Une journée pour se former

L’éducation au numérique c’est bien… léducation à l’image, aux médias et à l’information, c’est encore mieux !

L’AFI Centre social de Saint Paul Trois Châteaux dans le département de la Drôme a organisé, avec le soutien de l’UDAF, une formation qui a eu lieu le 13 mars dernier.

13 mars 2

Travail d’analyse de publicités en petits groupes

Les médias sont de plus en plus nombreux, leur technologie se fait toujours plus complexe et sophistiquée. En outre, les enjeux économiques qui les traversent sont très importants, ceux qui relèvent du politique, du social et de l’humain ne le sont pas moins. C’est pourquoi chaque individu doit être en mesure d’avoir une compréhension suffisante des tenants et des aboutissants de l’univers médiatique environnant, de ses répercussions sur nos vies et celle des enfants.

C’était l’objet de cette journée de formation que j’ai animée et au cours de laquelle s’est construite une réflexion commune à partir du décryptage et de l’analyse des images fixes et audiovisuelles ainsi que des contenus véhiculés par les technologies numériques. Cette démarche nous a conduit à nous interroger également sur les impacts des médias.

L’approche développée ici se base sur l’interaction entre chaque participant et avec l’intervenant. Nous nous sommes appuyés sur un diaporama et des exemples concrets à partir desquels chacun était amené à s’exprimer.

Si la rencontre avec les médias est de l’ordre de l’expérience, tout échange en groupe autour des images et des contenus médiatiques (quelles que soient leurs technologies) l’est également. Ces précieux moments de confrontations d’idées et de points de vue ainsi que leur très grande richesse, démontrent tout l’intérêt de développer largement ce type d’initiative.

L’éducation aux médias à l’école

Les médias, quels qu’ils soient et quels que soient leurs supports font partie intégrante de la vie des enfants. Ces médias agissent parfois de concert mais aussi hélas trop souvent en contradiction avec l’éducation transmise par les parents et par l’école.

Les enfants doivent pouvoir apprendre très tôt à les décrypter, à comprendre leur fonctionnement afin d’acquérir le discernement et le jugement critique qui s’impose. C’est pourquoi il est plus que souhaitable que l’éducation aux médias soit intégrée aux enseignements scolaires dès le plus jeune âge.

Dans son numéro du mois de janvier le magazine Acteurs de la vie scolaire s’interroge sur le rôle de l’école dans l’éducation.

L’éducation aux médias ne s’improvise pas

Voir également l’article de Stéphane Menu pp 6-8 Quel rôle pour l’école dans l’éducation aux médias ?

Et vous, lecteurs habituels ou occasionnels, avez-vous des expériences, témoignages ou observations au sujet de l’éducation aux médias à l’école à partager sur ce blog ?

Les programmes de télévision destinés à la jeunesse : des contenus à interroger

Les enfants sont devant l’écran de télévision, ils regardent une émission jeunesse. Voici pour nous, enfin, un moment assuré de calme et de tranquillité ! Pendant ce temps nous pouvons vaquer à nos occupations quotidiennes ou tout simplement nous reposer. Toutefois, savons-nous ce qui leur est transmis par le biais de ces émissions comme contenu réel et symbolique, comme valeurs, comme idéologie ?

Comment évaluer les programmes jeunesse ?

Adultes, nous ne prenons généralement pas le temps de regarder les dessins animés télévisés destinés à la jeunesse, encore moins d’en questionner le contenu. Il est en effet difficile de s’installer devant son téléviseur pour regarder ne serait-ce qu’un dessin animé dans son intégralité. Il est d’autant plus laborieux de s’atteler à visionner plusieurs épisodes d’une même série sans parler de l’exercice qui consisterait à s’intéresser à plusieurs titres de séries animées, l’ennui guette, le manque d’intérêt menace, le mépris affleure. Pourtant, si cela demande un effort à l’adulte soucieux de l’univers médiatique dans lequel baignent les enfants il ne sera pas déçu de l’expérience.

Mais de quelle manière s’y prendre pour se forger un point de vue sur une production jeunesse déterminée ? Pour faire simple nous prendrons juste le temps de formuler quelques questions (et d’essayer d’y répondre bien sûr !) :

– Le dessin-animé est-il adapté à l’âge des enfants qui constituent l’audience des émissions jeunesse des chaînes de télévision (soit 4-10 ans) ;

– Quel type de message véhicule-t-il en priorité et à quelle(s) fin(s) ? Pour cela on s’intéressera à l’univers dans lequel évoluent les personnages, aux dialogues, à l’intrigue, à sa résolution, etc.

