Moi et mon compte Facebook

Vous le savez, je suis sur Facebook depuis… attendez-voir, tout est si bien pensé chez Facebook, je vais vous dire cela tout de suite en consultant le fil d’actualité. Voilà, j’ai trouvé, j’ai ouvert mon compte en octobre 2013, un peu plus d’un an déjà !

Vous vous souvenez de mes premiers pas ? J’ai progressé, mais il y a encore du pain sur la planche ! Je vous entends me demander : alors combien d’amis, combien de mentions « j’aime » ? Hum, hum, oserais-je vous dire la vérité ? Allons je m’y résous : 24 amis et 28 mentions « j’aime ». Je vous l’accorde, il n’y a pas de quoi fanfaronner avec un tel score.

Tout de même on est très encourageant chez Facebook : on me dit que je suis proche de 100 « j’aime » et que je peux promouvoir ma page pour les atteindre plus rapidement.

Et puis quoi encore ? Je ne vais tout de même pas aller au-devant des gens que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam et leur demander de m’aimer ! Quant aux amis, je fais mienne l’affirmation du philosophe Aristote : « Ce n’est pas un ami que l’ami de tout le monde ».

Et puis je trouve Facebook un peu trop curieux. Exemple, à propos d’une photo, on me demande : « avec qui étiez-vous ? Où cette photo a-t-elle été prise ? ». On me propose également de mentionner mes emplois et ma scolarité, de donner des précisions sur le lieu où j’habite, sur ma famille et mes amis, d’évoquer des événements récents, de donner des détails sur ma personne, etc., etc.

Eh oh, ça les regarde ? En vérité pourquoi me pose-t-on ces questions ? Ne serait-ce pas pour faire commerce de mes données personnelles ?

Plus sérieusement, le profilage des internautes ne devrait pas nous laisser indifférents. Certains sites peuvent nous être utiles et nous communiquer les informations dont nous avons besoin. Celui de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) fourni également des ressources appréciables aux usagers de l’Internet soucieux de ne pas se faire piéger. Ne les négligeons pas, et soyons vigilants, les enjeux qui relèvent de la protection de la vie privée du consommateur sont considérables.

Enfin, pendant que j’écrivais ces lignes j’ai reçu, comme vous, un e- mail de Facebook m’informant du changement de sa politique de confidentialité à partir du 1er janvier 2015. Les nombreux hyperliens qu’il comporte n’en facilitent pas la lecture. Alors, avant de décider si nous conservons ou non notre compte, ne négligeons pas ces quelques lectures et certaines autres que vous voudrez bien, chers amis internautes, nous signaler.

Ce que cache Facebook derrière sa nouvelle politique de confidentialité.

Comment Facebook cherche à rassurer avant de changer de politique de confidentialité.

Tahiti Quest : quelle leçon de vie pour les enfants ?

Dessin Aicha

Dessin réalisé par Aïcha, 8 ans, pendant les pauses publicitaires de Tahiti Quest

La chaîne Gulli a entrepris de diffuser une émission de téléréalité en direction des familles : Tahiti Quest. Son concept se rapproche de celui de Koh Lanta à ceci près que ce sont des familles qui sont en compétition et que les épreuves sont censées être à la portée des enfants, une première du genre en France.

La saison 1 à peine terminée voici le casting de la seconde déjà en place afin de procéder au choix de nouvelles familles. Une étape importante car les caractéristiques de chacune d’elles doivent permettre aux téléspectateurs de trouver matière à identification. En attendant de connaître les « heureux (ou malheureux) élus » de la prochaine saison de cette émission de téléréalité familiale, voyons ce qu’il en est des cinq épisodes déjà diffusés.

Tahiti Quest est produite par Ah ! Production et Megasmedia et réalisée par Julien Magne (réalisateur de Koh Lanta). Elle est animée par Benjamin Castaldi bien connu pour l’animation de Loft Story et autre Secret Story... Tahiti Quest met en scène cinq familles, deux parents et deux enfants âgés de 8 à 13 ans, qui ont à concourir les unes contre les autres dans des épreuves diverses faisant appel à leurs aptitudes sportives, stratégiques, leur adresse, leur capacité d’observation, de mémorisation et de restitution. Les épreuves sont présentées comme étant inspirées par les légendes polynésiennes. L’émission Tahiti Quest se déroule en effet en Polynésie française sur l’île de Mo’oréa. Elle a fait l’objet de cinq épisodes diffusés les vendredi (20h45) et dimanche (16 h) du 14 février au 16 mars 2014.

