Monde diplomatique, juillet 2020 ici

Comptine sur mon téléphone

 Mon  smartphone
 Il me sonne
 Je l’abandonne
 Et je fredonne…
  
 Ma petite boîte
 Je la remboite
 Puis je déboite
 Et ça miroite…
  
 Ma p’tite machine
 Qu’est si maline
 Je la décline
 Et j’imagine…
  
 Mon téléphone
 Il me siphonne
 Ça me chiffonne
 Et je randonne…           
  
 Mon  smartphone
 Il me sonne
 Je l’abandonne
 Et je fredonne…

EBH

Le numérique : la réponse à tout, pour tous ?

À l’heure du confinement, la tentation est grande de voir dans le numérique la solution aux problèmes ainsi qu’aux questions qui se posent (voire même à celles qui ne se posent pas !). Ce texte est porté par le Comité Enfants et Écrans et soutenu par plusieurs associations. N’hésitez pas à partager !

Gardons-nous du tout numérique, stopcovid l’appli de trop !

Dans la crise que nous traversons, si les enjeux sanitaires, sociaux et économiques sont à l’épicentre, les outils numériques sont souvent en première ligne et nous mettent en contradiction sur plusieurs points. L’ampleur des usages numériques ne peut occulter les limites de ces outils.

Les outils numériques accroissent les inégalités sociales et ne peuvent remplacer l’école

La fermeture des écoles et des lieux de formation a vu la mise en place de dispositifs d’apprentissage en ligne, via internet, pour permettre une continuité scolaire et éducative, l’école à la maison ou la formation à distance. Certains s’en sont emparés avec enthousiasme, en appui sur des discours technophiles, relayés par des plateformes commerciales très intéressées financièrement. Mais la réalité a mis aussi en lumière les limites de l’immédiateté du « tout numérique ». La machine ne peut remplacer les interactions sociales. Les contenus en ligne doivent être pensés dans des scénarios pédagogiques intégrant de la coopération, de l’alternance de situations cognitives différentes. Les inégalités sociales face à l’information et aux connaissances ont explosé : inégalités d’équipement ou d’accès au réseau, mais aussi différences dans la disponibilité et la capacité des parents à accompagner leurs enfants, du fait de leurs propres conceptions des activités scolaires et des activités numériques.

Le nécessaire soutien à l’audiovisuel public et à l’information journalistique indépendante

Les plateformes numériques sont de précieux moyens de rester en relation, de se parler, de se voir, d’échanger images et vidéos, de donner l’illusion d’être ensemble. Elles constituent, du fait du confinement de la population, une alternative à l’absence d’interactions physiques. Mais pendant cette période de confinement de la moitié de l’humanité, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et autres NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) continuent de monétiser nos usages et nos données, en y trouvant une manne de profits toujours plus élevés. Ils renforcent leur collecte de données et leur situation de monopole, secteur d’activité par secteur d’activité, sans contribuer de façon juste aux budgets des Etats. En outre Google et Facebook en particulier, via leurs médias sociaux propriétaires (YouTube, Instagram, WhatsApp…) renforcent leur position dans l’accès à l’information, à sa production et à

sa circulation. Il est plus que jamais nécessaire de soutenir l’audiovisuel public et la production d’une information indépendante et éditorialisée. France télévisions a bien compris l’intérêt de renforcer l’offre éducative en ces temps de mise en difficulté du service public de l’éducation.

L’appli Covid : une menace pour les libertés fondamentales

Pour résoudre la crise sanitaire et relancer l’économie le plus rapidement possible, le gouvernement propose une application mobile, Applicovid, destinée à tracer les citoyens grâce aux « suivis de contacts », assurant le pistage des personnes susceptibles d’être contaminées. Le numérique nous aiderait ainsi, à sortir du confinement en améliorant la sécurité sanitaire. Cette application disposerait de toutes les données des usagers et de leurs contacts et nous pouvons être inquiets des usages qui pourraient en être faits au détriment des libertés constitutionnelles.

Conscients de la contradiction et des risques de cette proposition, ses défenseurs mettent en avant les garde-fous technologiques et juridiques qu’il faudrait lui apporter, en matière de protection de la vie privée, de consentement volontaire, de transparence du code informatique des algorithmes supports et de limitation temporelle du recueil des données en jeu, particulièrement sensibles.

De nombreuses questions restent cependant en suspens. Les enfants et les mineurs seraient-ils concernés par un tel dispositif ? N’ouvre-t-on pas la porte à l’obligation de ne se déplacer qu’avec son smartphone, obligation qui serait une atteinte fondamentale à nos libertés ?

Une vigilance et une réflexion critique vis-à-vis de nos usages du numérique, conformément aux acquis de l’éducation critique aux médias et à l’information, s’imposent d’urgence !

