Un Paris-Dakar pour les livres de l’amitié !

Une fois n’est pas coutume, parlons de livres. Après-tout, ne représentent-ils pas une merveilleuse alternative aux écrans, ici comme ailleurs ?

Un collège de Dakar dénommé CEM PA U19 a pris l’initiative de lancer un concours de lecture auprès de ses élèves qui, d’après leurs professeurs, lisent de moins en moins. L’objectif ? leur faire découvrir les livres, leurs auteurs et éveiller l’intérêt des collégiens pour la littérature. Seulement la bibliothèque de l’école ne comptait pas suffisamment de livres pour se lancer dans cette aventure. Ce projet méritait bien un coup de main.

DSC02550DSC02549

Quelques amis de chez nous, sensibles à cette démarche, ont réussi à organiser une belle collecte et à la leur envoyer. La bibliothèque du collège de Dakar s’est bien étoffée ! Un autre envoi est en cours.

DSC02539DSC02565DSC02563

Il semblerait que ce qui fait défaut actuellement dans cet établissement, ce sont des livres de qualité pour les enfants de 8 à 15 ans.

Si vous en disposez n’hésitez pas à vous faire connaitre via ce blog.

En attendant, les vacances sont là… Profitez-en pour faire une trêve d’écrans, troquez-les contre des livres par exemple, la lecture c’est bien aussi !

Publié dans Information | Tagué | Laisser un commentaire

« Seuls à la maison », une émission à décrypter (1)


La famille au cœur de la consommation

Décidément, quand il s’agit de faire du chiffre les chaînes ne reculent devant rien. Qu’elles appartiennent au réseau de télédiffusion privé ou à celui du service public, les mêmes logiques économiques prédominent. « TF1 fait de la télé-réalité uniquement pour faire de l’audience » affirmait clairement Édouard Boccon-Gibod » alors secrétaire général de l’antenne à TF1.[1] C’est bien la raison d’être de toute émission de télé-réalité. « Seuls à la maison » diffusée sur la chaine publique France 4  n’échappe pas à cet impératif.

La mise en scène d’enfants avec leur famille n’est pas nouvelle. Souvenons-nous de « On a échangé nos mamans » et de la très célèbre « Super Nanny » en passant par « Tahiti Quest ». Il est vrai que la cellule familiale est au cœur de la consommation. Dans « seuls à la maison » comme dans bien des programmes similaires, les marques ont tout loisir de se rappeler aux bons souvenirs des téléspectateurs en paradant naturellement tout au long de l’émission. L’exposition télévisuelle des familles avec leurs grands et petits bonheurs, leurs  plus ou moins gros tracas, assure sans aucun doute la dose d’émotions dont l’audience a besoin pour rester accrochée à l’écran.

Mais de toute évidence la télé-réalité ne se limite pas aux partenariats, aux placements de produits divers ainsi qu’aux produits dérivés en tous genres auxquels elle donne lieu. Ce style de programme favorise la diffusion de messages plus teintés idéologiquement qu’il n’y parait. Une certaine conception du rapport au monde et à l’environnement, des relations humaines et sociales, de la manière de se comporter y est promue aux dépens d’autres volontairement écartées.

L’émission « seuls à la maison » est traversée par un discours que nous pourrions résumer ainsi : « Les parents surprotègent leurs enfants. Ils ne les voient pas grandir. Il faut au contraire leur faire confiance. Ils sont capables de se débrouiller seuls. » À quel dessein peuvent bien répondre de telles assertions ? Quels risques peuvent-elles représenter si elles ne sont pas accompagnées d’une réflexion plus complète et plus approfondie sur l’éducation des enfants, sur les relations parents-enfants ?

La dépendance des programmes de télé-réalité aux grands annonceurs et aux pratiques mercantiles qu’ils favorisent en priorité conduit les concepteurs à délivrer des messages destinés à annuler toutes les résistances susceptibles de freiner les comportements de consommation attendus. Les plus jeunes sont des prescripteurs d’achat, ce sont aussi des consommateurs dans le présent, à moyen et à long terme. Les positionner comme « capables de… » ne revient-il pas à leur donner un statut et un pouvoir en réalité discutables, mais sans aucun doute favorables aux acteurs des médias et du monde marchand ?