Avec les cinq groupes familiaux sélectionnés pour ce divertissement télévisuel nous avons affaire à un échantillon à peu près représentatif des familles occidentales : la classique, la métissée, la recomposée, l’adoptive, la famille avec enfant en surpoids.[1] Mais au-delà de ce constat il y a lieu d’interroger un concept d’émission de téléréalité qui met en scène des enfants avec l’assentiment et la complicité de leurs parents.

Des enfants en compétition

La présence d’enfants dans une émission de téléréalité représentait pour la chaîne Gulli un risque de réactions négatives de la part de l’opinion publique et du CSA. Or, malgré toutes les précautions prises par les producteurs, réalisateur et diffuseur, des questions importantes demeurent quant à l’opportunité de voir se développer des émissions de téléréalité avec des enfants.

Certes une atmosphère « bon enfant » se dégage des cinq épisodes diffusés et, contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres émissions de ce genre, les épreuves sont abordables, petits et grands semblent pouvoir concourir ensemble, (quoique, quoique… les petits de 8 ans ne sont pas à égalité avec leurs aînés pour certaines épreuves). Il n’en reste pas moins que nous y retrouvons les ingrédients habituels de la téléréalité : survalorisation de la compétition, élimination du concurrent, participants dotés d’un pouvoir de décision (attribution de pénalités à la famille de son choix) ; mais encore : lieu paradisiaque qui fait rêver les téléspectateurs, sensation de pénétrer dans l’intimité des gens, émotions et rires communicatifs, suspens qui maintient l’intérêt.  Nous y trouvons également les réflexions « prêtes à l’emploi » auxquelles nous a habitué la téléréalité : « Je suis à fond, je lâche pas. Je fais ça aussi pour ma famille, et aussi pour gagner » ; « J’ai un objectif dans la tête, c’est gagner […] je ne lâcherai rien »; « Notre objectif c’est d’aller jusqu’au bout des choses, ne pas abandonner ».

Loin de tout esprit de solidarité, les familles sont engagées à entrer en concurrence et, dans ce système, la réussite des uns passe par l’échec des autres. Cela les conduit par exemple à s’épier mutuellement pendant les entrainements et au besoin à copier les techniques des meilleurs.

Cette première saison de Tahiti Quest a révélé des enfants inquiets de décevoir leurs parents ainsi que leur frère ou sœur. Allan 12 ans (famille orange) dit de son petit frère Glenn 8 ans qui a abandonné une épreuve : « Il m’a déçu ». Plus tard le père intervient en expliquant qu’il va expliquer à son enfant que « s’il abandonne il pénalise toute la famille ». Quelle lourde responsabilité pour un enfant de 8 ans ! L’élimination et le départ de l’île est un moment apparemment douloureux pour les enfants qui ont à le vivre et la caméra ne se prive pas de filmer leurs mines déconfites et leurs visages en pleurs. Il est indéniable que tout cela représente un degré de pression psychologique important pour les compétiteurs en herbe. Sont-ils véritablement en mesure d’y faire face ? N’est-ce pas leur faire payer trop cher des enjeux sous-jacents qui les dépassent ?

L’émission de téléréalité se satisfait de délivrer des messages simples (pour ne pas dire simplistes) et ne se préoccupe en rien du vécu psychique de l’enfant et de la complexité des affects en jeu. Certes les enfants sont consolés, rassurés : il leur est rappelé qu’il ne s’agit que d’un jeu. Toutefois il arrive aux parents de dire leur « stress », leur « angoisse », certains craquent et pleurent d’autres se jugent sévèrement. Comment l’enfant est-t-il en mesure de faire face à ces attitudes paradoxales ?

Une « aventure extraordinaire »… qui fait recette !

Pour mesurer les enjeux associés à ce type d’émission il est nécessaire de la replacer dans un contexte plus large incluant les sponsors et coupures publicitaires.

Les chaînes de télévision sont à la recherche de programmes susceptibles de booster leurs audiences. Plus les audiences sont importantes, plus les annonceurs sont intéressés par les espaces publicitaires qu’elles proposent. Un épisode de Tahiti Quest permet deux longues coupures publicitaires[2] sans compter les pages publicitaires et mentions du sponsor qui précèdent et suivent l’émission dans une succession rapide et enchevêtrée qui ne facilite pas toujours l’identification des images et la différenciation entre contenu du programme et contenu publicitaire. Les spots diffusés ciblent l’audience supposée des jours et créneaux horaires concernés avec des produits qui lui correspondent et par le biais de mises en scènes publicitaires qui entrent en résonance avec ce qui se passe au cours de l’émission.