– S’agit-il d’une production de qualité ?

Quelques critères peuvent nous aider à évaluer la qualité des dessins-animés proposés aux enfants par les diffuseurs. La production en question :

  • Est-elle conçue en fonction des besoins et des attentes des enfants ?
  • Vise-t-elle le développement intégral de l’enfant ?
  • Respecte-t-elle l’enfant pour ce qu’il est, ici et maintenant, et en tant qu’être humain en devenir ?
  • Fait-elle appel à son intelligence, à son jugement critique, à sa faculté de penser ?
  • Stimule-t-elle son imaginaire ?
  • Ouvre-t-elle l’enfant aux autres dans leurs différences et au monde dans sa diversité ?
  • l’enfant y joue-t-il un rôle actif ?
  • Les moyens techniques sont-ils appropriés ?
  • Un soin particulier est-il apporté à l’esthétique (dessins, couleurs, etc.), au récit (vocabulaire riche et approprié) ?

– Les horaires de programmation correspondent-ils aux moments de disponibilité des enfants de la tranche d’âge concernée ?

– La programmation dans laquelle est inséré le dessin animé permet-elle à l’enfant une claire distinction entre la fiction et les autres composants du programme : publicité, bandes annonces, séquences d’habillage, etc.

– La série animée donne-t-elle lieu à des produits dérivés, lesquels ?

Cette liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter vos propres questions.

L’exemple de Totally spies!

Equipés de cette petite grille d’analyse voyons ce qu’il en est pour la série Totally Spies ! diffusée dans le cadre du programme jeunesse de la chaîne TF1 depuis le mois d’avril 2002. Il s’agit d’une série d’animation franco-canadienne produite par Marathon Média et créée par Vincent Chalvon-Demerseay et David Michel.

Les principales protagonistes de cette série : Sam, Clover et Alex mènent une double-vie d’étudiantes et d’espionnes. Elles travaillent en effet pour le compte du World Office of Human Protection, autrement dit le WOOHP. Ces trois fidèles amies sont envoyées en mission par leur patron Jerry. Chaque épisode donne lieu à une nouvelle enquête pour laquelle elles sont affublées d’une combinaison moulante en latex et de plusieurs gadgets sophistiqués qui les aident à résoudre toutes les énigmes et à triompher du mal et de la méchanceté.

Les centres d’intérêt de ces trois personnages féminins sont exclusivement orientés vers les centres commerciaux, le shopping, la mode, le spectacle, les stars, etc. Ce contexte préférentiel de consommation marchande est présent dans tous les épisodes.

L’exploration des chansons des génériques est également d’un grand intérêt pour nous. A titre d’exemple nous avons sélectionné un extrait d’une chanson interprétée par Diana Bartolomeo

Trois drôles de filles super study
Toujours fraîches et happy
Trois pures espionnes totally fashion
Super fly, super spy
Pour vivre l’action il faut être à la mode
C’est une question de code
Avant chaque mission, fashion opération
Relookées on est fin prête Alex, Sam, Clover
Totally cush power Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé
Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies
Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Okay let’s go baby
Envoyez les gadgets
Tout à fond pour la fête
Totally spies De la tête au pied, totalement lookées
Pour mieux faire face au danger
Les spies un geste, totally parfaites
Trois misses jusqu’au bout des cils
Le Groove comme repère, y’a pas de mystère
En un clin d’œil vers la lumière
Les esprits hostiles, on en fait notre affaire
Avec l’art et la manière Alex, Sam, Clover
Unies pour le meilleur Allô Jerry, ready
L’shopping est terminé

Les synopsis constituent une autre source d’information digne d’intérêt. La plupart des intriques sont basées sur la propension de mauvaises personnes à contrôler les esprits par l’hypnose ou en leur faisant subir divers traitements plus sophistiqués les uns que les autres. Pourvus de cerveaux maléfiques ces êtres peu recommandables inventent des machines supers puissantes, capables de les faire devenir extrêmement riches et de prendre le contrôle de la planète et de ses habitants. Mais les espionnes sont elles aussi dotées de supers pouvoirs avantageusement complétés par les gadgets distribués par Jerry pour leur venir en aide dans chacune de leurs missions.