Au cours du premier épisode, ces enfants de 8 à 12 ans se sont vu attribuer une certaine somme d’argent pour faire des courses dans un supermarché et dans un magasin d’accessoires de fête. Certes, ils ont été en mesure de ne pas dépasser le budget alloué. Cela suffit-il cependant à qualifier cette activité d’éducative ? Une vraie éducation à la consommation ne devrait-elle pas intégrer une réflexion sur la qualité des marchandises, leur provenance, la gestion des déchets qu’ils supposent, etc. ? De même, organiser une soirée festive entre camarades nécessite-t-il d’en passer par l’achat de produits standardisés dans les grandes surfaces spécialisées ? Les enfants ne sont-ils pas inventifs, créatifs et doués de savoir-faire personnels plus étendus que la simple réalisation de gâteau ?

On aura remarqué que ces jeunes comédiens improvisés avaient tous été équipés de tablettes et de smartphones. Sans doute est-ce là une des manifestations du monde moderne dans lequel ils vivent. Faut-il pour autant banaliser l’usage de ces technologies sophistiquées ? Chacun sait que ces écrans ne sont pas sans risques s’ils ne sont pas adaptés à l’âge et accompagnés d’une présence adulte dans leur utilisation. Enfin se posera-t-on la question de l’ouverture culturelle proposée ici à ces mineurs connectés, mais éloignés des livres ? (pas de bibliothèque dans cette spacieuse demeure pourtant bien équipée par ailleurs).

On le voit, un programme de télé-réalité est l’aboutissement d’une succession de choix, lesquels répondent aux intérêts des producteurs, diffuseurs et annonceurs et non pas à ceux des enfants et de leurs familles comme on voudrait nous le faire croire.

L’émission « Seul à la maison » se prête particulièrement bien au décryptage et peut servir de cas d’école pour une éducation à l’image et aux médias, pourquoi nous en priver ?

La suite avec le prochain article !

Autres articles à lire ou à relire sur ce blog :

Tahiti Quest : quelle leçon de vie pour les enfants ?

Tahiti Quest : le CSA interpellé

Familles et télévision, l’exemple de Super Nanny

 

 

[1] ROUW D., TEYSSIER E., « Les enjeux de la télé-réalité », Paris, Economica, 2003, p. 16, (propos rapporté par Alexandra FAURE, « La télé-réalité : la télé de la réalité ? » mémoire de sciences politiques, Université Lyon II 2006).

Publié dans Contribution | Tagué , , | Laisser un commentaire

Des écrans pour les jeunes enfants ? Mais que voient-ils ?

Les enfants ne voient pas comme nous !

Ella ses yeux

D’aucuns prétendent que les écrans tactiles (dits interactifs) comme la tablette seraient appropriés pour les bébés quand la télévision et les DVD (dits non interactifs) ne le seraient pas [1]. Cette catégorisation, en apparence logique, n’est absolument pas pertinente pour les enfants en bas âge. Pour nous en convaincre attachons-nous à prendre en compte les compétences qu’acquiert l’enfant tout au long de son développement.

Prenons le cas de la vue puisque c’est le sens le plus sollicité par les écrans. Qui se pose la question de ce que voit l’enfant selon son âge ? Pour rappel donc brièvement et dans le cas d’une vision normale.

A 6 mois l’enfant a acquis la vision en relief. A 1 an son champ visuel se rapproche de celui de l’adulte mais sa vision périphérique est peu précise, il ne saura l’utiliser tout à fait que plus tardivement (vers 8 ans). Même chose pour les couleurs dont il aura une perception totale autour de 3 ans. Quant à l’acuité visuelle, elle est de 4/10ème à 1 an et de 6/10ème à 2 ans. C’est seulement vers 5-6 ans qu’elle sera pleinement mature. Sur ce point le site des équipes de réfraction et de strabologie du CHU de Nantes nous apporte une représentation saisissante de l’acquisition progressive de l’acuité visuelle chez les enfants.

