Ainsi, nos Académies des sciences, de médecine et des technologies ont-elles rendu public ce qu’elles présentent comme un « appel » intitulé : « L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans »

On se souvient de l’Avis de l’Académie des sciences publié en 2013*. Aujourd’hui, l’un de ses auteurs reconnait : « Nous étions un peu trop optimistes et n’avions pas assez insisté sur les effets délétères »**. De fait, l’avis en question avait alors soulevé une vive polémique. Chercheurs, universitaires, professionnels, cliniciens de l’enfance et associations s’étaient  élevés contre un diagnostic biaisé par ce qui apparaissait alors comme une volonté de relativiser les discours plus sévères sur les conséquences préoccupantes de la massification des écrans. Il aurait suffi que les auteurs de l’avis élargissent leurs investigations aux chercheurs, universitaires et autres experts nationaux expérimentés, très au fait de ces questions et pour certains, depuis de longues années, pour éviter une telle erreur.

Cette fois, on ne prend le risque ni d’un rapport ni d’un avis et ce n’est plus une seule académie qui est concernée, mais trois. À quel(s) objectif(s) réel(s) répond cette initiative ? Pourquoi de telles institutions se regroupent-elles pour émettre un simple appel qui ne s’appuie aucunement sur la littérature scientifique ? Pourquoi se réfugient-elles derrière leur statut et légitimité pour intervenir dans un débat social sans se référer à un plus large panel de spécialistes ? Les auteurs de l’appel émettent le vœu de recherches conduites en interdisciplinarité. En effet, nous devrions aller vers plus de complémentarité et développer de plus nombreuses collaborations entre approches théoriques et champs disciplinaires. L’écrit dont il est question ici fait mention de neurophysiologie, de psychologie, de philosophie, de sciences cognitives, mais il fait l’impasse sur les sciences de l’information et de la communication quand elles sont pourtant éminemment concernées par le sujet.

Sur le fond, nous relevons une meilleure prise en compte des effets néfastes des écrans. Néanmoins, il ressort de la lecture de ce document une forte insistance sur l’aspect vulnérabilités personnelles, familiales et sociales. Il est incontestable que ces vulnérabilités entrent en ligne de compte, de nombreux sociologues l’ont constaté. Néanmoins, nous ne savons pas encore dans quelle mesure certaines fragilités peuvent aussi être engendrées par la technologie. Une technologie aux mains de grandes firmes internationales qui ne s’embarrassent pas de considérations déontologiques pour rendre captif l’usager qu’il soit ou non adulte.

Lorsque l’on côtoie régulièrement les parents et les professionnels des secteurs médicaux, paramédicaux et sociaux, sur leurs terrains d’intervention, c’est la complexité à l’œuvre dans l’usage qui est fait des technologies numériques qui s’impose à l’observateur. En effet, il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre ce qui relève d’une pathologie ou de comorbidités*** particulières et ce qui relève des moyens et de la force dont disposent les acteurs marchands pour influencer les comportements.

Certes, les parents et les éducateurs ont un rôle important à jouer dans l’éducation au bon usage des écrans. Reconnaissons néanmoins qu’ils sont soumis, de même que les enfants dont ils ont la charge, à des discours contradictoires. Prôner l’autorégulation est une bonne chose, mais cela ne suffit pas quand on sait que les industriels, concepteurs et autres fournisseurs d’applications mettent tout en œuvre pour conduire à une surconsommation et à des comportements excessifs. Cette réalité, qui confine à l’injonction paradoxale, gagnerait à être véritablement prise en compte.

L’écrit publié ce 9 avril dernier fait montre d’une grande prudence quant au terme d’addiction. Pourquoi pas ? Sur ce point les recherches doivent se poursuivre. Mais quelle n’est pas  notre surprise de lire : « Il est important de fixer un temps ritualisé dédié aux écrans afin d’apprendre à l’enfant à attendre »****. Que l’enfant doit faire l’apprentissage du plaisir différé est en effet essentiel dans la construction de sa personnalité. Pour autant, point n’est besoin de ritualiser l’usage des écrans. Bien au contraire, la ritualisation risque justement de conduire à une forme de dépendance. Il sera plus judicieux de signifier à l’enfant que ces écrans peuvent être utilisés occasionnellement pour des usages précis et limités, mais que certaines journées peuvent se vivre sans le recours à l’écran.

Les problèmes posés par la présence massive des écrans dans l’environnement des familles concernent toutes les tranches d’âge ainsi que les adultes, notamment parents et éducateurs. Il nous faut tout de même insister particulièrement sur la petite enfance. Nous savons qu’en matière d’écrans, les bons plis se prennent dès l’enfance. A Contrario, les mauvaises habitudes prises dès le plus jeune âge ont tendance à persister par la suite. Tout le monde s’accorde à dire que, chez le tout-petit, les expériences sensorimotrices sont fondamentales. De même, des interactions humaines riches garantissent le bon développement du langage. Soyons sérieux : qu’apportent réellement les écrans aux enfants de moins de trois ans ? Le petit d’homme ne trouve-t-il pas dans son environnement tout ce qui lui est nécessaire sans en passer par les écrans ? Si ces objets s’imposent à lui dans les tout premiers moments de sa vie, ce n’est en rien pour servir son bien-être, ils répondent plutôt à des impératifs commerciaux.

Ne chargeons pas trop les parents. La plupart d’entre eux sont conscients de l’importance d’accompagner leurs enfants, petits et grands, dans l’univers des écrans numériques. L’attitude éducative qu’ils mettent en œuvre dans ce domaine est bien souvent contrecarrée par des discours marchands qui n’hésitent pas à saper cette vigilance parentale. Nous aurons beau émettre de sages recommandations, si nous demeurons aveugles à cette réalité-là, elles resteront vaines. Il faut beaucoup de discernement pour ne pas céder aux sirènes des grandes marques et ne pas se laisser prendre dans les pièges du marketing et de la communication qui envahissent l’espace social à grand renfort d’illusions et de mensonges. Les plus avisés s’y laissent parfois prendre.


*BACH J.F., HOUDE O., LENA P., TISSERON S., L’enfant et les écrans, Un Avis de l’Académie des sciences, Le Pommier, janvier 2013.

**SANTI P., « Ecrans : appel des académies à une « vigilance raisonnée », Le Monde, 10 avril 2019.

***Comorbidité : association de plusieurs pathologies et conséquences qui en résultent.

**** »L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans. Appel à une vigilance raisonnée sur les technologies numériques », Académie des sciences, Académie de médecine, Académie des technologies, 9 avril 2019, p. 5.




Un commentaire sur « Académies des sciences, de médecine et des technologies : un appel ambigu »

  1. article tout à fait pertinent , ces avis d’instances officielles insuffisamment fondés et étayés viennent créer du trouble , du doute chez les parents et personnes en charge de l’éducation des enfants..

Répondre à gerardbaton Annuler la réponse.

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