Dans cette logique il n’y a rien d’étonnant à ce que les programmes soient conçus et choisis en fonction de leur capacité à rendre le téléspectateur disponible[3] et à fournir un univers propice à la réception des communications publicitaires. Tahiti Quest est un programme de divertissement, qui « vide la tête » et n’invite pas à penser. Pour ces mêmes raisons, il valorise la réussite personnelle, l’individualisme. Au fond, comme toute émission de téléréalité, il semblerait que Tahiti Quest nous signifie que ce qui se passe dans le jeu télévisuel c’est « comme dans la vie, il y a des gagnants et des perdants, des biens lotis et d’autres pas ». C’est un fait avéré et accepté.

Comme l’exprime Pierre Rabhi dans un ouvrage entretiens avec Olivier Le Naire « Quand on instaure dès l’enfance cette compétitivité, cette course à l’excellence, on finit par oublier les qualités humaines. » Plus loin il ajoute « Or, je pense qu’on ne doit pas angoisser l’enfant, mais lui dire au contraire : « Voilà l’autre, ce n’est pas ton rival mais ton complément. »

Dommage qu’une chaîne tournée vers les enfants et vers les familles n’ait pas plus d’ambition éducative. La solidarité, le partage, le souci des autres, sont pourtant des valeurs dont notre société a le plus grand besoin et que les adultes, quels qu’ils soient, devraient avoir à cœur de transmettre aux enfants.

Que retiendront de Tahiti Quest les enfants téléspectateurs si prompts à s’identifier ? En tout état de cause, l’important est de favoriser le dialogue adultes/enfants afin de leur permettre de prendre de la distance et d’exercer leur esprit critique. Il sera ainsi possible de leur signifier que les relations inter-familiales peuvent prendre d’autres formes plus constructives et humainement plus riches.

 

[1] Ce n’est pas l’enfant qui est ici pointé du doigt mais « ce qui fait image ». C’est d’ailleurs ce même enfant qui ouvre le réfrigérateur rempli de victuailles. Dans un contexte où les médias et notamment la publicité ont été mis en cause devant le phénomène d’augmentation du nombre d’enfants en surpoids et d’obésité pédiatrique, cela n’a rien d’anodin. Il s’agirait en quelque sorte de banaliser ce qu’engendre une surconsommation de produits alimentaires « trop gras, trop sucrés, trop salés » à l’exemple des céréales Kellog’s, sponsor de l’émission.

[2] Exemple : deux écrans publicitaires sont insérés dans l’émission du 28 février (épisode 3), l’un de 4 minutes 47 secondes, l’autre de 5 minutes et 20 secondes (indicatifs compris).

[3] On se souviendra des paroles de Patrick Lelay alors PDG de TF1 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux message »    

Une journée pour se former

L’éducation au numérique c’est bien… léducation à l’image, aux médias et à l’information, c’est encore mieux !

L’AFI Centre social de Saint Paul Trois Châteaux dans le département de la Drôme a organisé, avec le soutien de l’UDAF, une formation qui a eu lieu le 13 mars dernier.

13 mars 2

Travail d’analyse de publicités en petits groupes

Les médias sont de plus en plus nombreux, leur technologie se fait toujours plus complexe et sophistiquée. En outre, les enjeux économiques qui les traversent sont très importants, ceux qui relèvent du politique, du social et de l’humain ne le sont pas moins. C’est pourquoi chaque individu doit être en mesure d’avoir une compréhension suffisante des tenants et des aboutissants de l’univers médiatique environnant, de ses répercussions sur nos vies et celle des enfants.

C’était l’objet de cette journée de formation que j’ai animée et au cours de laquelle s’est construite une réflexion commune à partir du décryptage et de l’analyse des images fixes et audiovisuelles ainsi que des contenus véhiculés par les technologies numériques. Cette démarche nous a conduit à nous interroger également sur les impacts des médias.

L’approche développée ici se base sur l’interaction entre chaque participant et avec l’intervenant. Nous nous sommes appuyés sur un diaporama et des exemples concrets à partir desquels chacun était amené à s’exprimer.

Si la rencontre avec les médias est de l’ordre de l’expérience, tout échange en groupe autour des images et des contenus médiatiques (quelles que soient leurs technologies) l’est également. Ces précieux moments de confrontations d’idées et de points de vue ainsi que leur très grande richesse, démontrent tout l’intérêt de développer largement ce type d’initiative.

L’éducation aux médias à l’école

Les médias, quels qu’ils soient et quels que soient leurs supports font partie intégrante de la vie des enfants. Ces médias agissent parfois de concert mais aussi hélas trop souvent en contradiction avec l’éducation transmise par les parents et par l’école.

Les enfants doivent pouvoir apprendre très tôt à les décrypter, à comprendre leur fonctionnement afin d’acquérir le discernement et le jugement critique qui s’impose. C’est pourquoi il est plus que souhaitable que l’éducation aux médias soit intégrée aux enseignements scolaires dès le plus jeune âge.