L’analyse de certains épisodes démontre un lien étroit entre le contexte de consommation marchande de cette série animée et l’univers dans lequel se déroulent les différents épisodes. Les Totally spies appelées à quitter la ville pour une nouvelle mission en campagne déplorent l’absence de centres commerciaux, les ruraux supportent alors, de la part de ces trois complices, des jugements et aprioris parfois dégradants.

Au delà des réflexions rien moins que gratuites qui émaillent les épisodes des six saisons de la série Totally spies! une analyse plus approfondie met en évidence la place importante attribuée à certaines marques comme Nike, Fabio Salsa, Mamie Nova, etc. Les épisodes constituent un univers porteur pour les marques et deviennent de véritables supports pour les annonceurs intéressés par le placement de produit dans les productions destinées aux 4-10 ans bien que cela ne soit pas autorisé par le CSA.

L’épisode Super Mamie (saison 5), pour prendre cet exemple, renvoie au produit Mamie Nova. Plusieurs signes associés à la marque confortent notre hypothèse. Le téléspectateur apprend que la Mamie délinquante fabrique elle-même ses cookies (le produit laitier est, pour les besoins de la cause, travesti en biscuit), la seule chose qu’on peut lui reprocher « c’est d’y introduire en douce de la crème fraîche ». Nous retrouvons également les codes couleurs de la marque et de son produit ne serait-ce que dans les vêtements revêtus par les Spies afin de passer inaperçues dans une maison de retraite : ils renvoient à la mascotte Mamie Nova et aux produits laitiers du même nom. Nous avons par le passé démontré l’apparition de la virgule Nike au beau milieu d’un combat opposant le « bon » Jerry et trois jeunes hommes sous l’emprise d’un personnage malfaisant.

L’espace de ce blog ne permet pas de multiplier les exemples mais pourquoi ne feriez-vous pas, chers amis lecteurs, un petit exercice de décryptage par vous-mêmes ? Vous pourriez le partager ensuite sur ce blog ou ailleurs. A vos plumes !

Dans l’attente de cette éventuelle contribution de votre part faisons d’ores et déjà un point sur les éléments récoltés à travers la prise en compte du contexte, de la typologie des personnages, des textes et des éléments de synopsis rapportés ici.

Si l’on conçoit que le diffuseur cible la frange aînée de ce type de programme -les enfants ont tendance à s’identifier aux plus grands qu’eux- il est évident que cette série n’est pas adaptée aux enfants les plus jeunes. Les personnages principaux sont présentés comme appartenant à un groupe d’âge nettement supérieur (les Totally spies sont étudiantes à l’université), leurs centres d’intérêt, leurs problématiques appartiennent au monde de l’adolescence, non à celui des enfants de 4 à 8 ans.

Les messages véhiculés sont prioritairement axés sur la consommation. « Pour passer à l’action il faut être à la mode » dit la chanson du générique. Le shopping est l’occupation principale des héroïnes lorsqu’elles ne sont pas en mission. Les gadgets dont les affuble leur patron ne sont rien d’autres que des objets de consommation pour la gente féminine : bâton de rouge à lèvres, crème de bronzage, chaussures et autres vêtements derniers cris.

Il s’agit certes d’une production franco-canadienne mais cela ne présage pas de sa qualité. La série dont nous nous occupons ne vise pas le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions. Les aspects éducatifs, culturels, intellectuels sont totalement délaissés au profit d’un seul et même univers, celui de la consommation marchande. Les récits des différents épisodes sont construits sur le même modèle. Aucune place n’est laissée à la différence et à l’autre comme être singulier. L’enfant n’y est guère représenté et n’y joue pas un rôle actif. La qualité esthétique n’est pas davantage au rendez-vous. Nous avons affaire à un récit pauvre, un dessin peu soigné et des couleurs flashy laissant peu de place au champ de l’imaginaire.

Voici bientôt 12 ans que cette série animée s’est installée dans l’émission TFOU. Qu’est-ce qui lui vaut une telle pérennité ? Comment se fait-il que les programmateurs y tiennent tant ? Est-ce lié au goût des enfants mais « il ne faut pas confondre ce qu’ils regardent avec une demande » souligne Dominique Wolton) ou bien sert-elle d’autres ambitions ? Assurément les intérêts commerciaux sont prioritaires, d’autant plus que le dessin animé Totally spies! donne lieu à un nombre important de produits dérivés : jeux vidéo, jouets, livres sans compter les albums musicaux, DVD et films long métrage.

