Sites pour enfants : les parents évincés

L’exemple des sites des programmes télévisuels destinés à la jeunesse

Tous les contenus médiatiques spécifiquement destinés aux enfants et aux adolescents méritent l’attention des adultes. Que l’on soit parent, enseignant, animateur ou éducateur, nous avons à nous intéresser à tous les aspects de l’environnement des enfants et aux aires d’influences auxquelles ils sont exposés. C’est un des objectifs de ce blog qui a déjà exploré et analysé certaines offres jeunesse : émissions de télévision pour la jeunesse, sites pour adolescents…

P1070720Qu’en est-il des sites internet dits « pour enfants » ? Nous postulons que ces espaces dédiés aux enfants devraient systématiquement inclure les parents afin qu’ils puissent y exercer leur contrôle.

Dans un travail universitaire, des étudiants de l’université Paris 8 se sont penchés sur le site Gulli.fr. Ils relèvent en premier lieu que les frontières entre le contenu du site proprement dit et les messages publicitaires sont très floues. Or des études ont démontré que l’absence de franche démarcation entre les uns et les autres favorise la confusion et ôte à l’enfant sa capacité de discernement et de jugement. En réalité le site Gulli.fr permet à la chaîne du même nom d’instaurer une continuité avec les contenus télévisuels, de fidéliser les enfants à ses programmes et d’offrir une vitrine supplémentaire aux annonceurs.

Au-delà de ces considérations, la question que pose cet article concerne la place octroyée aux parents dans ces sites dédiés aux enfants de 4 à 14 ans. Ils devraient y avoir un accès facile et pouvoir être en mesure d’y recueillir les informations susceptibles de les aider dans leur rôle d’accompagnateur et d’éducateur.

Il n’en est rien pour le site Gulli.fr sur lequel selon les étudiants précités « la page parents est introuvable depuis la page d’accueil », et « semble ne plus être entretenue »[1]. Ils déplorent d’ailleurs fort justement que « pour une chaîne qui se dit familiale, le site […] ne permet pas de favoriser la pratique d’activités conjointes parents-enfants. »

Or si l’on se tourne vers les sites des autres grandes chaines de la télévision française, le même constat s’impose. Sur Tfou.fr, il faut chercher un peu pour trouver en bas de page et en très petits caractères la mention « coin parents ». Hélas! le contenu y est plus que lacunaire.

Idem pour Ludo.fr le site du programme jeunesse de Fr3. Il ne comporte pas d’onglet parents et n’évoque la question de l’autorisation parentale que dans les conditions générales d’utilisation.[2]

Qu’en est-il pour Fr5 la chaîne éducative par excellence ? Soyons rassurés, sur le site Zouzous.fr l’onglet « pour les parents » existe bel et bien. Mais paradoxalement nous le trouvons après avoir cliqué sur « le coin des enfants » puis au hasard sur l’icône « réveil » lequel n’est pas accompagné de la mention écrite « pour les parents », contrairement aux autres onglets « vidéos » et « jeux ». En revanche les parents y ont la possibilité de désactiver le son, et de limiter le temps passé sur le site.

Aucun des sites visités ne s’adresse véritablement aux parents afin de leur faire part des intentions de leurs éditeur(s) et concepteur(s), de l’objet du site, de la manière dont lesdits parents peuvent aider leurs enfants à utiliser le site et à les prévenir des dangers d’un usage excessif des écrans.

Les débats sociaux sur les enfants et les écrans ne manquent pas de pointer la responsabilité des parents. Chacun est d’accord pour les considérer comme premiers éducateurs. Mais quand le découragement guette, quand la facilité s’invite comme alternative à la vigilance, ils sont vite accusés de démissionner. Avouons tout de même que notre société n’est pas avare de paradoxes !

La responsabilité de l’éducation des enfants, leur bien-être et leur plein épanouissement ne peuvent s’envisager que dans la perspective d’une responsabilité partagée. La société civile, les professionnels des médias et des technologies numériques, les pouvoirs publics et politiques sont tous ensemble concernés. Reconnaissons que les seules conditions générales d’utilisation des sites dits « pour enfants » sont loin de satisfaire à ce souci de responsabilité partagée[3].

Vous qui lisez ces lignes n’hésitez pas à réagir et à partager votre point de vue. Vous arrive-t-il de consulter les sites dédiés aux enfants ? Quelle place aimeriez-vous y avoir en tant que parents ? Quelles informations aimeriez-vous y trouver ?

[1] « Analyse de la stratégie Gulli.fr », Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, sous la direction de Sophie Jehel, 2014.