Dans son numéro du mois de janvier le magazine Acteurs de la vie scolaire s’interroge sur le rôle de l’école dans l’éducation.

L’éducation aux médias ne s’improvise pas

Voir également l’article de Stéphane Menu pp 6-8 Quel rôle pour l’école dans l’éducation aux médias ?

Et vous, lecteurs habituels ou occasionnels, avez-vous des expériences, témoignages ou observations au sujet de l’éducation aux médias à l’école à partager sur ce blog ?

Les programmes de télévision destinés à la jeunesse : des contenus à interroger

Les enfants sont devant l’écran de télévision, ils regardent une émission jeunesse. Voici pour nous, enfin, un moment assuré de calme et de tranquillité ! Pendant ce temps nous pouvons vaquer à nos occupations quotidiennes ou tout simplement nous reposer. Toutefois, savons-nous ce qui leur est transmis par le biais de ces émissions comme contenu réel et symbolique, comme valeurs, comme idéologie ?

Comment évaluer les programmes jeunesse ?

Adultes, nous ne prenons généralement pas le temps de regarder les dessins animés télévisés destinés à la jeunesse, encore moins d’en questionner le contenu. Il est en effet difficile de s’installer devant son téléviseur pour regarder ne serait-ce qu’un dessin animé dans son intégralité. Il est d’autant plus laborieux de s’atteler à visionner plusieurs épisodes d’une même série sans parler de l’exercice qui consisterait à s’intéresser à plusieurs titres de séries animées, l’ennui guette, le manque d’intérêt menace, le mépris affleure. Pourtant, si cela demande un effort à l’adulte soucieux de l’univers médiatique dans lequel baignent les enfants il ne sera pas déçu de l’expérience.

Mais de quelle manière s’y prendre pour se forger un point de vue sur une production jeunesse déterminée ? Pour faire simple nous prendrons juste le temps de formuler quelques questions (et d’essayer d’y répondre bien sûr !) :

– Le dessin-animé est-il adapté à l’âge des enfants qui constituent l’audience des émissions jeunesse des chaînes de télévision (soit 4-10 ans) ;

– Quel type de message véhicule-t-il en priorité et à quelle(s) fin(s) ? Pour cela on s’intéressera à l’univers dans lequel évoluent les personnages, aux dialogues, à l’intrigue, à sa résolution, etc.

– S’agit-il d’une production de qualité ?

Quelques critères peuvent nous aider à évaluer la qualité des dessins-animés proposés aux enfants par les diffuseurs. La production en question :

  • Est-elle conçue en fonction des besoins et des attentes des enfants ?
  • Vise-t-elle le développement intégral de l’enfant ?
  • Respecte-t-elle l’enfant pour ce qu’il est, ici et maintenant, et en tant qu’être humain en devenir ?
  • Fait-elle appel à son intelligence, à son jugement critique, à sa faculté de penser ?
  • Stimule-t-elle son imaginaire ?
  • Ouvre-t-elle l’enfant aux autres dans leurs différences et au monde dans sa diversité ?
  • l’enfant y joue-t-il un rôle actif ?
  • Les moyens techniques sont-ils appropriés ?
  • Un soin particulier est-il apporté à l’esthétique (dessins, couleurs, etc.), au récit (vocabulaire riche et approprié) ?

– Les horaires de programmation correspondent-ils aux moments de disponibilité des enfants de la tranche d’âge concernée ?

– La programmation dans laquelle est inséré le dessin animé permet-elle à l’enfant une claire distinction entre la fiction et les autres composants du programme : publicité, bandes annonces, séquences d’habillage, etc.

– La série animée donne-t-elle lieu à des produits dérivés, lesquels ?

Cette liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter vos propres questions.

L’exemple de Totally spies!

Equipés de cette petite grille d’analyse voyons ce qu’il en est pour la série Totally Spies ! diffusée dans le cadre du programme jeunesse de la chaîne TF1 depuis le mois d’avril 2002. Il s’agit d’une série d’animation franco-canadienne produite par Marathon Média et créée par Vincent Chalvon-Demerseay et David Michel.

Les principales protagonistes de cette série : Sam, Clover et Alex mènent une double-vie d’étudiantes et d’espionnes. Elles travaillent en effet pour le compte du World Office of Human Protection, autrement dit le WOOHP. Ces trois fidèles amies sont envoyées en mission par leur patron Jerry. Chaque épisode donne lieu à une nouvelle enquête pour laquelle elles sont affublées d’une combinaison moulante en latex et de plusieurs gadgets sophistiqués qui les aident à résoudre toutes les énigmes et à triompher du mal et de la méchanceté.

