Grandir avec les écrans ? dans Libération

Par Robert MaggioriLibération – 17 avril 2020 à 17:36

« Élisabeth Baton-Hervé Grandir avec les écrans ?

Ce n’est pas dans le moment actuel de confinement qu’on va regretter que les enfants et les adolescents restent scotchés à leur tablette, leurs écrans-vidéos ou leur téléphone – moments de «paix» bienvenus dont bénéficient les parents. Mais cela n’efface pas le problème de la dépendance ou des effets qu’un «trop-plein d’écrans» a sur «la santé, le développement et le bien-être des moins de 16 ans». Aussi faut-il savoir «ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance», comme le dit le sous-titre de cet essai. Docteure en sciences de l’information, Elisabeth Baton-Hervé est une spécialiste des relations entre enfants, médias numériques et milieux familiaux : aussi tente-t-elle dans cet essai d’éclairer la question de l’impact des addictions à l’écran sur le psychisme des enfants et des adolescents, en préférant à une approche purement théorique la voie pragmatique, sinon empirique, de l’observation, du témoignage, de la discussion interactive, mieux apte à restituer le «vécu spécifique des acteurs du monde de l’enfance» et à tenir compte de l’éclairage apporté par des assistantes familiales ou sociales, des éducatrices de jeunes enfants, des psychologues, des ludothécaires, des orthophonistes, des psychanalystes, voire des juges pour enfants et des gendarmes spécialisés. R.M.« 

Les adolescents face aux images violentes, sexuelles ou haineuses sur internet (1)

Cet ouvrage[1] réalisé sous la direction de Sophie Jehel[2] et d’Angélique Glozlan[3], présente une recherche sur la réception des images violentes, sexuelles et haineuses par les adolescents (VSH).

Quand, la recherche relative aux rapports des jeunes aux écrans tend à privilégier les études longitudinales, randomisées, l’intérêt de cette vaste contribution relève de son caractère interdisciplinaire. L’approche sociologique inscrite dans le champ des sciences de l’information et de la communication se voit complétée par la psychologie clinique. L’ensemble étant relayé par une réflexion sur l’accompagnement des adolescents (médiations adultes, dispositifs éducatifs).

À l’origine de ce travail, une enquête réalisée auprès de 190 adolescents entre 15 et 18 ans. Il s’agissait pour l’auteure d’ « étudier les stratégies [que les adolescents] développent au contact des images VSH qui circulent sur les plateformes numériques ».[4]

Malgré les annonces rassurantes des réseaux sociaux qui affirment exercer un contrôle des contenus pour la sécurité des adolescents, les images trash y sont fréquentes. Les entretiens réalisés avec les adolescents qui ont participé à cette enquête le confirment : « Les témoignages des adolescents mettent […] en évidence la fréquence de la diffusion d’images sexuelles explicites ou agressives sur leurs fils d’actualité ».[5] Or, 100 % des 12-17 ans sont internautes, et cela depuis un peu moins de 10 ans.

L’étude avait pour ambition d’entendre le vécu des adolescents et de comprendre les multiples attitudes qui sont les leurs, face à ces images, afin de mettre en lumière les facteurs de vulnérabilité qui interviennent dans la rencontre d’images violentes, sexuelles et haineuses.

Les adolescents face aux images trash : quels vécus ? Quelles expériences ?

Les rapports qu’entretiennent les adolescents avec les images, notamment (mais pas seulement) avec celles d’entre elles qui sont les plus violentes, sont habités par les expériences de l’enfance. « […] les adolescents ont le souvenir d’images qui les ont choqués ou leur ont fait honte […] note S. Jehel[6]. Ces éprouvés infantiles sont présents dans la rencontre des contenus médiatiques et des réseaux sociaux numériques.

Par ailleurs, tous les adolescents ne réagissent pas de la même manière aux images de violence, de haine ou à connotation sexuelle. S. Jehel identifie quatre grandes catégories d’attitudes. Pour autant elles ne sont pas exclusives les unes des autres et peuvent parfois se conjuguer chez un même individu.

