« Seuls à la maison », une émission à décrypter (1)


La famille au cœur de la consommation

Décidément, quand il s’agit de faire du chiffre les chaînes ne reculent devant rien. Qu’elles appartiennent au réseau de télédiffusion privé ou à celui du service public, les mêmes logiques économiques prédominent. « TF1 fait de la télé-réalité uniquement pour faire de l’audience » affirmait clairement Édouard Boccon-Gibod » alors secrétaire général de l’antenne à TF1.[1] C’est bien la raison d’être de toute émission de télé-réalité. « Seuls à la maison » diffusée sur la chaine publique France 4  n’échappe pas à cet impératif.

La mise en scène d’enfants avec leur famille n’est pas nouvelle. Souvenons-nous de « On a échangé nos mamans » et de la très célèbre « Super Nanny » en passant par « Tahiti Quest ». Il est vrai que la cellule familiale est au cœur de la consommation. Dans « seuls à la maison » comme dans bien des programmes similaires, les marques ont tout loisir de se rappeler aux bons souvenirs des téléspectateurs en paradant naturellement tout au long de l’émission. L’exposition télévisuelle des familles avec leurs grands et petits bonheurs, leurs  plus ou moins gros tracas, assure sans aucun doute la dose d’émotions dont l’audience a besoin pour rester accrochée à l’écran.

Mais de toute évidence la télé-réalité ne se limite pas aux partenariats, aux placements de produits divers ainsi qu’aux produits dérivés en tous genres auxquels elle donne lieu. Ce style de programme favorise la diffusion de messages plus teintés idéologiquement qu’il n’y parait. Une certaine conception du rapport au monde et à l’environnement, des relations humaines et sociales, de la manière de se comporter y est promue aux dépens d’autres volontairement écartées.

L’émission « seuls à la maison » est traversée par un discours que nous pourrions résumer ainsi : « Les parents surprotègent leurs enfants. Ils ne les voient pas grandir. Il faut au contraire leur faire confiance. Ils sont capables de se débrouiller seuls. » À quel dessein peuvent bien répondre de telles assertions ? Quels risques peuvent-elles représenter si elles ne sont pas accompagnées d’une réflexion plus complète et plus approfondie sur l’éducation des enfants, sur les relations parents-enfants ?

La dépendance des programmes de télé-réalité aux grands annonceurs et aux pratiques mercantiles qu’ils favorisent en priorité conduit les concepteurs à délivrer des messages destinés à annuler toutes les résistances susceptibles de freiner les comportements de consommation attendus. Les plus jeunes sont des prescripteurs d’achat, ce sont aussi des consommateurs dans le présent, à moyen et à long terme. Les positionner comme « capables de… » ne revient-il pas à leur donner un statut et un pouvoir en réalité discutables, mais sans aucun doute favorables aux acteurs des médias et du monde marchand ?

Au cours du premier épisode, ces enfants de 8 à 12 ans se sont vu attribuer une certaine somme d’argent pour faire des courses dans un supermarché et dans un magasin d’accessoires de fête. Certes, ils ont été en mesure de ne pas dépasser le budget alloué. Cela suffit-il cependant à qualifier cette activité d’éducative ? Une vraie éducation à la consommation ne devrait-elle pas intégrer une réflexion sur la qualité des marchandises, leur provenance, la gestion des déchets qu’ils supposent, etc. ? De même, organiser une soirée festive entre camarades nécessite-t-il d’en passer par l’achat de produits standardisés dans les grandes surfaces spécialisées ? Les enfants ne sont-ils pas inventifs, créatifs et doués de savoir-faire personnels plus étendus que la simple réalisation de gâteau ?

On aura remarqué que ces jeunes comédiens improvisés avaient tous été équipés de tablettes et de smartphones. Sans doute est-ce là une des manifestations du monde moderne dans lequel ils vivent. Faut-il pour autant banaliser l’usage de ces technologies sophistiquées ? Chacun sait que ces écrans ne sont pas sans risques s’ils ne sont pas adaptés à l’âge et accompagnés d’une présence adulte dans leur utilisation. Enfin se posera-t-on la question de l’ouverture culturelle proposée ici à ces mineurs connectés, mais éloignés des livres ? (pas de bibliothèque dans cette spacieuse demeure pourtant bien équipée par ailleurs).

On le voit, un programme de télé-réalité est l’aboutissement d’une succession de choix, lesquels répondent aux intérêts des producteurs, diffuseurs et annonceurs et non pas à ceux des enfants et de leurs familles comme on voudrait nous le faire croire.

L’émission « Seul à la maison » se prête particulièrement bien au décryptage et peut servir de cas d’école pour une éducation à l’image et aux médias, pourquoi nous en priver ?

La suite avec le prochain article !