Nous demandons de surseoir immédiatement à la mise en place de cette application….

– Parce que son efficacité est loin d’être prouvée (risque d’un seuil d’utilisation trop faible, nombres d’incertitudes techniques et logicielles, contre effets face aux mesures de protection…).

– Parce qu’elle pose des questions de libertés individuelles et collectives et qu’elle s’inscrit dans une approche purement sécuritaire.

– Parce que le libre choix sera une illusion face à la pression sociale et la capacité des industries à la vendre, voire à l’imposer.

– Parce qu’il ne faut pas qu’une telle incitation encourage la précocité de l’équipement des enfants.

– Parce qu’il faut plutôt renforcer, en y consacrant prioritairement les moyens financiers et industriels, les tests de dépistages, l’accès aux masques et autres supports physiques de protection.

Cette vision de la sécurité favorise l’émergence d’une « société du contrôle » au détriment du développement d’une solidarité authentique. Elle risque d’entraîner la suspicion, le rejet de l’autre, la discrimination. Acteurs du monde de l’éducation, de la recherche, des sciences humaines et des sciences sociales, nous souhaitons lui opposer une approche qui privilégie résolument l’intégrité de l’information, la responsabilité individuelle et collective, fondements d’une société de la confiance et du partage.

Aujourd’hui en pleine crise, demain pour en sortir et après-demain pour refonder un futur durable, l’éducation à la solidarité active, la formation à la pensée critique des enfants et des jeunes, de tous les citoyens et toutes les citoyennes, sont et seront les piliers de notre manière de « faire société » et de notre démocratie. C’est dans le creuset de ces valeurs, que nous devons construire des réponses. La technologie y a toute sa place si elle est maîtrisée et au service de nos droits fondamentaux.

Le 22 avril 2020

A l’initiative du Comité Enfants et Écrans

Le Comité enfants et écrans rassemble des chercheurs, des enseignants, des militants associatifs de l’éducation aux médias et à l’information, des professionnels de l’enfance, des pédopsychiatres, préoccupés de construire une relation critique et réflexive aux écrans médiatiques.

Claude ALLARD, pédopsychiatre, Les désarrois de l’enfant numérique, Paris, Hermann, 2019.

Elisabeth BATON-HERVE, docteure en sciences de l’information et de la communication, Consultante et formatrice Parents, enfants et médias, Grandir avec les écrans ? Ce qu’en disent les professionnels de l’enfance, Toulouse, Erès, 2020.

Laurence CORROY, MCF HDR Université Paris 3, laboratoire CERLIS, Education et médias : la créativité à l’ère du numérique, ISTE ed., 2016.

Valérie-Inès DE LA VILLE Pr. Université de Poitiers, Directrice du Centre euro-péen des produits de l’enfant.

Eric FAVEY, Vice-Président du Collectif Enjeux e-média, ancien Président de la Ligue de l’Enseignement.

Christian GAUTELLIER, Directeur national des Ceméa en charge des pôles Culture et Médias, directeur du festival international du film d’éducation, Président du

Collectif Enjeux e-médias.

Sophie JEHEL, MCF Université Paris 8, Laboratoire CEMTI, en codirection avec Alexandra Saemmer, Education critique aux médias et à l’information, presses de l’ENSSIB 2020.

Christine MENZAGHI, co-responsable de nombreux projets d’éducation aux mé-dias et à l’information, secrétaire générale du Collectif Enjeux e-médias.

Philippe MEIRIEU, Professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2

Alexandra SAEMMER, Pr, Université Paris 8, Laboratoire CEMTI, Rhétorique du texte numérique. Figures de la lecture, anticipation d’e-pratique, Presses de l’ENSSIB, 2015.

Avec le soutien des Ceméa, du Collectif Enjeux e-médias, de la FCPE, de la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants), de l’ICEM et de l’association ALERTE écrans.

Académies des sciences, de médecine et des technologies : un appel ambigu

Ainsi, nos Académies des sciences, de médecine et des technologies ont-elles rendu public ce qu’elles présentent comme un « appel » intitulé : « L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans »

On se souvient de l’Avis de l’Académie des sciences publié en 2013*. Aujourd’hui, l’un de ses auteurs reconnait : « Nous étions un peu trop optimistes et n’avions pas assez insisté sur les effets délétères »**. De fait, l’avis en question avait alors soulevé une vive polémique. Chercheurs, universitaires, professionnels, cliniciens de l’enfance et associations s’étaient  élevés contre un diagnostic biaisé par ce qui apparaissait alors comme une volonté de relativiser les discours plus sévères sur les conséquences préoccupantes de la massification des écrans. Il aurait suffi que les auteurs de l’avis élargissent leurs investigations aux chercheurs, universitaires et autres experts nationaux expérimentés, très au fait de ces questions et pour certains, depuis de longues années, pour éviter une telle erreur.

