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Académies des sciences, de médecine et des technologies : un appel ambigu

Ainsi, nos Académies des sciences, de médecine et des technologies ont-elles rendu public ce qu’elles présentent comme un « appel » intitulé : « L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans »

On se souvient de l’Avis de l’Académie des sciences publié en 2013*. Aujourd’hui, l’un de ses auteurs reconnait : « Nous étions un peu trop optimistes et n’avions pas assez insisté sur les effets délétères »**. De fait, l’avis en question avait alors soulevé une vive polémique. Chercheurs, universitaires, professionnels, cliniciens de l’enfance et associations s’étaient  élevés contre un diagnostic biaisé par ce qui apparaissait alors comme une volonté de relativiser les discours plus sévères sur les conséquences préoccupantes de la massification des écrans. Il aurait suffi que les auteurs de l’avis élargissent leurs investigations aux chercheurs, universitaires et autres experts nationaux expérimentés, très au fait de ces questions et pour certains, depuis de longues années, pour éviter une telle erreur.

Cette fois, on ne prend le risque ni d’un rapport ni d’un avis et ce n’est plus une seule académie qui est concernée, mais trois. À quel(s) objectif(s) réel(s) répond cette initiative ? Pourquoi de telles institutions se regroupent-elles pour émettre un simple appel qui ne s’appuie aucunement sur la littérature scientifique ? Pourquoi se réfugient-elles derrière leur statut et légitimité pour intervenir dans un débat social sans se référer à un plus large panel de spécialistes ? Les auteurs de l’appel émettent le vœu de recherches conduites en interdisciplinarité. En effet, nous devrions aller vers plus de complémentarité et développer de plus nombreuses collaborations entre approches théoriques et champs disciplinaires. L’écrit dont il est question ici fait mention de neurophysiologie, de psychologie, de philosophie, de sciences cognitives, mais il fait l’impasse sur les sciences de l’information et de la communication quand elles sont pourtant éminemment concernées par le sujet.

Sur le fond, nous relevons une meilleure prise en compte des effets néfastes des écrans. Néanmoins, il ressort de la lecture de ce document une forte insistance sur l’aspect vulnérabilités personnelles, familiales et sociales. Il est incontestable que ces vulnérabilités entrent en ligne de compte, de nombreux sociologues l’ont constaté. Néanmoins, nous ne savons pas encore dans quelle mesure certaines fragilités peuvent aussi être engendrées par la technologie. Une technologie aux mains de grandes firmes internationales qui ne s’embarrassent pas de considérations déontologiques pour rendre captif l’usager qu’il soit ou non adulte.

Lorsque l’on côtoie régulièrement les parents et les professionnels des secteurs médicaux, paramédicaux et sociaux, sur leurs terrains d’intervention, c’est la complexité à l’œuvre dans l’usage qui est fait des technologies numériques qui s’impose à l’observateur. En effet, il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre ce qui relève d’une pathologie ou de comorbidités*** particulières et ce qui relève des moyens et de la force dont disposent les acteurs marchands pour influencer les comportements.

Certes, les parents et les éducateurs ont un rôle important à jouer dans l’éducation au bon usage des écrans. Reconnaissons néanmoins qu’ils sont soumis, de même que les enfants dont ils ont la charge, à des discours contradictoires. Prôner l’autorégulation est une bonne chose, mais cela ne suffit pas quand on sait que les industriels, concepteurs et autres fournisseurs d’applications mettent tout en œuvre pour conduire à une surconsommation et à des comportements excessifs. Cette réalité, qui confine à l’injonction paradoxale, gagnerait à être véritablement prise en compte.

L’écrit publié ce 9 avril dernier fait montre d’une grande prudence quant au terme d’addiction. Pourquoi pas ? Sur ce point les recherches doivent se poursuivre. Mais quelle n’est pas  notre surprise de lire : « Il est important de fixer un temps ritualisé dédié aux écrans afin d’apprendre à l’enfant à attendre »****. Que l’enfant doit faire l’apprentissage du plaisir différé est en effet essentiel dans la construction de sa personnalité. Pour autant, point n’est besoin de ritualiser l’usage des écrans. Bien au contraire, la ritualisation risque justement de conduire à une forme de dépendance. Il sera plus judicieux de signifier à l’enfant que ces écrans peuvent être utilisés occasionnellement pour des usages précis et limités, mais que certaines journées peuvent se vivre sans le recours à l’écran.