Au final, n’est-il pas permis de se demander si ces techniques d’hypnose et de contrôle des esprits dont il est si souvent question dans la série Totally spies! ne sont pas également le fait de certains acteurs de la production audiovisuelle et du marketing qui ont sans doute un intérêt à prendre le contrôle des cerveaux enfantins ? On le voit placer les enfants devant la petite lucarne n’a rien d’anodin.

 

De l’argent virtuel sur un site pour enfants…

Sur son site Internet pour enfants Tfou.fr, TF1 propose un jeu d’argent en ligne : Casino Mouv’.

Depuis des années j’encourage vivement les parents à regarder de temps à autre les programmes jeunesse diffusés par les chaînes de télévision afin de les connaître et de savoir quels genres de dessins animés sont programmés, et par leur intermédiaire, quels messages sont délivrés aux enfants. En effet j’ai pu en faire le constat au travers de mes travaux de recherche précédents, le label « jeunesse » ne garantit en rien un univers télévisuel adapté aux enfants de 4 à 10 ans[1]. Il en est de même pour les sites Internet jeunesse de ces chaînes, nous gagnerions assurément beaucoup à mieux les connaître.

Faisons d’ores et déjà une petite exploration de http://www.tfou.fr Ce site propose diverses activités comme : vidéos, jeux, héros, coloriages. Choisissons de cliquer sur « jeux ». Différentes sortes de jeux nous sont alors proposés : jeux tribus, jeux d’action, jeux de filles, jeux de sport, jeux d’éveil. Chacune de ces rubriques comporte un onglet : « plus de jeux de… ». Nous optons pour la rubrique « Tribu » et cliquons sur « Plus de jeux de tribu ». A nouveau six nouvelles propositions se présentent : Love, Mana, jeux mouv’, jeu next, jeux panda, jeux tiki, jeux x-trem, jeux zombie. Nous cliquons au hasard sur Jeux mouv’ pour apprendre que « le Casino Mouv sur Tfou.fr est ouvert ! » annonce suivie d’une invite :  « Joue aux jeux de Bonto Mania, du Méga Jackpot, ou de la roue et découvre si tu as gagné des Tfiz ! Tente vite ta chance au jeu de la Tribu des mouv’ sur Tfou.fr. Que la chance soit avec toi Tfounaute ! »

Tfou casi Mouv 1

Savez-vous ce que sont ces fameux TFiz ? Non ? moi non plus. En faisant une recherche sur Google je découvre un lien qui http://www.tfou.fr/coin-parents/les-tfiz-7085889-739.html  apporte la réponse à notre interrogation : «  Envie d’un nouveau look ? visite vite ta boutique TFou et viens dépenser tes TFiz ! Le Tfiz est la monnaie virtuelle de TFou qui te permet de t’acheter virtuellement ce que tu veux dans la boutique. Pour gagner des TFiz, tout est gratuit, suit vite mes conseils ! »

Ayant compris ou non ces explications laconiques, nous entrons dans le casino Mouv’ aux couleurs criardes : jaune, violet, rose. Un arrière fond sonore de voix, de bruits de machines à sous complète l’atmosphère qui règne habituellement dans ces lieux, on s’y croirait pour de vrai.

Reconnaissons que nous sommes là en présence d’un jeu qui n’a absolument rien d’anodin même (et à plus forte raison) s’il s’agit d’un jeu pour enfants de jeux d’argent en ligne. « Les jeux d’argent en ligne ne sont ni un commerce ordinaire, ni un service ordinaire, prévient le texte de loi 12 mai 2010[2], « dans le respect du principe de subsidiarité, ils font l’objet d’un encadrement strict au regard des enjeux d’ordre public, de sécurité publique et de protection de la santé et des mineurs ».

Depuis l’ouverture à la concurrence des jeux d’argent en ligne, la question de l’addiction est devenue plus aiguë. Dans un interview au journal La Croix, Michel Lejoyeux psychiatre et addictologue à l’hôpital Bichat à Paris l’affirme sans détour : « Il est indéniable que l’ouverture des jeux d’argent sur Internet peut créer des problèmes en matière de dépendance. […] toute augmentation d’une substance ou d’un comportement va révéler des nouveaux dépendants. De plus, dit-il, le jeu en ligne a la particularité d’être potentiellement doublement addictif. Il conjugue une addiction au virtuel […] et celle aux jeux d’argent ». L’addictologue s’inquiète : « on peut craindre que certains pourvoyeurs de jeux en ligne aient comme métier de créer des addictions avec un intérêt plus porté sur leur bénéfice que sur l’intérêt collectif. »[3]