Cette fois, on ne prend le risque ni d’un rapport ni d’un avis et ce n’est plus une seule académie qui est concernée, mais trois. À quel(s) objectif(s) réel(s) répond cette initiative ? Pourquoi de telles institutions se regroupent-elles pour émettre un simple appel qui ne s’appuie aucunement sur la littérature scientifique ? Pourquoi se réfugient-elles derrière leur statut et légitimité pour intervenir dans un débat social sans se référer à un plus large panel de spécialistes ? Les auteurs de l’appel émettent le vœu de recherches conduites en interdisciplinarité. En effet, nous devrions aller vers plus de complémentarité et développer de plus nombreuses collaborations entre approches théoriques et champs disciplinaires. L’écrit dont il est question ici fait mention de neurophysiologie, de psychologie, de philosophie, de sciences cognitives, mais il fait l’impasse sur les sciences de l’information et de la communication quand elles sont pourtant éminemment concernées par le sujet.

Sur le fond, nous relevons une meilleure prise en compte des effets néfastes des écrans. Néanmoins, il ressort de la lecture de ce document une forte insistance sur l’aspect vulnérabilités personnelles, familiales et sociales. Il est incontestable que ces vulnérabilités entrent en ligne de compte, de nombreux sociologues l’ont constaté. Néanmoins, nous ne savons pas encore dans quelle mesure certaines fragilités peuvent aussi être engendrées par la technologie. Une technologie aux mains de grandes firmes internationales qui ne s’embarrassent pas de considérations déontologiques pour rendre captif l’usager qu’il soit ou non adulte.

Lorsque l’on côtoie régulièrement les parents et les professionnels des secteurs médicaux, paramédicaux et sociaux, sur leurs terrains d’intervention, c’est la complexité à l’œuvre dans l’usage qui est fait des technologies numériques qui s’impose à l’observateur. En effet, il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre ce qui relève d’une pathologie ou de comorbidités*** particulières et ce qui relève des moyens et de la force dont disposent les acteurs marchands pour influencer les comportements.

Certes, les parents et les éducateurs ont un rôle important à jouer dans l’éducation au bon usage des écrans. Reconnaissons néanmoins qu’ils sont soumis, de même que les enfants dont ils ont la charge, à des discours contradictoires. Prôner l’autorégulation est une bonne chose, mais cela ne suffit pas quand on sait que les industriels, concepteurs et autres fournisseurs d’applications mettent tout en œuvre pour conduire à une surconsommation et à des comportements excessifs. Cette réalité, qui confine à l’injonction paradoxale, gagnerait à être véritablement prise en compte.

L’écrit publié ce 9 avril dernier fait montre d’une grande prudence quant au terme d’addiction. Pourquoi pas ? Sur ce point les recherches doivent se poursuivre. Mais quelle n’est pas  notre surprise de lire : « Il est important de fixer un temps ritualisé dédié aux écrans afin d’apprendre à l’enfant à attendre »****. Que l’enfant doit faire l’apprentissage du plaisir différé est en effet essentiel dans la construction de sa personnalité. Pour autant, point n’est besoin de ritualiser l’usage des écrans. Bien au contraire, la ritualisation risque justement de conduire à une forme de dépendance. Il sera plus judicieux de signifier à l’enfant que ces écrans peuvent être utilisés occasionnellement pour des usages précis et limités, mais que certaines journées peuvent se vivre sans le recours à l’écran.

Les problèmes posés par la présence massive des écrans dans l’environnement des familles concernent toutes les tranches d’âge ainsi que les adultes, notamment parents et éducateurs. Il nous faut tout de même insister particulièrement sur la petite enfance. Nous savons qu’en matière d’écrans, les bons plis se prennent dès l’enfance. A Contrario, les mauvaises habitudes prises dès le plus jeune âge ont tendance à persister par la suite. Tout le monde s’accorde à dire que, chez le tout-petit, les expériences sensorimotrices sont fondamentales. De même, des interactions humaines riches garantissent le bon développement du langage. Soyons sérieux : qu’apportent réellement les écrans aux enfants de moins de trois ans ? Le petit d’homme ne trouve-t-il pas dans son environnement tout ce qui lui est nécessaire sans en passer par les écrans ? Si ces objets s’imposent à lui dans les tout premiers moments de sa vie, ce n’est en rien pour servir son bien-être, ils répondent plutôt à des impératifs commerciaux.