Les centres d’intérêt de ces trois personnages féminins sont exclusivement orientés vers les centres commerciaux, le shopping, la mode, le spectacle, les stars, etc. Ce contexte préférentiel de consommation marchande est présent dans tous les épisodes.

L’exploration des chansons des génériques est également d’un grand intérêt pour nous. A titre d’exemple nous avons sélectionné un extrait d’une chanson interprétée par Diana Bartolomeo

Trois drôles de filles super study
Toujours fraîches et happy
Trois pures espionnes totally fashion
Super fly, super spy
Pour vivre l’action il faut être à la mode
C’est une question de code
Avant chaque mission, fashion opération
Relookées on est fin prête Alex, Sam, Clover
Totally cush power Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé
Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies
Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies De la tête au pied, totalement lookées
Pour mieux faire face au danger
Les spies un geste, totally parfaites
Trois misses jusqu’au bout des cils
Le Groove comme repère, y’a pas de mystère
En un clin d’œil vers la lumière
Les esprits hostiles, on en fait notre affaire
Avec l’art et la manière Alex, Sam, Clover
Unies pour le meilleur Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Les synopsis constituent une autre source d’information digne d’intérêt. La plupart des intriques sont basées sur la propension de mauvaises personnes à contrôler les esprits par l’hypnose ou en leur faisant subir divers traitements plus sophistiqués les uns que les autres. Pourvus de cerveaux maléfiques ces êtres peu recommandables inventent des machines supers puissantes, capables de les faire devenir extrêmement riches et de prendre le contrôle de la planète et de ses habitants. Mais les espionnes sont elles aussi dotées de supers pouvoirs avantageusement complétés par les gadgets distribués par Jerry pour leur venir en aide dans chacune de leurs missions.

L’analyse de certains épisodes démontre un lien étroit entre le contexte de consommation marchande de cette série animée et l’univers dans lequel se déroulent les différents épisodes. Les Totally spies appelées à quitter la ville pour une nouvelle mission en campagne déplorent l’absence de centres commerciaux, les ruraux supportent alors, de la part de ces trois complices, des jugements et aprioris parfois dégradants.

Au delà des réflexions rien moins que gratuites qui émaillent les épisodes des six saisons de la série Totally spies! une analyse plus approfondie met en évidence la place importante attribuée à certaines marques comme Nike, Fabio Salsa, Mamie Nova, etc. Les épisodes constituent un univers porteur pour les marques et deviennent de véritables supports pour les annonceurs intéressés par le placement de produit dans les productions destinées aux 4-10 ans bien que cela ne soit pas autorisé par le CSA.

L’épisode Super Mamie (saison 5), pour prendre cet exemple, renvoie au produit Mamie Nova. Plusieurs signes associés à la marque confortent notre hypothèse. Le téléspectateur apprend que la Mamie délinquante fabrique elle-même ses cookies (le produit laitier est, pour les besoins de la cause, travesti en biscuit), la seule chose qu’on peut lui reprocher « c’est d’y introduire en douce de la crème fraîche ». Nous retrouvons également les codes couleurs de la marque et de son produit ne serait-ce que dans les vêtements revêtus par les Spies afin de passer inaperçues dans une maison de retraite : ils renvoient à la mascotte Mamie Nova et aux produits laitiers du même nom. Nous avons par le passé démontré l’apparition de la virgule Nike au beau milieu d’un combat opposant le « bon » Jerry et trois jeunes hommes sous l’emprise d’un personnage malfaisant.

L’espace de ce blog ne permet pas de multiplier les exemples mais pourquoi ne feriez-vous pas, chers amis lecteurs, un petit exercice de décryptage par vous-mêmes ? Vous pourriez le partager ensuite sur ce blog ou ailleurs. A vos plumes !

Dans l’attente de cette éventuelle contribution de votre part faisons d’ores et déjà un point sur les éléments récoltés à travers la prise en compte du contexte, de la typologie des personnages, des textes et des éléments de synopsis rapportés ici.

Si l’on conçoit que le diffuseur cible la frange aînée de ce type de programme -les enfants ont tendance à s’identifier aux plus grands qu’eux- il est évident que cette série n’est pas adaptée aux enfants les plus jeunes. Les personnages principaux sont présentés comme appartenant à un groupe d’âge nettement supérieur (les Totally spies sont étudiantes à l’université), leurs centres d’intérêt, leurs problématiques appartiennent au monde de l’adolescence, non à celui des enfants de 4 à 8 ans.

