Les ados seraient-ils victimes de ciblages de plus en plus invasifs via les réseaux sociaux ?

 Tik Tok, Twiter ou Threads, Snapchat, Instagram (et j’en passe !)… ces réseaux sociaux se voient concurrencés par de nouvelles applications toujours plus invasives.

Avec Instagram le jeune choisit l’image qu’il veut publier, partager. Au besoin il la transforme, lui applique des filtres, etc. Mais pour les concepteurs de Be Real, ces initiatives laissées à l’utilisateur diminueraient l’effet d’authenticité et de spontanéité. Qu’à cela ne tienne, Be Real promet d’offrir à l’adolescent l’opportunité de partager avec un groupe d’ami.es des photos avec plus de spontanéité, sans aucune retouche, à n’importe quel moment de la journée, quels que soient les lieux où ils se trouvent. Pour ce faire l’utilisateur reçoit une notification à une heure précise, mais jamais la même et il a deux minutes pour prendre une photo et la partager. Ajoutons à cela que cette photo à également la particularité d’être prise à 360°, caméra avant et caméra arrière.

Toutefois, derrière cette apparente simplicité et sincérité du partage, on ne peut évacuer les risques encore plus grands pour l’utilisateur de livrer des données très personnelles, voire sensibles, le concernant ou relatives à son entourage.

Ten Ten franchit un pas de plus en suggérant au jeune de transformer son smartphone en talkie-walkie version modernisée. Les ami.es ayant téléchargé cette application ont ainsi la possibilité de communiquer en tout lieu et à tout moment, sans avoir besoin de se connecter. Les messages audio ne nécessitent pas que l’appareil soit déverrouillé, ni même d’être décroché pour entrer en contact. Ainsi ce modèle fait fi de toutes les procédures habituelles qui permettent la communication à distance entre les individus.

Les générations précédentes des RSN se voyaient critiquer pour l’incitation à une réponse rapide, sans réflexion (messages likés, relayés, réponses impulsives) ;  celle à laquelle nous avons affaire aujourd’hui se passe de toute décision préalable de la part de l’utilisateur puisque le message lui arrive sans prévenir. « Chante, crie ou chuchote… tes amis t’entendront en temps réel…. » lui promet-on sur l’appli Ten Ten.

L’intrusion dans la vie privée, voire intime de l’adolescent et de son entourage est à même de livrer des données toujours plus fines et plus précises. Cette course aux données personnelles à valeur ajoutée va hélas « à l’encontre d’une démarche de maîtrise de sa vie numérique et de choix de connexion et déconnexion… » ainsi que le mentionne Internet Sans Crainte sur sa page consacrée à Be Real.

En effet la maîtrise passe par le choix laissé à l’adolescent. Elle passe également par une conscience de tout ce qui est partagé. Au contraire de ces deux dernières applications l’adolescent livre des données sur lui-même, mais pas seulement. Ce sont les univers dans lesquels il évolue qui sont captés : familial (restreint et élargi), scolaire, travail des parents, activités sportives ou culturelles, trajets, salles d’attente des maisons médicales et autres praticiens, etc.

Cela me conduit à proposer quelques indicateurs afin d’être en mesure d’évaluer les produits numériques à destination des adolescents

Quel lancement du produit ?

  • Qui en est à l’origine ?
  • Comment s’adresse-t-on à l’adolescent ?
  • Quels sont les arguments de vente ?
  • Quelles promesses sont mises en avant ?
  • Quel champ sémantique est utilisé ?
  • Quels relais sur les réseaux sociaux ?

Quelle autonomie pour l’adolescent ?

  • Part laissée
    • à son libre arbitre
    • à sa réflexion personnelle
    • à sa capacité à faire des choix
    • à son initiative
  • Facilité et clarté du paramétrage
  • Facilité de déconnexion et de désinscription ?
  • Quelle place accordée à l’entourage adulte ?

Ce sont-là quelques questions qui devraient permettre aux parents et aux adolescents d’échanger entre eux autour des enjeux des réseaux sociaux numériques : intérêts, opportunités, risques…

Pourquoi et comment limiter les écrans en famille ?

Parents, enseignants, éducateurs, professionnels de l’enfance, s’interrogent sur la façon dont il convient de gérer les écrans dans l’univers familial. Les échanges, riches, prouvent que chacun-e fait ce qu’il peut dans un contexte économico-politique bien peu facilitateur !