Ne chargeons pas trop les parents. La plupart d’entre eux sont conscients de l’importance d’accompagner leurs enfants, petits et grands, dans l’univers des écrans numériques. L’attitude éducative qu’ils mettent en œuvre dans ce domaine est bien souvent contrecarrée par des discours marchands qui n’hésitent pas à saper cette vigilance parentale. Nous aurons beau émettre de sages recommandations, si nous demeurons aveugles à cette réalité-là, elles resteront vaines. Il faut beaucoup de discernement pour ne pas céder aux sirènes des grandes marques et ne pas se laisser prendre dans les pièges du marketing et de la communication qui envahissent l’espace social à grand renfort d’illusions et de mensonges. Les plus avisés s’y laissent parfois prendre.


*BACH J.F., HOUDE O., LENA P., TISSERON S., L’enfant et les écrans, Un Avis de l’Académie des sciences, Le Pommier, janvier 2013.

**SANTI P., « Ecrans : appel des académies à une « vigilance raisonnée », Le Monde, 10 avril 2019.

***Comorbidité : association de plusieurs pathologies et conséquences qui en résultent.

**** »L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans. Appel à une vigilance raisonnée sur les technologies numériques », Académie des sciences, Académie de médecine, Académie des technologies, 9 avril 2019, p. 5.




Famille « tout-écran » ou famille « moins-d’écrans » ?


En cette fin d’année, les petites et grandes machines de la sphère numérique se présentent à nous avec insistance. Ne mésestimons pas le temps de la réflexion qui doit précéder tout acte d’achat. Pour qui ? Pourquoi ? Pour quels usages ? Avec quelles conséquences éventuelles pour l’utilisateur (plus il est jeune plus la question est cruciale) et avec quelles répercussions sur la vie familiale ?

Les recommandations de tous ordres ne manquent pas pour les parents : guides papier, sites internet, vidéos, se font fort d’éduquer les familles à un bon usage des écrans. Dernière en date, une série de petits films à l’initiative de France TV, intitulée « La famille tout-écran ». « Cette série permet de prévenir les familles sur les risques, les informer et les accompagner dans les bons usages des multiples écrans qui nous entourent plus que jamais » informe la page d’accueil de France TV éducation

Le titre de la série, qui est également celui d’un guide-papier édité par le CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information) interroge. Pourquoi « La famille tout-écran » alors que l’objectif affiché est de prôner un usage avisé et régulé des écrans. C’est-à-dire, et en dehors des risques à éviter, un usage non envahissant, qui laisse la part belle aux interrelations familiales, sociales, ainsi qu’aux activités hors écrans ? Le court générique qui précède chaque épisode représente lui-même chaque membre de la famille avec un écran. Sous-entendu « les écrans nombreux dans les foyers sont devenus incontournables ».

Arrêtons-nous un instant sur l’image du père véhiculée par cette série dite éducative. Il y est ridiculisé, à côté de la plaque, incompétent. Pourquoi en faire une telle représentation ? Le père n’est-il pas, comme l’a suggéré le célèbre psychanalyste britannique, DW. Winnicott, celui qui incarne la loi, qui pose des interdits ? N’est-il pas support d’identification, d’apprentissage ?[1] L’image symbolique du père en partage dans l’inconscient collectif, reste d’une grande importance pour l’équilibre familiale parce que structurante pour chacun de ses membres. Pourquoi ternir cette image sinon pour amoindrir l’efficacité d’un message de prévention qui pourrait dans le même temps nuire à l’industrie du numérique ?

Autre question : pourquoi le générique donne-t-il à voir un père en train de consommer ce qui ressemble à des pop-corn dans un grand saladier ? L’association grignotage-écran ne renvoie pas seulement au cinéma, on la retrouve dans maints dessins animés et autres programmes de télévision. Une telle insistance sournoise dans les représentations médiatiques répond à coup sûr aux attentes des grands annonceurs de l’agroalimentaire désireux d’exposer les produits et conduites alimentaires qui leur sont favorables. Voir l’article sur Garfield. Pourtant, le plus souvent, ces produits de grignotage sont trop gras, trop sucrés et/ou trop salés.  La chaîne France TV contrevient ainsi manifestement aux recommandations de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Dommage, car les messages de prévention ont une chance d’être efficaces s’ils sont cohérents. Les organismes publics ne devraient-ils pas montrer l’exemple au secteur privé en évitant de se désavouer les uns les autres ? Ne leur revient-il pas d’œuvrer de concert pour l’éducation, la santé et le bien-être des enfants et de leurs familles ?

Enfin, et je ne recherche pas l’exhaustivité de l’analyse, il y a lieu de considérer le standing de la famille mise en scène. Nous sommes en présence d’un couple avec trois enfants, ces personnages évoluent dans un intérieur plus que confortable. Les familles moins bien pourvues, aux prises avec des difficultés financières, aux fins de mois difficiles, auront certainement beaucoup de difficultés à se reconnaître dans ces différentes situations. La famille classique, CSP + serait-elle la norme ? En vérité, les multiples écrans que nous connaissons sont présents dans des milieux sociaux, géographiques et culturels extrêmement variés et dans des configurations familiales de plus en plus diversifiées. Les messages de prévention ne pourraient-ils tenir compte de ces multiples facteurs qui entrent en jeu dans l’usage des écrans ?

