Suite à l’article précédent concernant les dix risques liés aux écrans dans l’univers familial voici, comme convenu, quelques éléments de réflexion sur ce que j’ai mentionné comme le risque premier.

L’arrivée de chaînes privées spécifiquement destinées aux enfants de moins de trois ans, la mise sur le marché de DVD, de tablettes numériques et d’applications conçues pour les bébés, reposent la question de l’exposition précoce des enfants aux écrans.

Un grand nombre d’experts de la petite enfance et de chercheurs ont alerté les citoyens et les pouvoirs publics sur les dangers qu’encourent les tout-petits placés devant un écran. Mais leurs mises en garde ont-elles été suffisamment comprises et entendues ?

Le cerveau du bébé n’est pas un cerveau adulte en miniature, il ne possède pas les mêmes capacités que celui de son aîné, c’est pourquoi la période qui se situe entre 0 et 2 ans et demi – trois ans est très importante et ce à plusieurs titres. Avant deux ans, par exemple, l’enfant n’est pas en mesure de mettre en rapport la bidimensionnalité de l’image et le monde en trois dimensions dans lequel il vit. De même, des chercheurs ont pu démontrer que si l’on cache un jouet derrière un fauteuil sous le regard de l’enfant, ce dernier est en capacité d’aller chercher le jouet là où il a été dissimulé. En revanche si ce même enfant regarde cette scène via un écran, il ne sait pas retrouver l’objet. Ces expériences démontrent qu’il faut attendre au moins l’âge de deux ans pour que l’enfant puisse être en mesure de traiter les images audiovisuelles.

Nombre de parents pensent que leur bébé s’intéresse à ce qui se passe à la télévision, il serait en quelque sorte fasciné par les images. De ce constat découle un raccourci très courant : il regarde, cela signifie qu’il aime. Que l’on ne s’y trompe pas, ce phénomène n’a rien à voir avec l’intérêt du bébé pour le contenu de l’image qui ne lui est pas intelligible, il s’agit, comme l’explique le pédiatre Dimitri Christakis chercheur à Seattle, d’un réflexe dit « d‘orientation », réflexe qui fait que tout humain, et cela depuis la nuit des temps, s’oriente vers une source de bruit ou de lumière qu’il perçoit dans son environnement pour s’assurer qu’il n’y a pas de danger[1].

Disons-le clairement, non seulement les écrans ne sont pas adaptés aux enfants en bas âge mais ils sont susceptibles de nuire à leur développement psychomoteur, intellectuel et psychoaffectif. Des risques très précis ont été identifiés, il est impératif de les prendre au sérieux. A titre d’exemples :

–        Acquisition du langage perturbée et/ou retardée

Le langage s’acquiert grâce aux échanges directs et en vis-à-vis avec les personnes de l’entourage immédiat. Les écrans, quels qu’ils soient, ne procurent pas ce type de relations interpersonnelles ;

On a observé que tout en jouant le petit enfant babille, il entend les sons qui sortent de sa bouche, il s’amuse à les moduler tout en manipulant ses jouets. Progressivement ce babillage va le conduire au langage par la prononciation de mots, puis de groupes de mots, en attendant la construction de phrases plus complexes. Cette phase d’apprentissage langagier se construit sur le modèle développé par ses proches. Or, l’enfant qui regarde la télévision n’émet aucun son, il ne babille pas, il ne s’entend donc pas. Qu’en est-il alors de l’apprentissage du langage avec le support de la télévision ? Les expériences scientifiques montrent que l’absence de lien direct  avec la mère ou un autre adulte proche du tout petit enfant et l’inexistence de relation affective rend cette forme d’apprentissage très pauvre, voire inopérante.

–        Addiction future

Il y a lieu de penser que l’enfant biberonné aux écrans encourt le risque de développer des addictions futures aux écrans. Ce fait n’est pas étranger au constat que les habitudes prises dans la petite enfance par rapport aux écrans ont  tendance à persister par la suite.

–        Fatigue

N’oublions pas non plus que les écrans sont source de grande fatigue pour le bébé qui a une capacité d’attention très réduite. L’adulte n’a pas toujours pleinement conscience des efforts importants que le bébé doit fournir pour regarder un écran.

–        Imaginaire colonisé et appauvri par les écrans

Si le temps passé devant un écran à cet âge est conséquent les risques sont démultipliés. En outre, il semblerait comme l’indique Divina Frau-Meigs que « plus les activités sont répétées à la petite enfance, plus le cerveau, par économie, se focalise sur les structures et les synapses utilisées, laissant les autres péricliter parce qu’elles ne sont pas activées »[2].