Autres articles à lire ou à relire sur ce blog :

https://elisabethbatonherve.com/2014/04/14/tahiti-quest-quelle-lecon-de-vie-pour-les-enfants/

https://elisabethbatonherve.com/2014/05/14/tahiti-quest-le-csa-interpelle/

https://elisabethbatonherve.com/2015/06/02/super-nanny-ou-la-coachisation-des-familles/

 

 

[1] ROUW D., TEYSSIER E., « Les enjeux de la télé-réalité », Paris, Economica, 2003, p. 16, (propos rapporté par Alexandra FAURE, « La télé-réalité : la télé de la réalité ? » mémoire de sciences politiques, Université Lyon II 2006).

Tahiti Quest : quelle leçon de vie pour les enfants ?

Dessin Aicha

Dessin réalisé par Aïcha, 8 ans, pendant les pauses publicitaires de Tahiti Quest

La chaîne Gulli a entrepris de diffuser une émission de téléréalité en direction des familles : Tahiti Quest. Son concept se rapproche de celui de Koh Lanta à ceci près que ce sont des familles qui sont en compétition et que les épreuves sont censées être à la portée des enfants, une première du genre en France.

La saison 1 à peine terminée voici le casting de la seconde déjà en place afin de procéder au choix de nouvelles familles. Une étape importante car les caractéristiques de chacune d’elles doivent permettre aux téléspectateurs de trouver matière à identification. En attendant de connaître les « heureux (ou malheureux) élus » de la prochaine saison de cette émission de téléréalité familiale, voyons ce qu’il en est des cinq épisodes déjà diffusés.

Tahiti Quest est produite par Ah ! Production et Megasmedia et réalisée par Julien Magne (réalisateur de Koh Lanta). Elle est animée par Benjamin Castaldi bien connu pour l’animation de Loft Story et autre Secret Story... Tahiti Quest met en scène cinq familles, deux parents et deux enfants âgés de 8 à 13 ans, qui ont à concourir les unes contre les autres dans des épreuves diverses faisant appel à leurs aptitudes sportives, stratégiques, leur adresse, leur capacité d’observation, de mémorisation et de restitution. Les épreuves sont présentées comme étant inspirées par les légendes polynésiennes. L’émission Tahiti Quest se déroule en effet en Polynésie française sur l’île de Mo’oréa. Elle a fait l’objet de cinq épisodes diffusés les vendredi (20h45) et dimanche (16 h) du 14 février au 16 mars 2014.

Avec les cinq groupes familiaux sélectionnés pour ce divertissement télévisuel nous avons affaire à un échantillon à peu près représentatif des familles occidentales : la classique, la métissée, la recomposée, l’adoptive, la famille avec enfant en surpoids.[1] Mais au-delà de ce constat il y a lieu d’interroger un concept d’émission de téléréalité qui met en scène des enfants avec l’assentiment et la complicité de leurs parents.

Des enfants en compétition

La présence d’enfants dans une émission de téléréalité représentait pour la chaîne Gulli un risque de réactions négatives de la part de l’opinion publique et du CSA. Or, malgré toutes les précautions prises par les producteurs, réalisateur et diffuseur, des questions importantes demeurent quant à l’opportunité de voir se développer des émissions de téléréalité avec des enfants.

Certes une atmosphère « bon enfant » se dégage des cinq épisodes diffusés et, contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres émissions de ce genre, les épreuves sont abordables, petits et grands semblent pouvoir concourir ensemble, (quoique, quoique… les petits de 8 ans ne sont pas à égalité avec leurs aînés pour certaines épreuves). Il n’en reste pas moins que nous y retrouvons les ingrédients habituels de la téléréalité : survalorisation de la compétition, élimination du concurrent, participants dotés d’un pouvoir de décision (attribution de pénalités à la famille de son choix) ; mais encore : lieu paradisiaque qui fait rêver les téléspectateurs, sensation de pénétrer dans l’intimité des gens, émotions et rires communicatifs, suspens qui maintient l’intérêt.  Nous y trouvons également les réflexions « prêtes à l’emploi » auxquelles nous a habitué la téléréalité : « Je suis à fond, je lâche pas. Je fais ça aussi pour ma famille, et aussi pour gagner » ; « J’ai un objectif dans la tête, c’est gagner […] je ne lâcherai rien »; « Notre objectif c’est d’aller jusqu’au bout des choses, ne pas abandonner ».

Loin de tout esprit de solidarité, les familles sont engagées à entrer en concurrence et, dans ce système, la réussite des uns passe par l’échec des autres. Cela les conduit par exemple à s’épier mutuellement pendant les entrainements et au besoin à copier les techniques des meilleurs.