La présente série de 15 vidéos autour de la gestion des écrans semble, en creux, délivrer un autre message : « pas de problème avec les écrans si les parents savent les gérer ». Ce qui sous-entend que la responsabilité incombe aux seuls parents. Le plus souvent en effet, la responsabilité qui revient aux acteurs du marché est totalement occultée. C’est un écueil commun aux diverses recommandations émises dans l’espace social au sujet des écrans. Nous ne devons pourtant pas négliger les savoir-faire déployés par les grandes firmes internationales pour forcer l’usage intensif de ces multiples écrans. Les techniques de persuasion s’appliquent ainsi au design des appareils : émoticônes, notifications, smileys et autres menus, sont conçus pour capter, retenir l’attention et obtenir des actes répétitifs de consultations et de recours aux écrans. Les parents sont, eux ainsi, pris en tension entre les messages de prévention qui leur sont adressés et une économie de l’attention qui incite à une surutilisation des écrans.

Les organismes publics ont raison de faire de la prévention et de viser l’éducation, en revanche, ils ne devraient pas mentir par omission et manipuler sournoisement, mais au contraire, délivrer un discours objectif et cohérent.


 [1]Et cela même si cette fonction symbolique peut aussi bien être assumée par un substitut paternel.

Des enfants surexposés aux écrans : oui, « addiction aux écrans » et « autisme virtuel », peut-être pas…

Les technologies numériques ont connu une accélération très importante ces dernières années. Ce faisant, les familles se sont équipées massivement d’écrans de tous modèles, grands et petits, fixes et mobiles, aux multiples convergences et fonctionnalités.

Les médias, autrefois dévolus aux adultes ainsi qu’aux plus jeunes, mais dans des créneaux horaires très circonscrits, s’invitent maintenant dans la vie des enfants sous forme d’écrans de plus en plus précocement. Les bébés se voient affublés d’une tablette aux programmes soi-disant éducatifs quand les enfants d’âge scolaire sont pourvus d’un smartphone (c’est-à-dire d’un ordinateur de poche) dès le primaire. Ainsi, les indications d’âge prônées par certains sont indubitablement désavouées par des propositions marchandes souvent alléchantes et mensongères.

Ceci étant, la réalité à laquelle nous avons affaire aujourd’hui devient préoccupante pour les enfants surexposés aux écrans et pour la qualité des relations intrafamiliales. Surutilisés, les écrans agissent comme de véritables perturbateurs du développement de l’enfant. Les professionnels de santé, travailleurs sociaux, éducateurs et acteurs de l’enfance font des observations inquiétantes : retards de langage, troubles de l’alimentation, du sommeil, de la motricité fine et globale, isolement affectif… Ces symptômes semblent toucher de plus en plus d’enfants et un nombre croissant de familles[1]. Il est important d’en prendre acte afin d’enrayer cette déplorable tendance avant qu’il ne soit trop tard.

Si les médias ont toujours suscité préoccupations et débats passionnés dans leurs rapports aux enfants[2], les écrans nomades du moment, donnent à la question de l’éducation, et du « prendre soin »[3] des enfants, une dimension nouvelle. Ils sont conçus de manière à capter l’attention et à retenir l’usager le plus longtemps possible et s’imposent au consommateur avec une grande puissance marketing. Comment dès lors reporter la responsabilité sur les seuls parents ? On le voit, les tentatives de réponses que sont les préconisations d’âges et d’éducation aux médias ne sont pas de nature à faire le poids si elles ne sont pas accompagnées de politiques visant à encourager les firmes concernées à des pratiques plus éthiques.

Les progrès de la technologie numérique ne connaissent pas le même rythme que la recherche. L’élaboration de la pensée ne peut se passer d’un temps de maturation, salvateur d’ailleurs, car il apporte la distanciation nécessaire à l’appréhension du sujet. Comment alors rendre compte du phénomène ? Comment dire les faits observés ? Comment les nommer ? Comment les qualifier ? La tentation est grande, dans l’urgence, d’emprunter à d’autres champs les concepts qui nous manquent. Les expressions « addiction aux écrans », « autisme virtuel », semblent vouloir combler ce vide. Toutefois, le risque n’est-il pas de manquer une réalité singulière ? D’oblitérer des tenants et des aboutissants susceptibles de nous éclairer plus justement ? Dans La formation de l’esprit scientifique Gaston Bachelard identifie les obstacles à la culture scientifique. Nous en retiendrons deux dans le cadre de cet article : l’expérience première et l’usage de métaphores. « L’expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr, nous dit-il[4] […] « Au spectacle des phénomènes les plus intéressants, les plus frappants, l’homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit pas s’étonner que la première connaissance objective soit une première erreur. »[5] Il nous faut ainsi faire un pas de côté pour nous détacher de notre objet, le re-voir sous un autre angle et repenser la façon de poser la question. Un autre obstacle épistémologique identifié par le philosophe est la métaphore : « qu’on le veuille ou non, les métaphores séduisent la raison ». L’excès de métaphorisation est encore trop courant et fait semble-t-il barrage à une problématisation plus fructueuse. Nous devons, chercheurs, professionnels, cliniciens et experts, interroger notre manière de saisir nos objets de préoccupation et de les médiatiser. Plus que jamais, la prudence s’impose.