Mettons-nous à la place du tout petit enfant, quel intérêt pour lui d’être exposé à des images qu’il ne peut voir convenablement ?

Par ailleurs n’oublions pas que le développement de la vision est étroitement associé aux activités psychomotrices. La capacité progressive de l’enfant de se mouvoir, de se déplacer à quatre pattes, puis de marcher pour découvrir le monde qui l’entoure, va contribuer à une bonne acquisition de ses compétences visuelles.

 

Comment savoir quel type d’écran convient à notre enfant ? Quel contenu, quelle application lui proposer ? Vous pouvez vous référer aux articles précédents :

Quels écrans, quels contenus, à quel âge ? Quelques repères (1)

Quels écrans, quels contenus, à quel âge ? Quelques repères (2)

[1] L’enfant et les écrans, Avis de l’Académie des sciences, 2013.

 

Publié dans Contribution | Tagué , | 2 commentaires

A propos de harcèlement sur le web

Je vous recommande vivement cet article de Sophie JEHEL maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Elle s’interroge sur l’insuffisance de la régulation face aux problèmes de harcèlement sur le web qui affectent sévèrement les adolescents.

Des faits de harcèlement sur le web émaillent régulièrement la rubrique des faits divers. Depuis les drames de Jessi Slaughter (2010) et d’Amanda Todd (2012) en Amérique du Nord, l’idée d’une mise en danger des jeunes par le harcèlement sur les réseaux sociaux est devenue un leitmotiv de la prévention sur internet et un sujet d’inquiétude pour les adolescents. Lire la suite…

Publié dans Information | Tagué | Laisser un commentaire

Parents, ne laissez pas vos enfants seuls devant les programmes et chaînes jeunesse !

Lorsque l’on ose s’installer devant la télévision pour regarder les programmes que les chaînes destinent aux enfants on est loin d’imaginer ce que l’on va y trouver. Vous connaissez la chaîne Gulli ? Les enfants en parlent souvent car ils y passent beaucoup de temps. Récemment j’ai décidé de faire comme eux. Le 25 février dernier j’ai suivi les programmes présentés dans la rubrique jeunesse de 9 h à 12 h. La visite vaut son pesant d’or.

Je passerai sur tous ces dessins animés d’une grande pauvreté diffusés en continu entre bandes annonces et écrans publicitaires pour m’arrêter sur l’un d’entre eux : « Sprout à craqué son slip ». Je croyais que la médiocrité avait atteint ses limites mais avec cette série québécoise au titre original tout aussi prometteur « Mon derrière perd la tête » la sidération est à son comble. De quoi s’agit-il au juste ? Le personnage principal Zack Freeman a pour meilleur ami sa propre paire de fesses Sprout. L’ambition de Zack est de combattre les méchants fessiers et de devenir le plus grand botteur de fesses du monde. Tout un programme en vérité. La première saison est constituée de 52 épisodes de 11 minutes. Au total 572 minutes de débilités affligeantes. Et ce n’est pas terminé puisque la seconde saison est en cours. Les titres des épisodes laissent rêveur : « Maître péteur en rythme, le derrière de grand-mère rigole, péter à souhait, tornade de gaz, que le meilleur pue » et j’en passe ! Or j’avoue ne pas être rassurée lorsque dans l’épisode du jour l’un des personnages se voit affublé d’une paire de fesses en guise de tête.

Ce cas outrancier nous conduit à nouveau à pointer la responsabilité des professionnels de la télévision et de leurs partenaires. Mais il nous invite aussi à nous interroger sur notre responsabilité d’adultes citoyens. Nous qui côtoyons les enfants dans leur quotidien, nous qui assumons des fonctions d’accompagnement, d’éducation, de soins, que faisons-nous devant cette atteinte à l’enfant et au monde de l’enfance ? Pourquoi fermons-nous les yeux devant ces innombrables heures d’antennes pendant lesquelles défilent des personnages grotesques portés par des scenarii aussi pitoyables les uns que les autres ?