Les problèmes posés par la présence massive des écrans dans l’environnement des familles concernent toutes les tranches d’âge ainsi que les adultes, notamment parents et éducateurs. Il nous faut tout de même insister particulièrement sur la petite enfance. Nous savons qu’en matière d’écrans, les bons plis se prennent dès l’enfance. A Contrario, les mauvaises habitudes prises dès le plus jeune âge ont tendance à persister par la suite. Tout le monde s’accorde à dire que, chez le tout-petit, les expériences sensorimotrices sont fondamentales. De même, des interactions humaines riches garantissent le bon développement du langage. Soyons sérieux : qu’apportent réellement les écrans aux enfants de moins de trois ans ? Le petit d’homme ne trouve-t-il pas dans son environnement tout ce qui lui est nécessaire sans en passer par les écrans ? Si ces objets s’imposent à lui dans les tout premiers moments de sa vie, ce n’est en rien pour servir son bien-être, ils répondent plutôt à des impératifs commerciaux.

Ne chargeons pas trop les parents. La plupart d’entre eux sont conscients de l’importance d’accompagner leurs enfants, petits et grands, dans l’univers des écrans numériques. L’attitude éducative qu’ils mettent en œuvre dans ce domaine est bien souvent contrecarrée par des discours marchands qui n’hésitent pas à saper cette vigilance parentale. Nous aurons beau émettre de sages recommandations, si nous demeurons aveugles à cette réalité-là, elles resteront vaines. Il faut beaucoup de discernement pour ne pas céder aux sirènes des grandes marques et ne pas se laisser prendre dans les pièges du marketing et de la communication qui envahissent l’espace social à grand renfort d’illusions et de mensonges. Les plus avisés s’y laissent parfois prendre.


*BACH J.F., HOUDE O., LENA P., TISSERON S., L’enfant et les écrans, Un Avis de l’Académie des sciences, Le Pommier, janvier 2013.

**SANTI P., « Ecrans : appel des académies à une « vigilance raisonnée », Le Monde, 10 avril 2019.

***Comorbidité : association de plusieurs pathologies et conséquences qui en résultent.

**** »L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans. Appel à une vigilance raisonnée sur les technologies numériques », Académie des sciences, Académie de médecine, Académie des technologies, 9 avril 2019, p. 5.




Vient de paraître !

Grandir avec les écrans ?
Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance

De Elisabeth BATON-HERVE

En librairie – En savoir plus

En un peu plus de vingt années, l’environnement médiatique et technologique des familles s’est sensiblement modifié. Les enfants grandissent désormais dans un monde d’écrans. En effet, chaque unité familiale est équipée de matériels technologiques de formats divers, aux nombreuses fonctionnalités, interconnectables, fixes et nomades, utilisables par chacun, quel que soit son âge. La sur-stimulation audiovisuelle précoce et la surexposition aux écrans sont source d’inquiétudes et objets fréquents de débats.

Dans l’enquête menée de façon indépendante auprès de professionnels de l’enfance, l’auteur scrute les conséquences d’un trop-plein d’écrans pour la santé, le développement et le bien-être des moins de 16 ans. Son objectif est de considérer avec lucidité les problèmes de tous ordres occasionnés par les écrans – y compris les enjeux de l’économie du numérique et le pouvoir financier des grandes firmes impliquées dans ce vaste marché – pour mieux les prévenir. C’est seulement à cette condition que nous pourrons entrer avec les enfants et adolescents dans un usage profitable des écrans numériques.

Retrouvez tous les titres parus dans la collection 1001 et + dirigée par Patrick Ben Soussan en suivant ce lien.

Les touts-petits et les écrans, soirée d'échange

« Les chuchoteries du mardi-soir » à Guémené Penfao (44)

Le 28 janvier dernier nous étions une vingtaine, parents, professionnels et moi-même pour réfléchir ensemble à la question des écrans dans la vie des jeunes-enfants.

Voici un compte-rendu original réalisé par une maman présente lors de cette soirée. Sa « sketchnote » résume très bien le contenu de cette soirée.

Sketchnote de Sophie Le Penher

Je vous invite à découvrir également l’article qu’elle a réalisé pour son site : En résumé !

Écrans : pourquoi la limite des 3 ans ? (1)

Un peu d’histoire

Le repère de 3 ans, considéré comme étant l’âge à partir duquel un enfant peut être concerné par les écrans n’est pas une limite artificielle. Il ne dit pas davantage qu’à 3 ans les enfants peuvent être seuls devant les écrans, bien au contraire ! Un petit retour rétrospectif sur la question du rapport des écrans aux enfants en bas âge a tout son intérêt.

Nous pouvons considérer cinq étapes majeures dans l’histoire des écrans vis-à-vis des enfants.