Tous ces éléments, et ce ne sont pas les seuls (voir ci-dessous notes biliographiques) attestent de l’extrême vigilance que nous devons observer et du principe de précaution qui doit prévaloir sur toute autre considération dès lors que nous avons affaire aux enfants, et à plus forte raison, dans les toutes premières années de leur vie.

Alors, que faire ?

–        Ne pas banaliser la présence d’un bébé devant un écran ;

–        Donner priorité aux expériences concrètes plutôt que virtuelles ;

–        Donner priorité à l’imaginaire de l’enfant plutôt qu’à celui qui lui est fourni par les écrans ;

–        Lui procurer présence et accompagnement humains dans tous les domaines de sa vie ;

–        Lui assurer la sécurité affective dont il a le plus grand besoin.

En tout état de cause, ayons bien à l’esprit que ces produits destinés aux bébés répondent d’abord à des intérêts commerciaux. C’est à chaque parent de s’informer suffisamment pour savoir ce qui est véritablement bon pour son enfant.

Enfin précisons que l’âge de trois ans n’est qu’un repère, des précautions sont à prendre en matière d’écrans pendant toutes les phases de son développement et ce, jusqu’à ce qu’il atteigne une autonomie suffisante, c’est-à-dire jusqu’à la fin de l’adolescence.

Pour terminer je vous propose ce très beau dessin d’Arthur (5 ans) réalisé en janvier 2014. Merci Arthur !

« Notre salon » – Arthur, sa petite sœur, sa maman et son papa sur le canapé, le tapis vert et la télévision.

Dessin d'Arthur 2

A lire ou à écouter en complément :

ALLARD C., « Les bébés et la télévision » in Réalités familiales n°84, 2007, pp. 82-85.

BATON-HERVE E., « Pas de télévision pour les bébés ! » in Réalités familiales n°84, 2007, pp.76-81.

JEHEL Sophie, CIEM., Télévision pour les bébés : un danger pour leur santé, pour leur développement et pour leur éducation,

Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, Délibération du 22 juillet 2008 visant à protéger les enfants de moins de trois ans des effets de la télévision

MARTIN T., « L’enfant face à la télévision : quels effets sur son développement cognitif, langagier et pragmatique ? » Certificat de capacité d’orthophoniste, juin 2011, 111 p.

JOUSSELME C., « Nous déconseillons fortement l’usage de la télévision chez le tout-petit », interview, Santé de l’homme, dossier petite enfance et promotion de la santé.

GIAMPINO S., « Télévision et bébé »

GIAMPINO S., « La télé, c’est pas pour les bébés »

URAF Centre

UNAF : « Télévision, les bébés ont autre chose à faire ! »

UNAF : Réaction de l’UNAF à l’avis de l’Académie des sciences sur « l’enfant et les écrans »

A lire également l’Avis de la DGS (Direction Générale de la Santé) sur l’impact des chaînes télévisées sur le tout petit enfant (0 à 3 ans), 16 avril 2008.


[1] Une Télé dans le biberon, film documentaire de Anne Georget, ARTE,  04 février 2011. Voir aussi : http://www.film-documentaire.fr/Une_t%C3%A9l%C3%A9_dans-biberon.html,film,34308

[2] Télévision pour les bébés : un danger pour leur santé, pour leur développement et pour leur éducation, http://www.collectifciem.org/spip.php?article108#outil_sommaire_3

2 commentaires sur « Des bébés devant des écrans »

  1. Bonjour Elisabeth,

    J’ai beaucoup aimé cet article qui donne plusieurs clefs et exemples de manière très concrète. J’arrive à faire un comparatif rapide avec mes habitudes avec mes filles. Donc j’apprends plein de choses. L’article est simple à comprendre et sa lecture est facile. Je vote un grand ‘LIKE’ J’attends avec impatience les suivants. Je pense que ce format est parfait pour ceux qui sont dans les transports en commun. Sans transition j’arrive à Boulogne il faut que je descende 🙂

    Bonne journée

    PS: merci d’avoir tenu compte nos critiques positives 🙂

    Abdoulaye Gning

    >

  2. Bonjour Laye,
    Je te remercie à mon tour pour ce retour positif ainsi que pour vos conseils avisés qui me permettent de mieux saisir ce que peuvent attendre d’un tel blog de jeunes parents. Bonne journée et à bientôt.
    Élisabeth

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