Cessons de nous désintéresser des programmes et chaînes jeunesse, arrêtons de feindre l’ignorance. Au contraire réagissons ! Essayons de mieux connaître les univers télévisuels proposés aux enfants pour faire entendre nos voix auprès des décideurs professionnels et politiques. Faisons en sorte que l’article 17 de la Convention internationale des droits de l’enfant soit respecté. Peut-être alors pourrons-nous espérer la télévision de qualité à laquelle les enfants ont droit.

Article 17

Les États parties reconnaissent l’importance de la fonction remplie par les médias et veillent à ce que l’enfant ait accès à une information et à des matériels provenant de sources nationales et internationales diverses, notamment ceux qui visent à promouvoir son bien-être social, spirituel et moral ainsi que sa santé physique et mentale. A cette fin, les États parties :

Encouragent les médias à diffuser une information et des matériels qui présentent une utilité sociale et culturelle pour l’enfant et répondent à l’esprit de l’article 29 ;

Encouragent la coopération internationale en vue de produire, d’échanger et de diffuser une information et des matériels de ce type provenant de différentes sources culturelles, nationales et internationales ;

Encouragent la production et la diffusion de livres pour enfants;

Encouragent les médias à tenir particulièrement compte des besoins linguistiques des enfants autochtones ou appartenant à un groupe minoritaire;

Favorisent l’élaboration de principes directeurs appropriés destinés à protéger l’enfant contre l’information et les matériels qui nuisent à son bien-être, compte tenu des dispositions des articles 13 et 18.

 

 

 

 

Publié dans Billet d'humeur | Tagué , | Laisser un commentaire

Pourquoi la publicité doit-elle être interdite dans les programmes télévisuels destinés à la jeunesse

Le débat sur la présence de publicités dans les programmes jeunesse est corrélatif de l’introduction de la publicité sur les chaines de la télévision française en 1968. Les questions de fond qu’il pose ont souvent eu tendance à être éludées au profit d’arguments intellectuellement pas toujours très honnêtes. Des arguments qui ne résistent pas, en tout cas, à l’épreuve des faits.

Certes ce débat est complexe puisqu’il nécessite de s’interroger sur l’aptitude des enfants de moins de 12 ans à différencier le contenu publicitaire du reste du programme. S’ils ne sont pas en capacité de le faire, la présence de messages persuasifs commerciaux au sein de leur programme s’apparente alors à de la manipulation. Cela dit, d’autres considérations sont à prendre en compte telles que l’incidence des spots publicitaires sur la structure du programme, le choix des émissions en terme de genre, de qualité, le rythme avec lequel les différents éléments s’enchainent au sein du programme dédié aux enfants. En effet l’introduction de la publicité change radicalement la relation du diffuseur aux jeunes téléspectateurs. Ces derniers deviennent une audience susceptible d’être vendue à des annonceurs. Or, les annonceurs seront intéressés par les espaces télévisuels qui leur sont proposés à la condition que l’ensemble du programme soit favorable à leurs annonces.

L’enfant face aux spots publicitaires

La littérature sur le sujet a démontré que la compréhension par les enfants de la publicité et de sa nature commerciale et persuasive ne s’acquiert que progressivement pour devenir mature vers 10-12 ans. Avant cette étape charnière les enfants sont dans une relation essentiellement affective avec la marque. Comme l’expliquent Claude Pecheux et Christian Derbaix, « l’enfant traite l’annonce de manière globale plutôt qu’il n’analyse les différents éléments de celle-ci. Cette réaction globale et affective à l’annonce détermine son attitude envers la marque ».[1]

En effet avant le stade de la pensée opératoire formelle, l’enfant n’est pas en mesure de développer l’attitude de distanciation que réclame l’exposition aux messages publicitaires. Cette raison est déjà suffisante en elle-même pour ne pas autoriser la publicité dans les émissions pour les enfants. C’est le choix qu’ont déjà fait plusieurs pays dont la Suède qui considère que « les enfants sont inconscients de ce qu’il est raisonnable de souhaiter […] des envies qu’ils ne peuvent assouvir qu’en harcelant leurs parents »[2].