Les messages véhiculés sont prioritairement axés sur la consommation. « Pour passer à l’action il faut être à la mode » dit la chanson du générique. Le shopping est l’occupation principale des héroïnes lorsqu’elles ne sont pas en mission. Les gadgets dont les affuble leur patron ne sont rien d’autres que des objets de consommation pour la gente féminine : bâton de rouge à lèvres, crème de bronzage, chaussures et autres vêtements derniers cris.

Il s’agit certes d’une production franco-canadienne mais cela ne présage pas de sa qualité. La série dont nous nous occupons ne vise pas le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions. Les aspects éducatifs, culturels, intellectuels sont totalement délaissés au profit d’un seul et même univers, celui de la consommation marchande. Les récits des différents épisodes sont construits sur le même modèle. Aucune place n’est laissée à la différence et à l’autre comme être singulier. L’enfant n’y est guère représenté et n’y joue pas un rôle actif. La qualité esthétique n’est pas davantage au rendez-vous. Nous avons affaire à un récit pauvre, un dessin peu soigné et des couleurs flashy laissant peu de place au champ de l’imaginaire.

Voici bientôt 12 ans que cette série animée s’est installée dans l’émission TFOU. Qu’est-ce qui lui vaut une telle pérennité ? Comment se fait-il que les programmateurs y tiennent tant ? Est-ce lié au goût des enfants mais « il ne faut pas confondre ce qu’ils regardent avec une demande » souligne Dominique Wolton) ou bien sert-elle d’autres ambitions ? Assurément les intérêts commerciaux sont prioritaires, d’autant plus que le dessin animé Totally spies! donne lieu à un nombre important de produits dérivés : jeux vidéo, jouets, livres sans compter les albums musicaux, DVD et films long métrage.

Au final, n’est-il pas permis de se demander si ces techniques d’hypnose et de contrôle des esprits dont il est si souvent question dans la série Totally spies! ne sont pas également le fait de certains acteurs de la production audiovisuelle et du marketing qui ont sans doute un intérêt à prendre le contrôle des cerveaux enfantins ? On le voit placer les enfants devant la petite lucarne n’a rien d’anodin.

 

De l’argent virtuel sur un site pour enfants…

Sur son site Internet pour enfants Tfou.fr, TF1 propose un jeu d’argent en ligne : Casino Mouv’.

Depuis des années j’encourage vivement les parents à regarder de temps à autre les programmes jeunesse diffusés par les chaînes de télévision afin de les connaître et de savoir quels genres de dessins animés sont programmés, et par leur intermédiaire, quels messages sont délivrés aux enfants. En effet j’ai pu en faire le constat au travers de mes travaux de recherche précédents, le label « jeunesse » ne garantit en rien un univers télévisuel adapté aux enfants de 4 à 10 ans[1]. Il en est de même pour les sites Internet jeunesse de ces chaînes, nous gagnerions assurément beaucoup à mieux les connaître.

Faisons d’ores et déjà une petite exploration de http://www.tfou.fr Ce site propose diverses activités comme : vidéos, jeux, héros, coloriages. Choisissons de cliquer sur « jeux ». Différentes sortes de jeux nous sont alors proposés : jeux tribus, jeux d’action, jeux de filles, jeux de sport, jeux d’éveil. Chacune de ces rubriques comporte un onglet : « plus de jeux de… ». Nous optons pour la rubrique « Tribu » et cliquons sur « Plus de jeux de tribu ». A nouveau six nouvelles propositions se présentent : Love, Mana, jeux mouv’, jeu next, jeux panda, jeux tiki, jeux x-trem, jeux zombie. Nous cliquons au hasard sur Jeux mouv’ pour apprendre que « le Casino Mouv sur Tfou.fr est ouvert ! » annonce suivie d’une invite :  « Joue aux jeux de Bonto Mania, du Méga Jackpot, ou de la roue et découvre si tu as gagné des Tfiz ! Tente vite ta chance au jeu de la Tribu des mouv’ sur Tfou.fr. Que la chance soit avec toi Tfounaute ! »

Tfou casi Mouv 1

Savez-vous ce que sont ces fameux TFiz ? Non ? moi non plus. En faisant une recherche sur Google je découvre un lien qui http://www.tfou.fr/coin-parents/les-tfiz-7085889-739.html  apporte la réponse à notre interrogation : «  Envie d’un nouveau look ? visite vite ta boutique TFou et viens dépenser tes TFiz ! Le Tfiz est la monnaie virtuelle de TFou qui te permet de t’acheter virtuellement ce que tu veux dans la boutique. Pour gagner des TFiz, tout est gratuit, suit vite mes conseils ! »

Ayant compris ou non ces explications laconiques, nous entrons dans le casino Mouv’ aux couleurs criardes : jaune, violet, rose. Un arrière fond sonore de voix, de bruits de machines à sous complète l’atmosphère qui règne habituellement dans ces lieux, on s’y croirait pour de vrai.