Le métier de TF1 serait-il de créer des dépendances précoces de manière à procurer aux opérateurs concernés la relève de joueurs nécessaires afin d’assurer la pérennité de leur marché ? Si la multiplication des jeux d’argent en ligne augmente assurément le nombre de joueurs dépendants, il est tout aussi évident que la proposition de tels jeux dès l’enfance constitue un facteur de risque supplémentaire pour ceux qui s’y adonnent déjà via le site jeunesse de TF1. Cette pratique qui consiste à mettre en ligne à l’intention des jeunes internautes des jeux d’argent calqués sur ceux qui sont réservés aux adultes est pour le moins contestable parce que insidieuse et dangereuse.

Les professionnels de la santé et de l’éducation mettent en évidence le rôle majeur des parents dans les problèmes d’addiction. En 2012, dans un communiqué relatif à la pratique excessive des jeux sur écrans, l’Académie de médecine recommande : « Une sensibilisation plus forte des parents, premiers éducateurs et exemples en la matière, portant sur le contrôle des jeux et du temps qui leur est consacré ; ».  Il en est de même pour les acteurs du monde de l’éducation. « […] le plus souvent, c’est d’abord une attitude éducative et pédagogique qui doit tenter de répondre à la crise, et les parents doivent y être aidés et conseillés dans les trois directions suivantes : cadrer, accompagner, se soucier des écrans dès la maternelle ». Il est précisé que « les parents doivent s’intéresser aux jeux de leur enfant, le regarder jouer, lui poser des questions et ne pas hésiter à prendre un peu de temps pour s’informer sur ces jeux en allant sur Internet […]. »  L’exploration du site pour enfants Tfou.fr nous apporte une illustration des plus frappantes de cette nécessité.

Admettons cependant que la tâche dévolue aux parents devient de plus en plus lourde et complexe. De toute évidence ils ne peuvent faire pleinement confiance ni aux programmes de télévision destinés à la jeunesse, ni aux sites pour enfants ni, de manière générale, aux produits numériques et multimédiatiques mis sur le marché et prétendument conçus spécifiquement pour les enfants (rappelons-nous les chaînes de télévision pour les bébés et la recommandation du CSA suite à l’avis rendu par la Direction Générale de la Santé).

En initiant les enfants aux machines à sous et à l’univers qui y est associé, en leur faisant adopter l’attitude mentale et comportementale des joueurs de jeux d’argent en ligne ne les prépare-t-on pas à développer ces mêmes schèmes dans la vie adulte ? Or, s’il est entendu que la prévention est l’affaire de tous, pourquoi les acteurs du monde marchand devraient-ils se dispenser de toute réflexion sur le sujet ? Pourquoi devraient-ils se départir de toute responsabilité et considération éthique ?


[1] C’est la tranche d’âge concernée par les programmes jeunesse et la cible visée par les annonceurs intéressés par ces espaces télévisuels dédiés aux enfants.

[2] Loi 2010-476 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne.

[3] « Les jeux d’argent sur Internet posent-ils un problème de santé publique ? La Croix, 7 avril 2010.

L’éducation aux médias et au numérique, quels enjeux pour l’adolescence ?

L’éducation au numérique revendiquée comme grande cause nationale 2014 aura-t-elle des incidences concrètes sur une véritable responsabilisation des acteurs privés et sur une mobilisation des citoyens dans le sens d’un plus grand respect des enfants et des adolescents ?

L’éducation au numérique grande cause nationale 2014 ?

Cette initiative se veut positive et constructive et nous souscrivons aux objectifs énoncés : « Promouvoir un univers respectueux des droits et des libertés » ; « conduire le citoyen vers une autonomie et une responsabilisation dans ses usages et sa maîtrise de cet environnement, en mettant à sa disposition de manière pérenne des outils d’apprentissage et de développement de ses capacités numériques. » Toutefois, pourquoi dissocier l’éducation au numérique de l’éducation aux médias, l’une et l’autre ne vont-elles pas de pair ? Isoler le numérique dans le cadre d’une démarche éducative semble tout à fait paradoxal quand justement cette technologie permet et favorise le multi(médias), l’inter(connexion), la complémentarité, la convergence, l’incessant va et vient entre certains médias dits « classiques » et d’autres plus nouveaux (« nouveaux » au moins pour ceux qui ont connu la vie avant la popularisation de l’Internet).