L’adhésion : dans cette catégorie se retrouvent des adolescents fascinés par les images trash, ce qui les pousse à aller à leur rencontre sur internet. Ces jeunes ne font preuve d’aucune distanciation vis-à-vis des contenus auxquels ils s’exposent. Ils sont également en difficulté dans la mise en mots et en sens.

L’indifférence : Dans ce cas de figure, l’adolescent ne s’arrête pas sur ces images. Il en a déjà vu, elles sont nombreuses. Il éprouve un sentiment s’impuissance qui le pousse à passer son chemin. L’auteure y voit une mise en retrait à deux niveaux au moins : celui des émotions en tenant loin de soi les affects déclenchés par ces images ; celui de l’espace public sur lequel elles circulent et auquel il prend part en ne signalant pas, par exemple,  les contenus à caractère choquant, qui mériteraient d’être supprimés.

L’évitement : certains évitent les représentations de très grande violence, car ils ne souhaitent pas être confrontés à l’horreur. D’autres vont opter pour des stratégies d’évitement face à des types de contenus précis : les informations jugées démoralisantes ou encore les spectacles pornographiques, notamment chez certaines jeunes filles influencées par leur culture religieuse.

L’autonomie : Les adolescents qui répondent à ce profil font preuve d’un certain recul critique. Ils sont capables d’analyse (contextualisation, intentions de l’auteur, construction du message…). Ces facultés se retrouvent dans les conversations qu’ils peuvent avoir à ce propos avec leur entourage. C’est plus particulièrement dans cette catégorie que l’on retrouve les jeunes internautes en capacité d’intervenir comme éléments régulateurs des plateformes.

Cette recherche démontre également l’influence des milieux sociaux dans la manière d’appréhender et de traiter les contenus et représentations véhiculés par les médias et les plateformes numériques.

Dans les milieux plus favorisés, les adolescents ont été plutôt protégés des risques associés aux écrans. La médiation parentale y est mieux assurée et les jeunes issus de ces milieux disposent de connaissances qui leur permettent de développer un raisonnement critique.

Dans les milieux dits « populaires » le rapport des adolescents aux RSN est très ambivalent. S’ils ne sont pas sans méfiance face aux contenus télévisuels qu’ils fréquentent (séries, émissions de télé-réalité ou informations) ils n’en font pas moins un usage important.

Les jeunes en situation de grande vulnérabilité au profil psychologique plus fragile sont à la recherche de contenus qui renforcent leur besoin de toute-puissance et légitiment une certaine forme de marginalité.

D’autres facteurs interviennent, les valeurs culturelles partagées, la présence ou non d’adultes cadrants, les relations interpersonnelles avec l’entourage constituent également des éléments de contexte qui influencent la réception des images trash.

Les données recueillies grâce à cette enquête nous procurent un éclairage inédit sur les expériences adolescentes relatives aux images violentes, sexuelles ou haineuses qu’ils rencontrent dans les médias et sur les plateformes numériques. Elles constituent par ailleurs un socle de connaissances fiables susceptibles d’inspirer les pouvoirs publics d’une part, la société civile d’autre part (dont parents et éducateurs) pour un accompagnement pertinent de ces jeunes dans l’univers des écrans et particulièrement des plus vulnérables d’entre eux. 


[1] JEHEL. S., GOZLAN. A., (dir.), Les adolescents face aux images trash sur internet, éditions In Press,2019.

[2] Sophie Jehel est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 et chercheure au CEMTI.

[3] Anglique Gozlan est docteure en psychopathologie et psychanalyse, psychologue clinicienne, chercheure associée à l’Université Paris 7 et Lyon 2.

[4] P. 29

[5] P. 30.

[6] P. 57.


Numérique et environnement

Voici une autre bonne raison de limiter le temps d’écrans !

Ce temps de confinement nous incite peut-être à avoir davantage recours aux écrans. Néanmoins, des enfants et des adolescents nous ont montré que les idées ne manquent pas pour s’en détourner.

Mais lorsque les écrans sont nécessaires à certaines activités (travail scolaire, télétravail) et lorsqu’ils nous permettent de prendre des nouvelles les uns des autres, il existe mille et une manières d’en faire un usage raisonné afin d’éviter un trop grand impact sur l’environnement.