Néanmoins, les faits énoncés plus avant sont là, prégnants, inquiétants. Ils nécessitent que soient mises en place des études épidémiologiques et longitudinales transdisciplinaires : en sociologie, médecine, psychoéducation, imagerie cérébrale, etc., et cela dans les meilleurs délais.  Car il devient impératif de mesurer l’ampleur du phénomène de surexposition et ses conséquences. C’est la question de la santé des enfants et de leur bien-être qui est en jeu.

 

[1] Je m’appuie ici sur une enquête que j’ai réalisée auprès de professionnels de divers horizons et sur les témoignages de parents ou d’acteurs du monde de l’enfance lors de formations ou de conférences.

[2] BATON-HERVE, Elisabeth, Les enfants téléspectateurs. Programmes, discours, représentations, L’Harmattan, 2000.

[3] STIEGLER, Bernard, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008.

[4] BACHELARD, Gaston, La formation de l’esprit scientifique, p. 23.

[5] Ibid., p.54.

Bébés et écrans : une vidéo paradoxale !

Voici une vidéo pour le moins paradoxale. Diffusée par la Fondation pour l’enfance, elle semble avoir pour intention de signifier aux parents l’importance du jeu, du faire, et de la communication parents-enfant pour le tout-petit, activités sur lesquelles les écrans ne devraient pas empiéter.

En réalité le message véhiculé est très ambigu (voir ici). Notons tout d’abord qu’il ne fait aucune mention à la règle communément partagée par les professionnels de l’enfance et différents experts : pas d’écrans avant trois ans. En avril 2008 la Direction générale de la Santé émettait un avis selon lequel elle déconseillait la télévision aux enfants de moins de trois ans. Elle ajoutait qu’ « au-delà de trois ans, chez le jeune enfant, l’usage de la télévision doit être particulièrement prudent ». Nous disposons aujourd’hui de suffisamment de données pour considérer que cette recommandation doit s’appliquer à tous les écrans, quels qu’ils soient et quels que soient leurs contenus. Il y a là un enjeu majeur de santé publique.

Même si les petits bouts de chou mis en scène dans des situations de jeux manipulent les écrans à d’autres fins que celles pour lesquelles ils sont prévus, il n’empêche que ceux-ci sont omniprésents dans ce film. Et puis enfin, les écrans ne sont pas des jouets ! Au final ce que montrent les images est en porte-à-faux avec ce que disent les messages écrits qui les accompagnent. Exemple : « Apprendre à communiquer, c’est bien mieux avec les autres », « Avant, trois ans, communiquer c’est mieux avec ses parents ». Or, l’adulte est le grand absent du film en question. Les relations interpersonnelles sont importantes entre enfants, mais elles le sont tout autant avec les adultes de l’entourage lorsque ceux-ci accompagnent l’enfant avec bienveillance, l’encouragent dans ses activités et entrent dans des interactions langagières avec lui.

Par ailleurs, remarquons cet enfant qui réclame des chips à son père, via un smartphone : « papa je veux des chips ! ». Une demande pressante faite en criant et qui se trouve immédiatement satisfaite : une main adulte vient lui tendre un paquet de chips. Un des commentateurs de la vidéo sur YouTube remarque « les nutritionnistes apprécieront le coup des chips ». En effet ! L’absorption de chips par un tout petit représente 1) des risques nutritionnels, car comme chacun le sait, il s’agit d’un aliment particulièrement gras et salé, 2) des risques de fausse route, car faut-il le rappeler, la déglutition d’un enfant en bas âge n’est pas celle d’un adulte.

Dommage, les parents n’ont pas besoin de confusions supplémentaires tant ils sont déjà soumis à des injonctions paradoxales. La vidéo dont nous parlons est annoncée sous le titre « digital bébé », un tel énoncé pose en soi problème si l’on considère que l’enfant de moins de trois ans n’est pas concerné  par les écrans. Mais quelle est la véritable intention de la Fondation pour l’enfance : la protection des enfants ou la promotion des smartphones ? Sur son site elle affirme : « Pour garder contact avec ses proches entre bébé et sa famille éloignée physiquement, le contact se noue très bien via une application d’appel vidéo. Les smartphones servent aussi à rester en contact .» On croirait avoir affaire à un discours marchand ! (Pour les différentes déclinaisons du message voir « Bébé et écran : je fais comment ? »).