[2] Extrait des CGU article 4-2. Protection des mineurs

« Dans l’hypothèse où l’Utilisateur serait une personne physique mineure, il déclare et reconnaît avoir recueilli l’autorisation préalable de ses parents ou du (des) titulaire(s) de l’autorité parentale le concernant pour s’inscrire sur le Site. Le(s) titulaire(s) de l’autorité parentale a (ont) accepté d’être garant(s) du respect de l’ensemble des dispositions des présentes CGU lors de l’utilisation des Sites FRANCE TELEVISIONS par l’Utilisateur mineur. Ainsi, les parents (ou titulaires de l’autorité parentale) sont invités à surveiller l’utilisation faite par leurs enfants des Contenus et/ou Services mis à disposition sur les Sites FRANCE TELEVISIONS et à garder présent à l’esprit qu’en leur qualité de tuteur légal il est de leur responsabilité de surveiller l’utilisation qui en est faite. »

[3] Elles comportent généralement un article relatif à la protection des mineurs mais sont d’une lecture très longue (23 pages sur Gulli.fr) et fastidieuses. A l’heure du tout image, qui prendra le temps de les lire ?

Parents face aux écrans

Les technologies numériques de l’information et de la communication connaissent un essor inégalé. Aujourd’hui les foyers sont multi-équipés, en moyenne 6,3 écrans chez chacun d’eux. Cet état de fait n’est pas sans répercussions sur la santé et l’éducation des enfants et des adolescents comme sur les relations intrafamiliales.

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Entre dramatisation et banalisation qui ne sont pas des attitudes souhaitables nous pouvons, adultes, nous frayer un chemin autre qui nous conduit à :

  • Nous tenir en éveil ;
  • Cultiver notre volonté de comprendre ;
  • Accompagner les enfants et les adolescents afin qu’ils ne s’égarent pas dans ce foisonnement technologique et de propositions commerciales.

Il est fondamental d’avoir à l’esprit que les enjeux économiques sont colossaux et qui rien n’est véritablement gratuit. Rappelons sans cesse aux enfants que « si c’est gratuit c’est que nous sommes (ils sont) le produit ». De la télévision à Internet en passant par les smartphones, les tablettes numériques, les jeux vidéo, etc., aucun contenu ou service n’est réellement anodin, ni inoffensif.

Cela a déjà été démontré dans l’espace de ce blog, les dessins animés constituent une aubaine pour distiller des messages commerciaux auprès du jeune public. C’est aussi l’occasion de leur inculquer précocement l’idéologie de la consommation avec tout ce qu’elle comporte d’abus d’écrans, d’excès alimentaires et d’achats immodérés.

Les réseaux dits « sociaux » surfent sur le désir de rencontres entre pairs, d’indépendance et de transgression des adolescents pour leur soutirer autant de données personnelles utiles à leur ciblage et à celui des autres membres de leur entourage (famille, amis).

Les très jeunes enfants, un temps protégés, tombent à leur tour dans l’escarcelle des géants du numérique et des grands annonceurs. Quand c’est bon pour le commerce, on finit par persuader les parents et certains professionnels de la petite enfance que c’est bon pour le tout-petit !

Les avantages et bénéfices que chacun d’entre nous peut retirer de ces technologies numériques d’information et de communication sont incontestables, les risques pour la santé et le bien-être des enfants ne sont pas moins réels. C’est pourquoi la vigilance de tous s’impose.

L’exercice de la parentalité nécessite parfois d’aller à contre-courant de la tendance impulsée par l’économie du numérique et du marketing. Les médias dominants encouragent les enfants à passer leur temps devant les écrans et les invitent à consommer sans retenue les produits de la grande consommation. Les parents, quant à eux, doivent nécessairement poser des limites, apprendre à leur enfant l’attente, la frustration afin que le principe de réalité ne soit pas évincé au profit du principe de plaisir.

Toutefois, on s’épargnera une mobilisation d’énergie superflue en posant très tôt des règles d’utilisation des écrans :

  • Tenir compte de l’âge de l’enfant : de préférence pas d’écran avant trois ans, puis des matériels et des contenus adaptés aux étapes du développement ;
  • Horaires d’utilisation : éviter le matin, pendant les repas, les veilles d’école ;
  • Éviter de multiplier les équipements au sein du foyer ;
  • Proposer des alternatives aux écrans : il est souhaitable que les enfants aient accès à d’autres sources de culture et de loisir ;
  • Permettre aux enfants de rencontrer les livres ;
  • Favoriser les activités concrètes, qu’elles relèvent des loisirs ou de l’aide aux tâches ménagères quotidiennes ;
  • Veiller à préserver les relations interpersonnelles directes par des temps familiaux hors écran et des activités qui amènent parents et enfants à faire des choses ensemble.

Sachons que les enfants multi-équipés ont des activités médiatiques plus solitaires et moins partagées avec leurs parents. Par ailleurs, les enfants dont les parents sont cadrants par rapport aux activités médiatiques sont aussi moins consommateurs et donc moins exposés aux risques[1].

[1] Voir à ce sujet l’ouvrage de Sophie JEHEL, « Parents ou médias, qui éduque les préadolescents ? » erès 2011.