En France un dispositif législatif encadre la publicité télévisuelle des émissions destinées aux enfants. L’un des articles précise que «  Les messages publicitaires télévisés doivent être aisément identifiables et nettement séparés du reste du programme avant comme après leur diffusion par des écrans reconnaissables à leurs caractéristiques optiques et acoustiques ».[3] L’examen approfondi des programmes concernés démontre que cet article de loi n’est pas respecté comme il devrait l’être.

Effacement des marques de différenciation et mélange des genres

Les technologies audiovisuelles comportent des ressources insoupçonnables pour contourner les réglementations contraignantes. Dans une contribution au dossier pédagogique du CLEMI, nous avions recensé différentes pratiques destinées à créer la confusion dans l’esprit des enfants et à faire barrage à leurs facultés naissantes d’exercice de leur pensée.

  • Les génériques des dessins animés se voient parfois supprimés en totalité, diffusés en accéléré, illisibles ou décalés ;
  • Les indicatifs publicitaires ne durent plus un temps suffisant pour opérer la séparation avec le reste du programme de façon significative ;
  • La réutilisation, dans l’indicatif publicitaire, des codes visuels ou sonores de la fiction qui vient de se terminer amoindrit le message à destination des jeunes téléspectateurs leur indiquant qu’ils entrent dans une page de publicité ;
  • Par ailleurs, la continuité des codes visuels et sonores concourt à gommer les marques de passage entre les différents constituants du programme pour en faire une totalité filmique accordée à l’univers publicitaire.

Nous conviendrons que dans ces conditions le discernement devient impossible pour les enfants. Il est même d’une grande difficulté pour des adultes non avertis. Certaines études ont pu mettre en évidence le filtre mis en place par les parents de catégories sociales supérieures et/ou d’un niveau d’études plus élevé. Ces parents sont en effet plus enclins à exercer une attitude éducative face aux écrans et notamment à la télévision. Néanmoins, les pratiques de mélange des genres et d’effacement des marques de différenciation ôtent toute possibilité d’intervention adulte même chez les parents dits plus favorisés.

Une recommandation du CSA en date du 7 juin 2006 traite des cas où les fictions ont donné lieu à des produits dérivés : « Afin d’éviter tout risque de confusion dans l’esprit du jeune téléspectateur, entre le contenu éditorial d’une œuvre et le message publicitaire faisant la promotion des produits dérivés de celle-ci, ces publicités doivent être chronologiquement aussi nettement séparées que possible de l’œuvre. » En réalité cette recommandation est loin de garantir l’effet de confusion pressenti. Déjà en 1986, Jean-Noël Kapferer faisait état de recherches à ce sujet : «  Lorsque le dessin animé publicitaire suit de près ou de loin le dessin animé non publicitaire présentant le même héros, il peut se produire un effet de confusion auprès des enfants ».[4] La question s’est alors posée de savoir ce qui était le plus efficace : passer le spot immédiatement après ou quelque temps après ? « Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, écrit J.N. Kapferer, le passage de Fred Flistone (publicité) dans des conditions non adjacentes au dessin animé Flinstones attira plus l’attention et engendra plus de désir de la marque que le passage adjacent. »[5] Il poursuit en ces termes : « Ces résultats sont importants, car ils montrent qu’il n’est pas nécessaire de rechercher les conditions de passages adjacents. La simple proximité entre le programme où parait le héros et la publicité (où il reparait) suffit : elle crée plus d’attention, plus de confusion auprès des plus jeunes, et plus de désir. »[6]

La suppression de la publicité pendant la durée des programmes nationaux de télévision destinés aux moins de 12 ans, ainsi que pendant un délai de quinze minutes avant et après la diffusion de ces programmes nous parait être, à ce jour, la mesure la mieux à même de protéger les enfants de la force persuasive de la publicité.