Lire aussi : Les tout-petits et les écrans ne font pas bon ménage

Des écrans pour les jeunes enfants ? mais que voient-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

Les journaux télévisés : entre information et promotion

Hier, 3 octobre 2016, la chaîne publique France 2 a diffusé un reportage sur la consommation des bonbons qui, aux dires de son présentateur, serait en augmentation. Placé en fin de journal le sujet est annoncé dans « le dossier du jour ».

Ne nous y trompons pas, ce reportage ne cible pas particulièrement nos petits chérubins. Il s’intéresse aussi aux grandes personnes qui deviendraient elles-mêmes mangeuses de bonbons. A ce titre, le micro-trottoir est très éloquent, il se tourne dans un premier temps vers des enfants pour s’orienter ensuite vers des adultes de moins de 50 ans : un homme pour lequel manger des bonbons « ça réconforte, ça fait du bien, ça relaxe », une femme ensuite tout aussi positive « Un petit coup de déprime ? Aller, hop ! un bonbon et ça repart ». Nous apprenons que les Français consommeraient 3 kg de bonbons par an et par personne. C’est possible, mais cette affirmation n’est accréditée par aucune étude. Le secteur serait en pleine croissance, 2 % depuis le début de l’année, nous voulons bien le croire, mais le reporter ne cite pas ses sources.

Les téléspectateurs sont invités à visiter une entreprise située dans le Gard. Le micro est alors tendu au responsable fabrication Haribo, puis à la responsable du pôle stratégie innovation Haribo qui nous fait découvrir les nouveaux produits de la marque (des fraises Tagada roses et violettes, la belle affaire ! ) et enfin au président de Haribo France filmé devant la mascotte de la marque.  Pour faire bonne mesure, les auteurs du reportage se sont intéressés à une autre marque de bonbons : Lutti. Cette fois ce sont les responsables recherche et marketing qui sont successivement interviewés. Tout cela agrémenté d’images de bonbons de toutes formes, de toutes couleurs, fabriqués en abondance et distribués en magasins où une présentation astucieuse autant qu’attrayante encouragera le téléspectateur-consommateur à succomber à la tentation.

Ce reportage du journal télévisé de la deuxième chaîne d’information du service public interroge. Des informations dignes de ce nom ne devraient-elles pas être plus riches dans leur contenu, plus objectives dans leur présentation ? Le téléspectateur ne serait-il pas en droit d’attendre un contrepoint ?

Par ailleurs, qu’en est-il de la campagne de prévention du PNNS (Programme national nutrition santé) par exemple ? N’est-ce pas là un moyen pour les grands annonceurs de contourner l’obligation qui leur est faite d’accompagner leurs messages publicitaires d’une mention sanitaire comme « Pour votre santé ne mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé » ? Mais alors que dire de la connivence ici décelée entre les journalistes et les acteurs du monde marchand ? Il est certain en tout cas que ce « journalisme de marché »[1] sert bien plutôt les intérêts croisés des journalistes et de leur chaine, des communicants et de leurs annonceurs, que ceux des téléspectateurs.

 

 

[1] BENILDE. Marie, On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, Raison d’agir, 2007.

Le journal télévisé : entre information et promotion

Hier, 3 octobre 2016, la chaîne publique France 2 a diffusé un reportage sur la consommation des bonbons qui, aux dires de son présentateur, serait en augmentation. Placé en fin de journal le sujet est annoncé dans « le dossier du jour ».

tv-jt

Ne nous y trompons pas, ce reportage ne cible pas particulièrement nos petits chérubins. Il s’intéresse aussi aux grandes personnes qui deviendraient elles-mêmes mangeuses de bonbons. A ce titre, le micro-trottoir est très éloquent, il se tourne dans un premier temps vers des enfants pour s’orienter ensuite vers des adultes de moins de 50 ans : un homme pour lequel manger des bonbons « ça réconforte, ça fait du bien, ça relaxe », une femme ensuite tout aussi positive « un petit coup de déprime ? Aller, hop ! un bonbon et ça repart». Nous apprenons que les Français consommeraient 3 kg de bonbons par an et par personne. C’est possible, mais cette affirmation n’est accréditée par aucune étude. Le secteur serait en pleine croissance, 2 % depuis le début de l’année, nous voulons bien le croire, mais le reporter ne cite pas ses sources.