  • Avant la première loi sur la libéralisation de l’audiovisuel en France, les tout-petits n’étaient pas concernés par les écrans. Les chaînes de télévision ne s’adressaient aux enfants qu’à partir de 4 ans. Les programmes pour enfants restaient cantonnés aux jours sans école et en soirée pour accompagner l’enfant avant l’heure du coucher. On se rappelle la fameuse émission Bonne nuit les petits de Claude Laydu. Mais l’arrivée de chaînes privées change la donne. Les impératifs d’audience et de rentabilité prévalent à toute considération éducative et de bien-être.
  • À partir des années 70 et jusqu’au début des années 2000, les chaines de télévision françaises s’intéressent à la catégorie des préscolaires. Suivant en cela l’exemple de Sesame Street, une émission éducative américaine destinée dans un premier temps aux enfants dont les parents ne pouvaient s’offrir le luxe de l’école maternelle. En France l’émission Sesame Street a donné lieu à différentes déclinaisons, dont : Sesame ouvre-toi, 1, rue Sesame, 5, rue Sesame…
  • Le début des années 2000 voit les chaînes câblées et satellitaires se spécialiser dans les enfants en bas âge. Elles annoncent des programmes pour enfants à partir de 2 ans.
  • Puis, en 2005 et 2007, nous voyons arriver des chaînes s’adressant spécifiquement aux bébés à partir de 6 mois. Elles émettent 24 h/24.
  • Depuis ce sont les objets connectés qui sont mis entre les mains des tout-petits.

C’est l’arrivée des chaînes dites pour bébés qui soulève en France des interrogations. Une pétition est lancée sur Internet par le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron : « Pétition contre les bébés téléphages ». En parallèle, les associations familiales et d’éducation populaire, réunies au sein du collectif CIEME  (Collectif Interassociatif Enfance Médias et Éducation) interpellent le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et demandent que soit prise en compte la notion de protection. Le CSA se retourne alors vers la Direction Générale de la Santé. Cette dernière réunit le 16 avril 2008 un groupe d’experts de l’enfance de tous horizons (pédiatres, pédopsychiatres, psychologues, neuroscientifiques, etc.). Ces experts auditionnent diverses personnalités et autres spécialistes, aussi bien dans le domaine des professionnels et praticiens de l’enfance que dans celui des professionnels des médias.

A l’issue de cette journée, toutes les personnes réunies autour de la table aboutissent à la même conclusion : pas de consommation de télévision avant trois ans. Au-delà de cet âge, la prudence et l’accompagnement parental s’imposent.

L’Avis rédigé par la DGS et remis au CSA est alors le suivant : (extrait)

Aussi, la direction générale de la santé :

se prononce contre les chaînes spécifiques pour les enfants de moins de trois ans,

déconseille la consommation de la télévision jusqu’à l’âge d’au moins 3 ans, indépendamment du type de programme,

considère qu’au delà de 3 ans, chez le jeune enfant, l’usage de la télévision doit être particulièrement prudent : Les parents doivent être vigilants sur le contenu (violence, sexualité, dérision…), la  durée, les horaires, afin de prévenir les troubles liés au non respect de la maturité de l’enfant (troubles du comportement, de l’attention, du sommeil, de l’alimentation et des apprentissages, anxiété, agressivité, difficulté d’identification à la souffrance de l’autre …….).

« En conséquence, la direction générale de la santé recommande :

– la diffusion d’une large information dans les media sur les risques de la télévision pour les enfants de moins de 3 ans, en direction du grand public et des professionnels de la petite enfance (émissions thématiques, signalétique sur les écrans, documents distribués  à la naissance, mention dans le carnet de santé…),

– que les sociétés commercialisant des émissions destinées aux jeunes enfants ne puissent alléguer de bénéfices pour la santé ou le développement de l’enfant non prouvés scientifiquement,

– de compléter les connaissances scientifiques dans ce domaine par :

  1. une synthèse de l’ensemble des  études françaises et internationales publiées,
  2. l’analyse des données disponibles,
  3. l’intégration à  d’autres études (cohorte Elfe…) des questions concernant l’usage de la télévision,  notamment chez les enfants,
  4. la promotion d’études sur les aspects où les données sont insuffisantes, en particulier en les inscrivant dans les priorités des prochains programmes hospitaliers de recherche clinique (PHRC).

Voir l’avis complet de la DGS sur le site du CSA (délibération ci-dessous).

Le 22 juillet 2008, le CSA rédige une Délibération visant à protéger les enfants de moins de 3 ans des effets de la télévision.

Depuis, et avec l’abondance d’appareils connectés disponibles sur le marché, le marketing racoleur ciblant les parents de très jeunes enfants, l’avis ambigu de l’Académie des sciences faisant croire à une différence entre les écrans passifs et les écrans interactifs, la vigilance s’impose.

Qu’il s’agisse de la télévision, du smartphone ou de la tablette, la limite de 3 ans reste la plus sensée. Au-delà de cette âge, l’usage des écrans doit être particulièrement prudent, non ritualisé, et toujours accompagné. L’essentiel au fond étant de constamment privilégier des alternatives aux écrans : activités concrètes le plus souvent et le plus longtemps possible !