Néanmoins, les observations faites ci-avant et celles qui suivent soulignent la nécessité d’un suivi plus rigoureux des séries animées distribuées dans les émissions pour la jeunesse, celles-ci constituant un terrain trop souvent colonisé directement ou indirectement par des marques et/ou des discours marchands.

Des marques dans les séries animées

Lors de leurs émissions les enfants ne sont pas seulement exposés à la publicité par le biais de spots dédiés. Les fictions qui leur sont proposées se trouvent parfois colonisées par des marques (merchandising de produit) ou par des produits appartenant à une même catégorie de marché comme le hamburger (merchandising de concept) ou encore par des attitudes et des messages au service de la promotion d’attitudes favorables à la consommation.

La publicité clandestine est interdite en France[7] de même que toute pratique qui se rapprocherait de techniques subliminales. Force est de constater pourtant que les enfants se voient exposés à des marques au sein même des séries animées.[8] Nombre d’autres fictions délivrent des messages très incitateurs auprès des jeunes téléspectateurs[9]. Enfin un grand nombre de personnages déployés par les fictions programmées dans les émissions jeunesse évoluent dans un univers où la consommation est présentée comme la seule attitude qui vaille. Les répliques et les actions peuvent à ce point être orientées qu’elles entrent parfaitement en contradiction avec les messages de santé qui accompagnent depuis 2007 les spots publicitaires. Les héros des enfants sont ainsi mis en scène dans des situations de consommation importante, voire tout-à-fait excessive, de produits « trop gras, trop sucrés ou trop salés ». Ce qui donne à penser que les attitudes proscrites par l’ARPP dans les spots publicitaires se voient déplacées dans les fictions qui jouxtent les publicités.[10]

Publicité sur internet

Qu’en est-il de la publicité qui s’invite également sur les sites des chaînes de télévision en lien avec les programmes jeunesse ? Des chercheurs se sont penchés sur la capacité de l’enfant à discriminer le contenu publicitaire du contenu du site. Leur hypothèse s’appuyait sur les résultats des recherches précédentes concernant la publicité télévisuelle, lesquelles concluent à une capacité progressive des enfants à identifier la publicité et à comprendre sa finalité. « Dans un contexte de lien entre la bannière publicitaire et le site adjacent, pensent-ils, l’effet de confusion est plus fort chez les jeunes enfants que les plus âgés. » Cette hypothèse s’est en réalité trouvée infirmée : « Dans un contexte de lien, l’effet de confusion est accru, tous âges confondus ».[11]

Il est par conséquent logique que la proposition de suppression de la publicité dans les programmes jeunesse des chaines publiques françaises s’applique également aux sites internet qui leur sont associés.

Conclusion

Lorsque les annonceurs sont présents dans les programmes destinés à la jeunesse, les diffuseurs n’ont alors recours qu’aux ingrédients les plus séducteurs et les plus attractifs. C’est ainsi que la fiction occupe à présent toute la place des espaces-temps télévisuels dédiés aux moins de 12 ans. Cela bien évidemment au détriment d’une offre plus généreuse et plus variée, ouverte sur le monde, sur sa diversité et soucieuse de contribuer à l’éveil de l’esprit des jeunes téléspectateurs. L’examen approfondi des émissions pour la jeunesse de la télévision française sur plus de vingt années contredit l’argument selon lequel les ressources publicitaires permettraient de réinvestir dans des contenus de qualité. Il y a tout lieu de penser que c’est le contraire qui se produit. Les enjeux financiers inhérents à la publicité conduisent inéluctablement à un appauvrissement des émissions télévisuelles spécifiquement destinées aux jeunes téléspectateurs.