Par ailleurs, il est tout aussi essentiel d’éviter de faire de cette éducation un simple apprentissage technologique. Car gagner en autonomie et apprendre à acquérir un niveau suffisant de compétence nécessite d’en passer par différents stades et certains types de savoirs qui conduisent à mieux appréhender les tenants et les aboutissants de cet univers technologique ainsi que la culture qu’il véhicule et développe. Mais pas seulement, les capacités technologiques acquises ne doivent pas non plus dissuader d’exercer sa propre pensée non seulement à travers les contenus rendus accessibles via Internet mais aussi en apprenant à s’interroger sur les formes de savoirs ainsi développés, la fonction du langage qui s’y trouve privilégiée, les liens sociaux qui y sont favorisés au dépend d’autres (Roland Gori)[1].

Évitons également de ne considérer que les seuls usagers qui auraient à développer leurs capacités afin de retirer de ces outils le maximum. Nous attendons également une responsabilisation plus grande de la part des acteurs privés qui misent et oeuvrent sur le Net surtout quand ils prétendent s’adresser aux enfant et aux adolescents.

Quel horizon d’avenir pour les adolescents dans l’univers numérique ?

Le développement de sites internet de rencontre pour adolescents prouve s’il le faut que l’on ne cherche pas à s’embarrasser de considérations éthiques et déontologiques lorsque seul compte l’appât du gain, voir article précédent.

Quelles règles du jeu proposent aux adolescents d’aujourd’hui ces sites de rencontre qui se développent sur le Net ? Comment les adolescents (selon leur âge) sont-ils en mesure de se saisir des « cartes » qui leur sont distribuées et à quelles fins ?

Dans un article publié en 2003, le psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence Antoine Masson explique clairement les enjeux de cette période charnière de l’existence.

« Il est possible et même nécessaire de s’interroger si le social et les autres générations assument suffisamment leur part pour que les points de fragilité et de péril puissent être traversés par ces adolescents qui se situent dans la frange intermédiaire tributaire des appuis à disposition. C’est finalement le destin de cette frange intermédiaire qui fait la différence entre une société plutôt bonne par rapport à une société plutôt mauvaise.

Il est également possible et même nécessaire d’examiner quelles sont les cartes actuelles et les jeux proposés aux adolescents, afin qu’ils trouvent-inventent les cartes sur lesquelles ils vont pouvoir miser et la manière dont ils s’engageront à les jouer. […] une société suffisamment bonne serait celle qui propose des jeux plus ou moins à la hauteur des cartes dont elle dispose et transmet, tandis qu’une société relativement périlleuse serait celle qui propose et transmet des cartes avec des règles du jeu qui n’en permettent que très difficilement l’utilisation. »  [2]

 Antoine Masson avait bien perçu cette possible exploitation plus ou moins malveillante et cette mise en jeu périlleuse des fragilités de l’adolescence sur Internet. La présence des adolescents sur Internet, ce qu’ils y engagent de leur intimité et la part d’eux-mêmes qu’ils déposent dans les réseaux sociaux ont encouragé ce psychanalyste à mettre en place sur le Net un dispositif clinique destiné à accueillir l’adolescent en passage et… de passage. « Il s’agissait donc de penser un dispositif pouvant fonctionner grâce à Internet, et en même temps malgré Internet, voire à l’encontre de la logique habituelle d’Internet. »[3] Ce dispositif a pris le nom de Passado. A contre-courant de sites qui exploitent sans vergogne cette période délicate entre l’enfance et l’âge adulte, le site www.Passado.be permet aux adolescents de se dire, d’échanger, d’exprimer leurs peurs, leurs angoisses, leurs désirs, leurs amours, leurs ambitions et projets, dans l’assurance du respect de ce qu’ils sont. Des groupes d’adolescents y échangent en présence d’animateurs adultes en mesure d’assurer à la fois un cadrage et une fonction de tiers. Cette expérience mérite d’être connue et prouve s’il le faut les potentialités offertes par les technologies numériques à celles et ceux qui ont pour ambition d’en faire des outils au service de l’humanité.


[1] Roland GORI, La dignité de penser, essai, Babel, octobre 2013

[2] L’adolescence aujourd’hui (Texte publié dans : Bulletin trimestriel des Bureaux de Quartiers, 4ème trim 2003, pp 2 à 15).

[3] « Médiation technologique et modalités du transfert à l’adolescence », in Réseaux sociaux, sous la direction de Bernard Stiegler, Institut de Recherche et d’Innovation, éditions fyp, 2011.