Liens utiles

https://www.cemea.asso.fr/spip.php?article5139

https://www.enjeuxemedias.org/IMG/pdf/annexe2_enjeux_educatifs.pdf

https://www.enjeuxemedias.org/IMG/pdf/annexe4_enjeux_juridiques.pdf

https://www.unaf.fr/spip.php?article7006

https://www.unaf.fr/spip.php?article6054

https://elisabethbatonherve.files.wordpress.com/2013/10/pas-de-tc3a9lc3a9-pour-les-bc3a9bc3a9s.pdf

https://elisabethbatonherve.files.wordpress.com/2013/10/pas-de-tc3a9lc3a9-pour-les-bc3a9bc3a9s-2.pdf

https://elisabethbatonherve.files.wordpress.com/2013/10/pas-de-tc3a9lc3a9-pour-les-bc3a9bc3a9s-3.pdf

https://www.csa.fr/Arbitrer/Espace-juridique/Les-textes-reglementaires-du-CSA/Les-deliberations-et-recommandations-du-CSA/Recommandations-et-deliberations-du-CSA-relatives-a-la-protection-des-mineurs/Deliberation-du-22-juillet-2008-visant-a-proteger-les-enfants-de-moins-de-3-ans-des-effets-de-la-television

Écrans : pourquoi la limite des 3 ans ? (2)

L’exposition aux écrans nécessite des compétences

Dans l’article précédent, nous avons rappelé l’origine de la limite de 3 ans comme constituant l’âge avant lequel les écrans, quels qu’ils soient, ne représentent aucun intérêt pour l’enfant et constituent même un risque pour son développement. Il ne s’agit en rien d’une invention marketing, mais le fruit d’échanges et d’une élaboration qui s’est construite entre scientifiques, professionnels et spécialistes de l’enfance. L’histoire le démontre fort bien, le marketing au service des grandes sociétés commerciales médiatiques et numériques tend plutôt à s’adresser aux enfants dès le berceau !

Quelques repères simples permettront à présent de discerner si l’enfant est en mesure ou non d’être exposé aux écrans. L’enfant doit avoir acquis :

  1. La marche : si ce n’est pas le cas, il est prisonnier de l’écran, car il ne peut pas décider de s’en détacher pour vaquer à d’autres occupations ;
  2. Certaines habiletés optiques, par exemple rappelons que l’acuité visuelle arrive à maturité complète aux alentours de la cinquième année ;
  3. Le langage : cela suppose un vocabulaire suffisamment riche, une capacité à construire des phrases intelligibles de façon à ce qu’il puisse s’exprimer à propos des contenus de l’écran ;
  4. La compréhension de ce qu’il regarde. C’est pourquoi la présence d’un adulte est indispensable au cours du temps consacré à l’écran ;
  5. La capacité à contenir les émotions éprouvées via l’écran : peur, tristesse, colère, joie, effroi, étonnement…

Voilà qui donne sens à la limite des trois ans ! À part la marche, avant cet âge, l’enfant n’a pas acquis les compétences requises pour être exposé aux écrans. À partir de 3 ans, ces compétences sont encore balbutiantes, c’est la raison pour laquelle il est préférable qu’il soit accompagné et que les activités alternatives aux écrans soient favorisées.

Voir la plaquette éditée par la ville de Rennes : « Les petits et l’écran. Comment faire autrement ? »

Les limites en matière d’écrans sont indicatives

Tout comme la classification des œuvres cinématographiques, la signalétique appliquée à la télévision et à celle des jeux vidéo, il s’agit, avec la limite des 3 ans, de proposer des repères et d’alerter afin de favoriser une prise de conscience et une attitude réfléchie face aux écrans.

En parallèle, il y a lieu d’informer (c’est l’objet de ce blog), de développer des lieux de formation et d’encourager à des périodes de déconnexion comme le propose le Défi des dix jours sans écrans.

Un colloque à Montréal : "Le monde de l'enfant et de l'ado bousculé"

Dans quel monde les enfants et les adolescents vivent-ils aujourd’hui ? Quel est l’incidence du numérique sur leur développement, leur comportement, leur bien-être ?

Ces questions, et de nombreuses autres, ont été réfléchies lors d’un colloque organisé par « Cerveau & Psychologie » les 9 et 10 novembre derniers à Montréal.

Pour lire le compte-rendu, rendez-vous sur le site de l’association ALERTE Ecrans.

Grandir avec les écrans ? : sortie le 13 février !

« Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance »

Ainsi que je l’ai mentionné sur ce site, mon intérêt pour la question des rapports entre les écrans et les enfants trouve son origine dans un cursus en Sciences de l’information et de la communication. Or, j’ai toujours considéré que mes travaux ne devaient pas se cantonner au cadre universitaire, mais être mis à la disposition de toutes celles et de tous ceux que le sujet intéresse : parents, professionnels… Ainsi, les conférences et formations que j’anime s’appuient-elles sur mes travaux de recherche, tandis que ces derniers bénéficient en retour des nombreux échanges que ces rencontres favorisent.

L’ouvrage « Grandir avec les écrans ? » publié aux éditions érès et disponible en libraire à partir du 13 février prochain est né d’une nécessité, pour moi, de prendre en compte de manière plus systématique et formalisée, les interrogations, observations et expériences des professionnels de l’enfance et de l’adolescence. Ce livre fait état, entre autres, de l’enquête que j’ai réalisée dans 12 départements en France et des 50 entretiens à laquelle elle a donné lieu.

« Grandir avec les écrans ? » est structuré en trois parties. La première se propose de considérer les 20 dernières années et d’analyser ce qu’a occasionné l’arrivée des technologies numériques dans le quotidien des familles ; la seconde est consacrée à l’enquête proprement dite et à l’éclairage que nous apportent les professionnels et cliniciens de l’enfance ; dans la troisième et dernière partie, j’expose mon approche théorique, j’examine les propositions qui visent à redonner aux écrans leur vraie place et je formule quelques recommandations de façon à ce qu’ils ne nuisent ni à la communication familiale ni au bien-être des enfants et des adolescents.

Voir la vidéo de présentation A relayer !

Les tout-petits face aux écrans ?

Mobiles, miniaturisés, faciles d’utilisation, les écrans investissent massivement les univers domestiques. De plus, lorsque les industriels mettent sur le marché des matériels et applications « soi-disant » adaptés aux tout-petits, la vie de ces très jeunes enfants se voit envahie par les écrans, ne laissant plus suffisamment de place aux expériences concrètes et aux interactions humaines pourtant essentielles au cours de cette période de la vie.

A la demande d’Adrien Taquet, Secrétaire d’État auprès de la Ministre des solidarités et de la santé, un comité s’est constitué avec pour objectif de proposer des recommandations relatives à l’exposition des moins de trois aux écrans. Ci-dessous, à lire et à faire circuler.

Construire des politiques publiques cohérentes pour la petite enfance et renforcer l’offre d’activités alternatives aux écrans, gratuites et sécures.

Le contexte

Le secrétariat d’Etat en charge de la protection de l’enfance souhaite se prononcer sur les recommandations que les pouvoirs publics doivent porter sur la place des écrans dans les activités des tout-petits. En 2008, le ministère de la santé puis le CSA avaient recommandé d’éviter les écrans avant 3 ans. Les associations d’éducation, de parents d’élèves, les associations familiales avaient soutenu cette recommandation qu’elles avaient d’ailleurs sollicitée. A l’époque, il s’agissait de réagir face aux discours commerciaux de chaînes « pour bébé » qui prétendaient que la télévision pouvait « muscler » le cerveau des bébés. Aujourd’hui les objets connectés, les interactions numériques avec les smartphones entourent le bébé dès sa naissance voire avant, et posent d’autres questions. 
L’avis de l’Académie des sciences du 17 janvier 2013, L’enfant et les écrans, encourageait l’usage des tablettes tactiles au motif qu’il « suscite[rait] l’éveil précoce des bébés », qu’il serait « proche de leur intelligence ». L’appel des trois académies du 9 avril 2019 à une « vigilance raisonnée sur les technologies numériques » met l’accent sur l’accompagnement parental. Le CSA renouvelle régulièrement ses campagnes de sensibilisation en demandant d’éviter les écrans avant 3 ans. 

En nous appuyant sur les données des sciences de l’information et de la communication, des sciences sociales, de la psychologie clinique, en nous appuyant sur les conférences réalisées sur de nombreux territoires auprès de parents, nous pouvons formuler quelques recommandations en vue d’une politique publique plus  proche des préoccupations des parents et qui tiennent mieux compte de leurs difficultés concrètes. 

Fractures sociales et technologiques dans la petite enfance  
Malgré les alertes en direction des parents sur les risques associés à une exposition précoce aux écrans, ces derniers demeurent trop nombreux à ne pas comprendre, au-delà de l’injonction publique, quelles peuvent être les conséquences d’un mésusage des écrans au cours de la toute petite enfance.

