En cette fin d’année, les petites et grandes machines de la sphère numérique se présentent à nous avec insistance. Ne mésestimons pas le temps de la réflexion qui doit précéder tout acte d’achat. Pour qui ? Pourquoi ? Pour quels usages ? Avec quelles conséquences éventuelles pour l’utilisateur (plus il est jeune plus la question est cruciale) et avec quelles répercussions sur la vie familiale ?

Les recommandations de tous ordres ne manquent pas pour les parents : guides papier, sites internet, vidéos, se font fort d’éduquer les familles à un bon usage des écrans. Dernière en date, une série de petits films à l’initiative de France TV, intitulée « La famille tout-écran ». « Cette série permet de prévenir les familles sur les risques, les informer et les accompagner dans les bons usages des multiples écrans qui nous entourent plus que jamais » informe la page d’accueil de France TV éducation

Le titre de la série, qui est également celui d’un guide-papier édité par le CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information) interroge. Pourquoi « La famille tout-écran » alors que l’objectif affiché est de prôner un usage avisé et régulé des écrans. C’est-à-dire, et en dehors des risques à éviter, un usage non envahissant, qui laisse la part belle aux interrelations familiales, sociales, ainsi qu’aux activités hors écrans ? Le court générique qui précède chaque épisode représente lui-même chaque membre de la famille avec un écran. Sous-entendu « les écrans nombreux dans les foyers sont devenus incontournables ».

Arrêtons-nous un instant sur l’image du père véhiculée par cette série dite éducative. Il y est ridiculisé, à côté de la plaque, incompétent. Pourquoi en faire une telle représentation ? Le père n’est-il pas, comme l’a suggéré le célèbre psychanalyste britannique, DW. Winnicott, celui qui incarne la loi, qui pose des interdits ? N’est-il pas support d’identification, d’apprentissage ?[1] L’image symbolique du père en partage dans l’inconscient collectif, reste d’une grande importance pour l’équilibre familiale parce que structurante pour chacun de ses membres. Pourquoi ternir cette image sinon pour amoindrir l’efficacité d’un message de prévention qui pourrait dans le même temps nuire à l’industrie du numérique ?

Autre question : pourquoi le générique donne-t-il à voir un père en train de consommer ce qui ressemble à des pop-corn dans un grand saladier ? L’association grignotage-écran ne renvoie pas seulement au cinéma, on la retrouve dans maints dessins animés et autres programmes de télévision. Une telle insistance sournoise dans les représentations médiatiques répond à coup sûr aux attentes des grands annonceurs de l’agroalimentaire désireux d’exposer les produits et conduites alimentaires qui leur sont favorables. Voir l’article sur Garfield. Pourtant, le plus souvent, ces produits de grignotage sont trop gras, trop sucrés et/ou trop salés.  La chaîne France TV contrevient ainsi manifestement aux recommandations de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Dommage, car les messages de prévention ont une chance d’être efficaces s’ils sont cohérents. Les organismes publics ne devraient-ils pas montrer l’exemple au secteur privé en évitant de se désavouer les uns les autres ? Ne leur revient-il pas d’œuvrer de concert pour l’éducation, la santé et le bien-être des enfants et de leurs familles ?

Enfin, et je ne recherche pas l’exhaustivité de l’analyse, il y a lieu de considérer le standing de la famille mise en scène. Nous sommes en présence d’un couple avec trois enfants, ces personnages évoluent dans un intérieur plus que confortable. Les familles moins bien pourvues, aux prises avec des difficultés financières, aux fins de mois difficiles, auront certainement beaucoup de difficultés à se reconnaître dans ces différentes situations. La famille classique, CSP + serait-elle la norme ? En vérité, les multiples écrans que nous connaissons sont présents dans des milieux sociaux, géographiques et culturels extrêmement variés et dans des configurations familiales de plus en plus diversifiées. Les messages de prévention ne pourraient-ils tenir compte de ces multiples facteurs qui entrent en jeu dans l’usage des écrans ?

La présente série de 15 vidéos autour de la gestion des écrans semble, en creux, délivrer un autre message : « pas de problème avec les écrans si les parents savent les gérer ». Ce qui sous-entend que la responsabilité incombe aux seuls parents. Le plus souvent en effet, la responsabilité qui revient aux acteurs du marché est totalement occultée. C’est un écueil commun aux diverses recommandations émises dans l’espace social au sujet des écrans. Nous ne devons pourtant pas négliger les savoir-faire déployés par les grandes firmes internationales pour forcer l’usage intensif de ces multiples écrans. Les techniques de persuasion s’appliquent ainsi au design des appareils : émoticônes, notifications, smileys et autres menus, sont conçus pour capter, retenir l’attention et obtenir des actes répétitifs de consultations et de recours aux écrans. Les parents sont, eux ainsi, pris en tension entre les messages de prévention qui leur sont adressés et une économie de l’attention qui incite à une surutilisation des écrans.

Les organismes publics ont raison de faire de la prévention et de viser l’éducation, en revanche, ils ne devraient pas mentir par omission et manipuler sournoisement, mais au contraire, délivrer un discours objectif et cohérent.


 [1]Et cela même si cette fonction symbolique peut aussi bien être assumée par un substitut paternel.

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