Attention ! Ne nous laissons pas prendre au piège des nombreuses suggestions de Youtube qui font suite à cette vidéo !

Une classe virtuelle pour les enfants de maternelle ?

En cette période troublée par un mauvais virus qui nous contraints au confinement, parents et grands-parents s’interrogent sur l’opportunité qu’il y aurait à placer les enfants devant les écrans. D’autant que les initiatives fleurissent sur le Net. Une amie s’interroge pour sa petite fille.

Question

« En voyant cette proposition d’une maîtresse de maternelle, j’aimerais avoir ton avis. Ça semble tentant pour Alice… à part que ça l’habitue aux écrans dès maintenant. Penses-tu comme moi que c’est mieux que le parent s’en inspire surtout si la maîtresse n’est pas la sienne ? »

Réponse

« Tu as tout à fait raison, il est préférable que les parents s’en inspirent pour des activités « en réel » et concrètes avec les enfants !

Dans cette période de confinement, on a trop tendance à penser que les écrans vont remplacer tout ce que l’on peut faire dans la vie réelle ! On les utilise parfois à tort et à travers.

Cette maîtresse parle de ses petits élèves de 2 ans ½ à 4 ans. Son intention est louable et certainement bien intentionnée. Cette initiative n’en présente pas moins des risques et pose la question de sa pertinence selon l’âge de l’enfant.

Il faut rappeler qu’un enfant de 2 ans n’est pas devant l’écran « il est dans l’écran » comme me le disait une psychologue lors de mon enquête. Par ailleurs l’enfant de cet âge n’a pas encore acquis le concept de représentation. Pour que le tout-petit comprenne le cours de la maîtresse via une vidéo, il faut qu’il soit en mesure de comprendre que c’est une représentation-image de sa maîtresse. Par ailleurs il faut qu’il soit en mesure d’associer son monde en 3D et celui de l’image qui est en 2D. Or, avant trois ans, les enfants présentent ce que des psychologues américains du développement ont appelé un « déficit vidéo » (Judy S. DeLoache – Daniel R. Anderson). Ce terme ce réfère à l’observation selon laquelle les jeunes enfants apprennent mieux dans le cadre d’une relation directe, c’est-à-dire, en présentiel, que par le biais d’un écran.

À partir de trois ans sur des périodes courtes, cela commence à être possible. À condition qu’un adulte soit présent pour donner à l’enfant les explications suffisantes, s’assurer qu’il comprenne bien et que ça ne le fatigue pas trop (regarder un écran peut occasionner une grande fatigue).

Et, comme tu le signales, que se passe-t-il pour les petits élèves dont ce n’est pas la maîtresse ? Nous le savons pourtant, la relation du petit enfant à son enseignante est très affective.

En vérité n’est-ce pas beaucoup demander aux enfants en bas âge ?

Quoi qu’il en soit, oui, le risque demeure de rendre les tout-petits dépendants des écrans. Cette période est au contraire l’occasion rêvée (si je puis dire !) de faire des choses ensemble, petits et grands, d’être dans l’inter-relation et par conséquent en interaction. L’essentiel à cet âge étant de favoriser le développement de la motricité (fine et globale) et du langage dans une présence bienveillante à l’enfant.

Que faire en période de confinement, sans avoir trop souvent recours aux écrans ? (3)

Le premier dessin, c’est un téléphone qui a l’air attrayant mais qui, en fait est un piège (autour de lui, il n’y a que du noir), comme dans Hansel et Gretel avec la maison de la sorcière. Concernant le deuxième, c’est une personne qui est addict à la télé. Pour les suivants, ce sont des idées d’autres activités pour ne pas regarder les écrans : des gens qui s’amusent, des crayons pour dessiner, un livre, une guitare pour dire qu’on peut aussi faire de la musique.

Léna 14 ans.

Lire, écrire, dessiner, faire de la musique sont les idées proposées par Léna. Et attention au piège que représentent les écrans prévient-elle !

MERCI À TOI LÉNA !

Que faire en période de confinement, sans avoir trop souvent recours aux écrans ? (1)

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Qui commence ?

PS : les envois peuvent se faire à cette adresse : e.batonherve(at)orange.fr