La relation des enfants avant 3 ans avec leurs écrans, qu’ils soient interactifs ou non, peut être problématique. L’usage précoce, de longue durée, sans encadrement ni accompagnement, de produits audiovisuels de médiocre qualité, a un effet délétère pour leur développement psychoaffectif et favorise plus tard la survenue d’éventuels troubles physiques, psychiques et du comportement. L’usage non raisonné des appareils numériques affecte également la relation précoce entre parents et enfants avec laquelle elle interfère sur un mode de pseudo présence vécue comme une absence, comme un délaissement, qui pourraient être le creuset d’une relation de dépendance aux écrans par la suite. Les tablettes, consoles, téléphones et autres appareils numériques ne devraient pas être utilisés comme tranquillisants pour simplement « avoir la paix ».
Par contre, un usage raisonné et accompagné, tenant compte de l’évolution des compétences de l’enfant, peut avoir un effet favorisant pour son langage et certaines compétences cognitives. 
Avant 3 ans, il est nécessaire que l’enfant acquière les compétences psychomotrices, affectives, cognitives et que son langage puisse lui donner les moyens de commencer à comprendre la situation médiatique dans laquelle il interagit.
Pour autant, les parents qui s’appuient le plus sur les écrans sont souvent en grande difficulté. Les médias viennent en effet sinon pallier du moins temporiser d’autres difficultés rencontrées : isolement, fragilité parentale, étroitesse des espaces privés, faibles ressources financières, spécificités culturelles, déracinement, etc. A contrario, les parents qui réussissent à éviter les écrans pour leurs enfants avant trois ans font preuve d’une grande détermination et disposent généralement de nombreuses ressources. S’appuyant sur une offre culturelle diversifiée, leur bonne connaissance des outils informatiques les amène à penser que limiter voire interdire les écrans ne nuira pas au développement de leur enfant, bien au contraire. Ils cherchent plutôt à développer son imagination, sa motricité, le plaisir des mots et du dessin… 

Apprentissage chez les tout-petits

La possible banalisation des écrans dans les toutes premières années de la vie des tout petits et leur naturalisation au sein de l’univers familial, nous font craindre un risque d’adoption de ces outils chez un nombre croissant de parents avec des conséquences qui pourraient être sévères pour le développement des jeunes enfants.

Entre  0 et 3 ans, l’enfant passe d’une dépendance absolue à ses parents à l’envie et au besoin de découvrir son environnement. Au stade oral, l’enfant met à la bouche les objets pour les comprendre. A deux ans, au moment où il devient capable de maitriser davantage son corps, il marche. Son univers s’agrandit, comme sa capacité à le verbaliser. Partagé entre la curiosité naturelle, l’esprit de découverte et la crainte d’un monde adulte bien grand pour lui, il requiert une attention constante de l’adulte et du temps pour explorer en toute sécurité ce qui se présente à lui. Son corps et ses cinq sens lui fournissent de précieux moyens d’interagir avec son environnement. Cet apprentissage sensori-moteur, si précieux, n’est pas possible avec les écrans, qui le privent d’une partie de ses moyens d’apprentissage. Les écrans (le plus souvent visionnés seuls) se substituent à la médiation d’un adulte l’accompagnant dans ses découvertes, les mettant en mots par ses commentaires. Le tout-petit ne peut pas non plus décider par lui-même d’éteindre les outils quand il se sent fatigué. 

Au-delà des écrans, l’enjeu des objets connectés pour les tout-petits

Aujourd’hui, une nouvelle préoccupation majeure doit tout autant nous alerter : l’arrivée de nouveaux produits et services connectés, souvent directement intégrés dans le matériel de puériculture utilisé par l’enfant (body connecté, sucette connectée…). On peut distinguer quatre grandes « classes » de produits et services répondant à des enjeux similaires aux écrans sur le plan du développement de l’enfant et de l’accompagnement des parents. Les deux premières, qui rassemblent les produits qui « préparent à l’école » et les « exhausteurs de créativité », sont plutôt bien identifiées. Les deux autres catégories sont plus nouvelles : les « quantified kids » (les « enfants mesurés »), comprennent l’ensemble des dispositifs ayant pour but de mesurer des données des bébés (température, battements du cœur, mouvements, sommeil…) et les « activités du quotidien » (surveiller, communiquer, calmer, favoriser une bonne hygiène, une bonne alimentation…). L’enjeu commercial porté par les grandes marques présentes sur ce marché ne doit pas l’emporter sur l’intérêt du jeune enfant. Ce monitoring à distance pose des questions de santé et de bien-être, mais aussi d’éthique : non seulement l’exposition du corps et du cerveau du bébé à des rayonnements radioélectriques ou à des ondes électromagnétiques est néfaste, mais en outre, ces objets recueillent ainsi des données personnelles dont la collecte et le traitement doivent être régulés, voire dans certains cas interdits.