Reconnaissons que nous sommes là en présence d’un jeu qui n’a absolument rien d’anodin même (et à plus forte raison) s’il s’agit d’un jeu pour enfants de jeux d’argent en ligne. « Les jeux d’argent en ligne ne sont ni un commerce ordinaire, ni un service ordinaire, prévient le texte de loi 12 mai 2010[2], « dans le respect du principe de subsidiarité, ils font l’objet d’un encadrement strict au regard des enjeux d’ordre public, de sécurité publique et de protection de la santé et des mineurs ».

Depuis l’ouverture à la concurrence des jeux d’argent en ligne, la question de l’addiction est devenue plus aiguë. Dans un interview au journal La Croix, Michel Lejoyeux psychiatre et addictologue à l’hôpital Bichat à Paris l’affirme sans détour : « Il est indéniable que l’ouverture des jeux d’argent sur Internet peut créer des problèmes en matière de dépendance. […] toute augmentation d’une substance ou d’un comportement va révéler des nouveaux dépendants. De plus, dit-il, le jeu en ligne a la particularité d’être potentiellement doublement addictif. Il conjugue une addiction au virtuel […] et celle aux jeux d’argent ». L’addictologue s’inquiète : « on peut craindre que certains pourvoyeurs de jeux en ligne aient comme métier de créer des addictions avec un intérêt plus porté sur leur bénéfice que sur l’intérêt collectif. »[3]

Le métier de TF1 serait-il de créer des dépendances précoces de manière à procurer aux opérateurs concernés la relève de joueurs nécessaires afin d’assurer la pérennité de leur marché ? Si la multiplication des jeux d’argent en ligne augmente assurément le nombre de joueurs dépendants, il est tout aussi évident que la proposition de tels jeux dès l’enfance constitue un facteur de risque supplémentaire pour ceux qui s’y adonnent déjà via le site jeunesse de TF1. Cette pratique qui consiste à mettre en ligne à l’intention des jeunes internautes des jeux d’argent calqués sur ceux qui sont réservés aux adultes est pour le moins contestable parce que insidieuse et dangereuse.

Les professionnels de la santé et de l’éducation mettent en évidence le rôle majeur des parents dans les problèmes d’addiction. En 2012, dans un communiqué relatif à la pratique excessive des jeux sur écrans, l’Académie de médecine recommande : « Une sensibilisation plus forte des parents, premiers éducateurs et exemples en la matière, portant sur le contrôle des jeux et du temps qui leur est consacré ; ».  Il en est de même pour les acteurs du monde de l’éducation. « […] le plus souvent, c’est d’abord une attitude éducative et pédagogique qui doit tenter de répondre à la crise, et les parents doivent y être aidés et conseillés dans les trois directions suivantes : cadrer, accompagner, se soucier des écrans dès la maternelle ». Il est précisé que « les parents doivent s’intéresser aux jeux de leur enfant, le regarder jouer, lui poser des questions et ne pas hésiter à prendre un peu de temps pour s’informer sur ces jeux en allant sur Internet […]. »  L’exploration du site pour enfants Tfou.fr nous apporte une illustration des plus frappantes de cette nécessité.

Admettons cependant que la tâche dévolue aux parents devient de plus en plus lourde et complexe. De toute évidence ils ne peuvent faire pleinement confiance ni aux programmes de télévision destinés à la jeunesse, ni aux sites pour enfants ni, de manière générale, aux produits numériques et multimédiatiques mis sur le marché et prétendument conçus spécifiquement pour les enfants (rappelons-nous les chaînes de télévision pour les bébés et la recommandation du CSA suite à l’avis rendu par la Direction Générale de la Santé).

En initiant les enfants aux machines à sous et à l’univers qui y est associé, en leur faisant adopter l’attitude mentale et comportementale des joueurs de jeux d’argent en ligne ne les prépare-t-on pas à développer ces mêmes schèmes dans la vie adulte ? Or, s’il est entendu que la prévention est l’affaire de tous, pourquoi les acteurs du monde marchand devraient-ils se dispenser de toute réflexion sur le sujet ? Pourquoi devraient-ils se départir de toute responsabilité et considération éthique ?


[1] C’est la tranche d’âge concernée par les programmes jeunesse et la cible visée par les annonceurs intéressés par ces espaces télévisuels dédiés aux enfants.

[2] Loi 2010-476 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne.

[3] « Les jeux d’argent sur Internet posent-ils un problème de santé publique ? La Croix, 7 avril 2010.

L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.