Cette première saison de Tahiti Quest a révélé des enfants inquiets de décevoir leurs parents ainsi que leur frère ou sœur. Allan 12 ans (famille orange) dit de son petit frère Glenn 8 ans qui a abandonné une épreuve : « Il m’a déçu ». Plus tard le père intervient en expliquant qu’il va expliquer à son enfant que « s’il abandonne il pénalise toute la famille ». Quelle lourde responsabilité pour un enfant de 8 ans ! L’élimination et le départ de l’île est un moment apparemment douloureux pour les enfants qui ont à le vivre et la caméra ne se prive pas de filmer leurs mines déconfites et leurs visages en pleurs. Il est indéniable que tout cela représente un degré de pression psychologique important pour les compétiteurs en herbe. Sont-ils véritablement en mesure d’y faire face ? N’est-ce pas leur faire payer trop cher des enjeux sous-jacents qui les dépassent ?

L’émission de téléréalité se satisfait de délivrer des messages simples (pour ne pas dire simplistes) et ne se préoccupe en rien du vécu psychique de l’enfant et de la complexité des affects en jeu. Certes les enfants sont consolés, rassurés : il leur est rappelé qu’il ne s’agit que d’un jeu. Toutefois il arrive aux parents de dire leur « stress », leur « angoisse », certains craquent et pleurent d’autres se jugent sévèrement. Comment l’enfant est-t-il en mesure de faire face à ces attitudes paradoxales ?

Une « aventure extraordinaire »… qui fait recette !

Pour mesurer les enjeux associés à ce type d’émission il est nécessaire de la replacer dans un contexte plus large incluant les sponsors et coupures publicitaires.

Les chaînes de télévision sont à la recherche de programmes susceptibles de booster leurs audiences. Plus les audiences sont importantes, plus les annonceurs sont intéressés par les espaces publicitaires qu’elles proposent. Un épisode de Tahiti Quest permet deux longues coupures publicitaires[2] sans compter les pages publicitaires et mentions du sponsor qui précèdent et suivent l’émission dans une succession rapide et enchevêtrée qui ne facilite pas toujours l’identification des images et la différenciation entre contenu du programme et contenu publicitaire. Les spots diffusés ciblent l’audience supposée des jours et créneaux horaires concernés avec des produits qui lui correspondent et par le biais de mises en scènes publicitaires qui entrent en résonance avec ce qui se passe au cours de l’émission.

Dans cette logique il n’y a rien d’étonnant à ce que les programmes soient conçus et choisis en fonction de leur capacité à rendre le téléspectateur disponible[3] et à fournir un univers propice à la réception des communications publicitaires. Tahiti Quest est un programme de divertissement, qui « vide la tête » et n’invite pas à penser. Pour ces mêmes raisons, il valorise la réussite personnelle, l’individualisme. Au fond, comme toute émission de téléréalité, il semblerait que Tahiti Quest nous signifie que ce qui se passe dans le jeu télévisuel c’est « comme dans la vie, il y a des gagnants et des perdants, des biens lotis et d’autres pas ». C’est un fait avéré et accepté.

Comme l’exprime Pierre Rabhi dans un ouvrage entretiens avec Olivier Le Naire « Quand on instaure dès l’enfance cette compétitivité, cette course à l’excellence, on finit par oublier les qualités humaines. » Plus loin il ajoute « Or, je pense qu’on ne doit pas angoisser l’enfant, mais lui dire au contraire : « Voilà l’autre, ce n’est pas ton rival mais ton complément. »

Dommage qu’une chaîne tournée vers les enfants et vers les familles n’ait pas plus d’ambition éducative. La solidarité, le partage, le souci des autres, sont pourtant des valeurs dont notre société a le plus grand besoin et que les adultes, quels qu’ils soient, devraient avoir à cœur de transmettre aux enfants.

Que retiendront de Tahiti Quest les enfants téléspectateurs si prompts à s’identifier ? En tout état de cause, l’important est de favoriser le dialogue adultes/enfants afin de leur permettre de prendre de la distance et d’exercer leur esprit critique. Il sera ainsi possible de leur signifier que les relations inter-familiales peuvent prendre d’autres formes plus constructives et humainement plus riches.

 

[1] Ce n’est pas l’enfant qui est ici pointé du doigt mais « ce qui fait image ». C’est d’ailleurs ce même enfant qui ouvre le réfrigérateur rempli de victuailles. Dans un contexte où les médias et notamment la publicité ont été mis en cause devant le phénomène d’augmentation du nombre d’enfants en surpoids et d’obésité pédiatrique, cela n’a rien d’anodin. Il s’agirait en quelque sorte de banaliser ce qu’engendre une surconsommation de produits alimentaires « trop gras, trop sucrés, trop salés » à l’exemple des céréales Kellog’s, sponsor de l’émission.

[2] Exemple : deux écrans publicitaires sont insérés dans l’émission du 28 février (épisode 3), l’un de 4 minutes 47 secondes, l’autre de 5 minutes et 20 secondes (indicatifs compris).

[3] On se souviendra des paroles de Patrick Lelay alors PDG de TF1 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux message »