Les technologies numériques ont connu une accélération très importante ces dernières années. Ce faisant, les familles se sont équipées massivement d’écrans de tous modèles, grands et petits, fixes et mobiles, aux multiples convergences et fonctionnalités.

Les médias, autrefois dévolus aux adultes ainsi qu’aux plus jeunes, mais dans des créneaux horaires très circonscrits, s’invitent maintenant dans la vie des enfants sous forme d’écrans de plus en plus précocement. Les bébés se voient affublés d’une tablette aux programmes soi-disant éducatifs quand les enfants d’âge scolaire sont pourvus d’un smartphone (c’est-à-dire d’un ordinateur de poche) dès le primaire. Ainsi, les indications d’âge prônées par certains sont indubitablement désavouées par des propositions marchandes souvent alléchantes et mensongères.

Ceci étant, la réalité à laquelle nous avons affaire aujourd’hui devient préoccupante pour les enfants surexposés aux écrans et pour la qualité des relations intrafamiliales. Surutilisés, les écrans agissent comme de véritables perturbateurs du développement de l’enfant. Les professionnels de santé, travailleurs sociaux, éducateurs et acteurs de l’enfance font des observations inquiétantes : retards de langage, troubles de l’alimentation, du sommeil, de la motricité fine et globale, isolement affectif… Ces symptômes semblent toucher de plus en plus d’enfants et un nombre croissant de familles[1]. Il est important d’en prendre acte afin d’enrayer cette déplorable tendance avant qu’il ne soit trop tard.

Si les médias ont toujours suscité préoccupations et débats passionnés dans leurs rapports aux enfants[2], les écrans nomades du moment, donnent à la question de l’éducation, et du « prendre soin »[3] des enfants, une dimension nouvelle. Ils sont conçus de manière à capter l’attention et à retenir l’usager le plus longtemps possible et s’imposent au consommateur avec une grande puissance marketing. Comment dès lors reporter la responsabilité sur les seuls parents ? On le voit, les tentatives de réponses que sont les préconisations d’âges et d’éducation aux médias ne sont pas de nature à faire le poids si elles ne sont pas accompagnées de politiques visant à encourager les firmes concernées à des pratiques plus éthiques.

Les progrès de la technologie numérique ne connaissent pas le même rythme que la recherche. L’élaboration de la pensée ne peut se passer d’un temps de maturation, salvateur d’ailleurs, car il apporte la distanciation nécessaire à l’appréhension du sujet. Comment alors rendre compte du phénomène ? Comment dire les faits observés ? Comment les nommer ? Comment les qualifier ? La tentation est grande, dans l’urgence, d’emprunter à d’autres champs les concepts qui nous manquent. Les expressions « addiction aux écrans », « autisme virtuel », semblent vouloir combler ce vide. Toutefois, le risque n’est-il pas de manquer une réalité singulière ? D’oblitérer des tenants et des aboutissants susceptibles de nous éclairer plus justement ? Dans La formation de l’esprit scientifique Gaston Bachelard identifie les obstacles à la culture scientifique. Nous en retiendrons deux dans le cadre de cet article : l’expérience première et l’usage de métaphores. « L’expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr, nous dit-il[4] […] « Au spectacle des phénomènes les plus intéressants, les plus frappants, l’homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit pas s’étonner que la première connaissance objective soit une première erreur. »[5] Il nous faut ainsi faire un pas de côté pour nous détacher de notre objet, le re-voir sous un autre angle et repenser la façon de poser la question. Un autre obstacle épistémologique identifié par le philosophe est la métaphore : « qu’on le veuille ou non, les métaphores séduisent la raison ». L’excès de métaphorisation est encore trop courant et fait semble-t-il barrage à une problématisation plus fructueuse. Nous devons, chercheurs, professionnels, cliniciens et experts, interroger notre manière de saisir nos objets de préoccupation et de les médiatiser. Plus que jamais, la prudence s’impose.

Néanmoins, les faits énoncés plus avant sont là, prégnants, inquiétants. Ils nécessitent que soient mises en place des études épidémiologiques et longitudinales transdisciplinaires : en sociologie, médecine, psychoéducation, imagerie cérébrale, etc., et cela dans les meilleurs délais.  Car il devient impératif de mesurer l’ampleur du phénomène de surexposition et ses conséquences. C’est la question de la santé des enfants et de leur bien-être qui est en jeu.

 

[1] Je m’appuie ici sur une enquête que j’ai réalisée auprès de professionnels de divers horizons et sur les témoignages de parents ou d’acteurs du monde de l’enfance lors de formations ou de conférences.

[2] BATON-HERVE, Elisabeth, Les enfants téléspectateurs. Programmes, discours, représentations, L’Harmattan, 2000.

[3] STIEGLER, Bernard, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008.

[4] BACHELARD, Gaston, La formation de l’esprit scientifique, p. 23.

[5] Ibid., p.54.

Un commentaire sur « Des enfants surexposés aux écrans : oui, « addiction aux écrans » et « autisme virtuel », peut-être pas… »

  1. Bonjour,
    Je vous remercie pour cet article très intéressant.
    Je vous rejoins tout à fait.
    Je pense que nous devons faire attention aux amalgames si tentants. Nous sommes face à des problématiques nouvelles et l’être humain a souvent tendance à vouloir trier, mettre dans des cases connues tout ce qui est nouveau pour lui…. et tout cela ne rend pas les choses plus facile quand on sait que l’autisme est une maladie multifactorielle.
    Il me vient aussi une question en lisant l’article : « qu’est ce que cela dit de ces enfants ? ». Qu’est ce que ces troubles disent de ces enfants ?
    Bien cordialement

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