Mes premiers pas sur Facebook

Facebook, un univers complexe

L’inscription sur Facebook est très facile, cela ne prend que quelques secondes. Mais après cette toute première étape ça se complique singulièrement. Dans un premier temps je me suis sérieusement demandée si je n’étais pas « dépassée », pour ne pas dire « has been » ! Ce qui pouvait expliquer ma difficulté à comprendre le fonctionnement de ce site. Heureusement pour moi, j’ai lu dans un magazine qui me parait sérieux, très professionnel en tout cas, Social Life, que « Facebook est un site complexe dans lequel il est très facile de se perdre ». Heureusement encore pour moi, j’ai été guidée par deux utilisatrices de ce réseau social, très pédagogues, et qui ont su déployer tout leur trésor de patience avec la séniore que je suis.

Alors, tout en découvrant l’univers de Facebook j’ai essayé d’être attentive à mes impressions et aux réactions spontanées que cette nouvelle expérience m’a procurées.

J’ai vu par exemple des têtes s’afficher avec leur nom. Un véritable trombinoscope. Oui, oui je sais que le nom du site est inspiré des photos d’élèves prises en début d’année scolaire. Quoi qu’il en soit, j’ai aperçu des visages familiers, d’autres qui l’étaient beaucoup moins, d’autres enfin que je ne connaissais aucunement. Ma réaction a été celle de quelqu’un qui croise une personne dans la rue et croit la reconnaitre : « Tiens mais je le(la) connait celui(celle)là. C’est un sentiment très agréable de « reconnaître » et d’espérer en retour « être reconnu ». Il m’a semblé que toutes ces personnes souhaitaient entrer en contact avec moi avant que je ne comprenne que Facebook les avait sélectionnées pour moi et me les proposait comme « amis ».

Amis ? Là, mes repères habituels sont malmenés, ils deviennent troubles. Vite, je m’empare de mon Petit Larousse : « Ami : Personne pour laquelle on a de l’amitié, de l’affection, ou avec laquelle on a des affinités ». Bien évidemment, je m’empresse de jeter un œil un peu plus bas dans la page du dictionnaire pour trouver la signification du mot « amitié » : « Sentiment d’affection, de sympathie quune personne éprouve pour une autre ; ce lien, généralement réciproque. » Visiblement la définition qu’en donne Facebook n’est pas la même : « Amis : sont des personnes avec qui vous êtes en contact et avec lesquelles vous échangez sur Facebook ». J’observe un glissement de sens et je me demande si c’est très clair pour tous les internautes inscrits sur ce réseau social.

Ensuite (autre glissement de sens) on me dit : « ça c’est ton mur« . Moi j’ai l’image des murs de mon bureau que je viens de repeindre, j’ai aussi en mémoire les murs de ma chambre d’adolescente, mais « mur » pour Facebook, je ne vois pas à quoi ça correspond (si vous vous posez ce genre de questions, dites-le moi, ça me rassurera). Sachez en tout cas que Facebook a tout prévu. Il suffit de consulter la page « glossaire des termes » pour avoir accès aux définitions souhaitées : « Votre mur est un espace sur votre profil où vos amis et vous pouvez publier ou échanger du contenu ». Il suffisait de le dire ! Et qu’entend-on par « profil », par « journal ». Tout cela est assez confus pour moi. Je vais continuer à consulter le glossaire des termes !

Je repère également des suggestions d’un Facebook très désireux de m’aider à faire progresser ma notoriété. « Franchissez le prochain pallier. Mettez votre page en avant pour atteindre 100 j’aime ». Je clique donc comme on me l’indique sur « promouvoir une page ». Ici s’arrête la gratuité, On me propose plusieurs tarifs. Admettons que je table sur un budget de 7 € par jour, cela me parait une somme modique, abordable,  jusqu’à ce que je calcule combien il m’en coûtera au mois ou à l’année (210 €/mois, 2 555 €/an) ! Non, sans façon, je préfère miser sur les lecteurs et visiteurs bienveillants que vous êtes et qui auront à cœur de me « liker » !

Cela dit, j’ai décidé de poursuivre l’expérience et d’examiner la manière dont il est possible de se saisir d’un tel service de façon constructive sans se laisser piéger par les stratégies marketing qui se développent sur ce réseau social. Si, comme l’affirme le philosophe Bernard Steigler, les médias d’aujourd’hui sont « le bras armé du marketing » il ne tient qu’à nous d’en faire autre chose, de nous situer dans un « art de faire » (Michel de Certeau) inventif et perspicace. Rêvons un peu, c’est peut-être possible.

Michel de Certeau : l’invention du quotidien, 1 : Arts de faire – Gallimard 1990.