Texte initialement adressé à Mme Bonneton, Députée de l’Isère, dans le cadre des auditions préparatoires à l’étude de la proposition de loi relative à la suppression de la publicité commerciale dans les programmes jeunesse de la télévision publique.
Pour citer cet article : Élisabeth Baton-Hervé, « Pourquoi la publicité doit-elle être interdite dans les programmes télévisuels destinés à la jeunesse ? », blog http://www.ebatonherve.com, posté le 25 janvier 2016.

 

 

 

 

 

[1] C. PECHEUX, C. DERBAIX, « L’attitude de l’enfant envers une nouvelle marque : de la nécessité d’une phase de fixation ? », Recherche et applications en marketing, vol 17, n° 3/2002

[2] La publicité destinée aux enfants : identifier la meilleure protection possible, In Option consommateurs, avril 2008.

[3] Article 14, Décret n° 92-280 du 27 mars 1992 modifié, relatif à la publicité, au parrainage et au téléachat – Version consolidée.

[4] J. N. KAPFERER, L’enfant et la publicité, Dunod, 1986, p. 55

[5] Ibid, p. 56.

[6] Ibid.

[7] Article 9, Décret n° 92-280 du 27 mars 1992 modifié, relatif à la publicité, au parrainage et au téléachat – Version consolidée.

[8] Certaines d’entre elles en sont particulièrement pourvoyeuses, telle Les totally Spies.

[9] Dans un épisode de Gardfield & Cie, le héros principal est assis dans un fauteuil devant la télévision et mange un très grand bol de céréales. Il se tourne vers le jeune téléspectateur le prenant à parti : « Il n’y a rien de mieux que d’être installé confortablement devant sa télévision et de manger un délicieux petit encas. Puis il ajoute : Oh d’ailleurs j’espère que vous êtes bien installés vous aussi. »

[10] Recommandation enfants « Allégations santé » de l’ARPP (Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité).

[11] A. PETRE, C. LONCHAY, « L’enfant et la publicité en ligne : le problème de la discrimination contenu publicitaire –contenu du site », IAG, Université Catholique de Louvain, 2003.

Publié dans Contribution | Tagué , | Laisser un commentaire

Les enfants et le cinéma : oui à une classification adaptée et pertinente

AGIR POUR UNE CLASSIFICATION DES FILMS ADAPTÉE, COHÉRENTE ET RESPONSABLE

Le cinéma est un de ces domaines qui réclame toute notre attention tant la tentation est grande pour l’industrie cinématographique de faire valoir ses intérêts aux dépens de ceux des enfants.

Je vous invite à lire ce courrier adressé par l’association Enjeux E-médias à Fleur Pellerin Ministre de la culture, à propos du film La vie d’Adèle. Enjeux E-médias y rappelle l’impérieuse nécessité d’une classification des films respectueuse des étapes de développement de l’enfant. Extraits :

« […] Dans la société hypermédiatique contemporaine, une classification des œuvres cinématographiques est plus que jamais nécessaire, elle reste un pilier et une référence pour les autres médias. La commission qui l’assure réalise de ce fait une tâche complexe et exigeante. Toute classification conduite de manière éclairée et raisonnable devrait s’appuyer sur une bonne connaissance du développement psychoaffectif des enfants et des adolescents.

[…] Une classification adaptée, […] encourt en effet moins le risque d’alimenter des protestations et contestations dans les milieux traditionalistes et réactionnaires. C’est d’ailleurs pour éviter les troubles à l’ordre public, qu’une classification des films a été introduite au début du XXème siècle. A contrario, une classification autorisant de jeunes adolescents (entre 12 ans et 16 ans) à accéder à des films comportant des scènes de grande violence ou présentant des scènes de sexe non simulées est la porte ouverte à l’expression de toutes les radicalités. Seule une régulation sociale sérieuse permet d’éviter les réactions que produit l’anomie : développement de comportements rigoristes tant du côté des mouvements religieux que du côté des extrémistes politiques. »

Publié dans Information | Tagué , | Laisser un commentaire