Les téléspectateurs sont invités à visiter une entreprise située dans le Gard. Le micro est alors tendu au responsable fabrication Haribo, puis à la responsable du pôle stratégie innovation Haribo qui nous fait découvrir les nouveaux produits de la marque (des fraises Tagada roses et violettes, la belle affaire ! ) et enfin au président de Haribo France filmé devant la mascotte de la marque.  Pour faire bonne mesure, les auteurs du reportage se sont intéressés à une autre marque de bonbons : Lutti. Cette fois ce sont les responsables recherche et marketing qui sont successivement interviewés. Tout cela agrémenté d’images de bonbons de toutes formes, de toutes couleurs, fabriqués en abondance et distribués en magasins où une présentation astucieuse autant qu’attrayante encouragera le téléspectateur-consommateur à succomber à la tentation.

Ce reportage du journal télévisé de la deuxième chaîne d’information du service public français interroge. Des informations dignes de ce nom ne devraient-elles pas être plus riches dans leur contenu, plus objectives dans leur présentation ? moins complaisantes ? Le téléspectateur ne serait-il pas en droit d’attendre un contrepoint ?

Par ailleurs, qu’en est-il de la campagne de prévention du PNNS (Programme national nutrition santé) ? Ne serait-ce pas là un moyen pour les grands annonceurs de contourner l’obligation qui leur est faite d’accompagner leurs messages publicitaires d’une mention sanitaire comme « Pour votre santé ne mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé » ? Mais alors que dire de la connivence ici décelée entre les journalistes et les acteurs du monde marchand ? Il est certain en tout cas que ce « journalisme de marché »[1] sert bien plutôt les intérêts croisés des journalistes et de leur chaine, des communicants et de leurs annonceurs, que ceux des téléspectateurs.

Au fait, Halloween, c’est bien le 31 octobre n’est-ce pas ?

Voir le JT en replay

Consulter le site du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel sur les communications commerciales.

[1] BENILDE. Marie, On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, Raison d’agir, 2007.

La nouvelle poupée qui manipule les enfants : « Hello Barbie »

Barbie

De la Barbie manipulée par l’enfant à la Barbie manipulatrice d’enfants

Chez Mattel on n’arrête pas le progrès ! Une nouvelle Barbie a vu le jour en 2015 « Hello Barbie ». Elle se voit commercialisée en cette fin d’année aux Etats-Unis. De quoi s’agit-il exactement ? L’hebdomadaire allemand Stern en explique très bien le système : « … elle enregistre en permanence l’ensemble des sons émis dans son environnement. Si elle reconnait que quelqu’un est en train de parler, la poupée enregistre ce qui est dit et le transmet à un serveur Mattel. La langue est analysée là-bas et une réponse adéquate est générée ».

De plus, grâce à ce système, ce sont aussi les centres d’intérêts et les goûts des enfants qui sont enregistrés et analysés. A quelles fins ? Nous ne sommes pas si naïfs pour croire que ces données très « personnelles », très « privées » ne seront pas exploitées commercialement comme semble s’en défendre la firme de jeux et jouets.

Par ailleurs nous imaginons fort bien toutes les potentialités offertes par un jouet capable d’entretenir des conversations avec un enfant et d’écouter ce qui se dit alentour à l’insu des personnes de l’entourage. Cette poupée « cheval de Troie » ouvre sur des perspectives pour le moins préoccupantes : formatage du cerveau enfantin, messages prescriptifs, formation d’idées et de représentations favorables à la consommation, etc.

Les écrans s’en chargent déjà me direz-vous. J’en conviens, mais ici un pas supplémentaire est franchi dans la rencontre d’une marque avec l’enfant : en direct, dans son lieu de vie, en dehors de l’influence et du contrôle habituels des parents.

Or qu’en sera-t-il si ce système est placé sous le contrôle d’un pirate ? « Hello Barbie pourrait voir son système de communication utilisé pour lui faire dire tout ce que ledit pirate souhaiterait » avertit Matt Jakubowski chercheur américain en sécurité sur Internet.

Dans une économie mondialisée, ultralibérale, les produits et services destinés aux enfants ne font hélas pas l’objet d’un marché spécialement protégé. Le profit prime sur toute considération éthique et déontologique. C’est la raison pour laquelle nous, parents et éducateurs, devons sans cesse nous poser la question du sens et du bienfondé de ces offres marchandes pour les enfants qui nous entourent. Ce questionnement est d’autant plus impérieux en cette période de fêtes.

Oui, les enfants ont besoin de jouer, certes nous souhaitons que nos présents leur fassent plaisir. Mais nous voulons par-dessus tout veiller à leur bien-être et à leur épanouissement. Quels jeux et jouets contribueront à les éveiller à la diversité du monde qui les entoure, à nourrir leur propre créativité, à leur permettre de se construire dans toute leur singularité ? Ces questions essentielles ne doivent-elles pas, en toutes situations, guider nos choix et nos achats ?

Sur le même sujet lire également l’article paru sur le site Slate