10 recommandations pour limiter la place et les effets des écrans :

  1. Mieux accorder les discours publics entre eux dans tous les lieux d’accueil de la petite enfance.
  • Offrir aux parents de bébés des alternatives proches de chez eux, en particulier dans les quartiers populaires, des jardins d’enfants gratuits avec des espaces (sans écran) équipés de jeux, de matériel à dessin, d’initiation aux chansons dans lesquels ils peuvent se rendre avec leurs enfants. 
  • Etayer la communication autour de l’évitement des écrans, expliquer le caractère non souhaitable des écrans par le sentiment d’abandon qu’il provoque ; par la nécessité de développer le potentiel sensorimoteur du bébé et par le caractère irremplaçable des interactions enfants-parents, ou enfants-adultes.
  • Rappeler aux parents l’importance de raconter ou de lire des histoires à leurs enfants et de commenter la vie quotidienne.
  •  Développer des formations en direction des parents et des professionnels de la petite enfance qui rappellent l’importance des activités de motricité avec les tout-petits. D’autres informations seraient également nécessaires à développer auprès des parents, en particulier leur rôle dans la préservation des données personnelles de l’enfant et de sa vie privée, le fonctionnement des algorithmes de recommandation sur les plateformes de téléchargement. 
  • Réinterroger la question de l’autorégulation des jeunes enfants. Si l’éducation est un apprentissage au contrôle de soi, il ne faut pas non plus faire du contrôle de l’enfant par l’enfant un outil de régulation publique. En effet, bien des facteurs interviennent dans la capacité de l’enfant à s’autoréguler : son degré de maturité, la présence ou non d’adultes dans son entourage, la présence d’enfants plus âgés…
  • Prendre en compte les stratégies savantes des industriels visant à capter et conserver l’attention de l’enfant à son insu et à l’insu de ses parents. C’est pourquoi l’autorégulation ne peut constituer la seule et unique réponse aux problèmes de surconsommation  médiatique.
  • Travailler avec les industriels pour éviter l’intégration de tablettes dans les objets de puériculture.
  • Développer la concertation avec les éditeurs de jeux vidéo pour éviter les jeux ciblant les moins de 3 ans, et reconsidérer la durée des jeux pour les enfants de plus de 3 ans, afin que les activités soient courtes et programmées par défaut sans accès à Internet.
  1. Poser la question des contenus appropriés aux jeunes enfants aux diffuseurs de vidéos sur le web. Un dispositif de veille serait souhaitable, au même titre que pour les programmes télévisés. Il en est de même pour les applications de jeux accessibles par tablette et smartphone.
        
        C’est à la fois la question de la place des bébés dans une société vieillissante qui se pose, dans de nombreux lieux en France, la présence des enfants est mal supportée par les adultes, les outils technologiques sont alors utilisés pour capter leur attention et les rendre moins bruyants, du moins pendant l’activité. 
        C’est aussi celle d’un contexte sociétal où les contraintes de travail, les configurations familiales nouvelles rendent parfois plus difficile la présence à l’enfant. C’est enfin celle de la régulation des technologies et des plateformes numériques au nom de la protection de l’enfance qui est encore trop peu développée. 
        Cela dit, il est fondamental de rappeler que l’usage des écrans avant trois ans n’est pas souhaitable. Il y aurait certes à entreprendre des recherches interdisciplinaires pour compléter et approfondir les données dont nous disposons, mais en l’état actuel des connaissances, tout porte à croire que les enfants en bas âge exposés de manière inconsidérée aux écrans sont victimes de préjudices sévères déjà bien identifiés (troubles de la motricité, retards de langage, isolement affectif…). Le principe de précaution doit prévaloir et devrait être au cœur des prochaines politiques publiques.

Le comité Enfants et Ecrans

Claude ALLARD, pédopsychiatre,

  • Les désarrois de l’enfant numérique, Paris, Hermann, 2019 ;
  • « L’audiovisuel chez le bébé: du spectateur d’images au cyberbébé », Spirale n° 83 sept. 2017;

Elisabeth BATON-HERVE, docteure en sciences de l’information et de la communication, Consultante et formatrice Parents, enfants et médias,

  • « Le mésusage des écrans chez les enfants et les adolescents : l’éclairage d’une enquête qualitative auprès des professionnels de l’enfance et de l’adolescence », MEI 44 et 45, Santé publique et communication, p59-69, 
  • Grandir avec les écrans ? Ce qu’en disent les professionnels de l’enfance, Toulouse, Erès, à paraitre 13 février 2020.

Laurence CORROY, MCF HDR Université Paris 3, laboratoire CERLIS,

  • Education et médias : la créativité à l’ère du numérique, ISTE ed. ;
  • Utopies et médias de masse, avec Philippe Ricaud, ISTE ed.

Valérie-Inès DE LA VILLE Pr. Université de Poitiers, Directrice du Centre européen des produits de l’enfant.

  • Analyse de l’offre numérique destinée aux jeunes enfants de 0 à 6 ans, et typologie des objets connectés pour les jeunes enfants, avec le soutien de la Fondation de l’enfance, 2017 mis à jour 2019.

Christian GAUTELLIER, Directeur national des Cemea en charge des pôles Culture et Médias, directeur du festival international du film d’éducation, président du Collectif Enjeux e-medias, chargé de cours en Master, Centre européen des produits de l’enfant, Université de Poitiers.

Sophie JEHEL, MCF Université Paris 8, Laboratoire CEMTI,

– « Les médias dans les apprentissages informels de la petite enfance : inégalités des stratégies parentales face aux stratégies marketing des industries médiatiques » in Loicq M., Feroc-Dumez I., Cultures médiatiques de l’enfance, CJEM, 2018, accessible en ligne, http://jeunesetmedia.wixsite.com/jeunesetmedias.

– « Les tout petits et les écrans. Etude sur les attitudes des parents. » Enquête qualitative n°10, UNAF, décembre 2014.

– Activités de la petite enfance (0-3 ans) quelle place pour les écrans ? Rapport pour l’UNAF, 60 p, 2014.

– « Les paradoxes du numérique pour la petite enfance : vers un renforcement des écarts sociaux ? » Colloque international Bébé, petite Enfance en Contextes (BECO), Toulouse 15-17 mai 2019.

Valérie-Inès DE LA VILLE Pr. Université de Poitiers, Directrice du Centre européen des produits de l’enfant.

  • Analyse de l’offre numérique destinée aux jeunes enfants de 0 à 6 ans, et typologie des objets connectés pour les jeunes enfants, avec le soutien de la Fondation de l’enfance, 2017 mis à jour 2019.

Alexandra SAEMMER, Pr, Université Paris 8, Laboratoire CEMTI.

  • Rhétorique du texte numérique. Figures de la lecture, anticipation d’e-pratique, Presses de l’ENSSIB, 2015,
  • co-directrice avec S. Jehel, Education critique aux médias et à l’information, parution aux presses de l’ENSSIB prévue 2020.

Autres références

La Convention internationale des droits de l’enfant (1989) impose de faire prévaloir le droit au développement de l’enfant.Tout Etat signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant s’est engagé à faire prévaloir l’intérêt supérieur de l’enfant (article 3). Les articles 6 et 29 rappellent le rôle protecteur de l’Etat quant au développement de l’enfant.

La Charte de l’environnement (2004) garantit le droit de vivre dans un environnement respectueux de sa santé et le principe de précaution.

Berthomier Nathalie, Octobre Sylvie, « Enfants et écrans de 0 à 2 ans à travers le suivi de la cohorte ELFE», Ministère de la culture, 2019.

Gassama Malamine et al. « Activités physiques et usage des écrans à l’âge de 2 ans chez les enfants de la cohorte ELFE », INSERM, INED, décembre 2018.

Linebarger D.L. & Walker D., « Infants and toddlers’ television viewing and language outcomes », American Behavioral Scientist, 46 n° 10 (2004)1-22.

Mendelsohn A. L., MD; Berkule S. B.et al., “Infant Television and Video Exposure Associated With Limited Parent-Child Verbal Interactions in Low Socioeconomic Status Households”, Archives of pediatrics and adolescent Medicine, 162 (n° 5), 2008.

Reid Chassiakos Y., FAAP, Radesky J., MD, FAAP, Christakis D., FAAP, Moreno M. A., MSEd, MPH, FAAP, Cross C., FAAP, “Children and Adolescents and Digital Media”, American Academy of Pediactrics.  Pediatrics, Vol. 138, number 5, November 2016.

Richert R. A., Robb M. B.; Fender J., Wartella E., PhD “Word Learning From Baby Videos”, Arch Pediatr Adolesc Med. 2010;164(5):432-437.

Shifrin Donald et al., «Growing Up Digital. Media Research Symposium, American Academy of Pediatrics, octobre 2015.

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Zimmerman F.J., Christakis D.A, “Children’s Television Viewing and Cognitive Outcomes”, Archives of pediatrics & adolescent Medicine, Vol159, N°6 june 2005.

Zimmerman F.J., Christakis D.A, The Elephant in the Living Room, Make Television Work for Your Kids, New York, Rodale, 2006.

Zimmerman F. J., Christakis, D. A., Andrew N. Meltzoff, “Television and DVD/Video Viewing in Children Younger Than 2 Years”, Arch Pediatr Adolesc Med. 2007;161:473-479.

Videographie :

Anne Georget, Une télé dans le biberon, Quark / ARTE France, 2010,  https://www.quarkprod.com/documentaires/une-tele-dans-le-biberon/.