« causerie » au Centre Guelewar à Ngaparou (Sénégal) le 18 février dernier.

Il faut bien le reconnaître, si le recours aux technologies numériques est encouragé, les inégalités d’accès anticipées, leur appropriation plus ou moins accompagnée, l’éventualité d’un usage excessif et/ou inapproprié n’a pas été pensé en amont. Nous en sommes alors réduits à palier ce manque d’anticipation, au Sénégal comme ailleurs, par des actions ponctuelles d’information et de prévention.

Cette rencontre a permis d’évoquer les contenus, services et autres matériels proposés aux enfants et aux adolescents ainsi que les différents enjeux qui traversent ces offres commerciales. En effet, s’intéresser à la jeune génération, c’est aussi se poser la question de la façon dont la société, à travers ses médias et ses technologies, s’adresse à elle et ce qu’elle en attend. Comment, par exemple, les conduites de dépendance sont encouragées chez les plus jeunes, à travers un design pensé et conçu à cette fin ? Comment également, les besoins des enfants selon leur âges, sont souvent niés ou occultés pour obtenir d’eux les comportements qui répondront avant tout à des impératifs de consommation ?

Or, les conséquences d’un mésusage des écrans pour la santé et le bien-être des enfants sont indiscutables : acquisitions de base retardées (motricité, langage…), appauvrissement des interactions humaines, isolement, retards scolaires, etc.

Cela dit, l’exemple que donnent les adultes de l’utilisation qu’ils font de leur smartphone, tablette ou téléviseur est essentiel. Nous sommes tous concernés par le risque d’une exposition excessive à tous ces écrans. Fort heureusement, nous avons non seulement la possibilité mais le pouvoir d’entrer dans un usage raisonné et raisonnable des écrans. La mise en place d’un cadre au sein de la famille, pour limiter le temps consacré aux écrans est préconisé (pas d’écrans pendant les repas, pas dans les chambres d’enfants, pas le matin…). Et dans ce domaine une entre-aide entre les grands et les petits, sur le mode de la bienveillance et de l’humour, peut être salvateur.

Pour réduire les écrans : un outil pratique

Quel est le bon moment pour attribuer un smartphone à mon enfant ?

Voici une question que se posent maints parents lorsque l’enfant a grandi et que le smartphone devient pour lui un objet de convoitise. Mais l’acquisition d’un smartphone nécessite des compétences particulières pour l’adolescent si l’objet bénéficie d’une connexion Internet.

Faut-il céder à sa capacité de harcèlement ou bien à l’argument implacable qu’il vous sert lorsque vous vous montrez récitants : « Je suis le seul dans ma classe à ne pas avoir de smartphone ! Tout le monde en a !» ? Est-il possible de lui faire confiance lorsqu’il promet d’en faire un usage raisonnable ?

S’il n’existe pas un âge précis ou une réponse absolue à cette question complexe, il est possible d’avancer quelques pistes susceptibles d’aider à la prise de décision.

L’acquisition d’un smartphone n’est pas un acte banal. Il s’agit en l’occurrence d’un objet que l’on dit aussi « ordiphone ». C’est-à-dire qu’à partir du moment où l’enfant se voit attribuer cet objet, il est en possession d’un mini-ordinateur de poche qu’il a tout loisir d’utiliser à sa convenance et à tout moment. « Il faut être conscients que mettre un objet connecté entre les mains d’un enfant ou d’un adolescent c’est ouvrir une fenêtre au plus profond de sa psyché » assurait Didier Reolon lors d’un colloque à Montréal en 2019.*

Chacun sait en effet que l’industrie du numérique est un vaste marché basé sur l’économie de l’attention. C’est dire que tout est mis en œuvre pour que celui qui a affaire à l’écran numérique y dépose inconsciemment ou non des données personnelles destinées à être vendues aux annonceurs les plus offrants. Plus la connexion est longue et fréquente plus les données recueillies sont importantes en nombre et en qualité. Or, les enfants et les adolescents n’échappent pas à cette logique implacable.


Ainsi avant l’achat de cet objet magique assurez-vous que votre enfant possède une maturité suffisante pour savoir :

Sur les réseaux sociaux :

Gérer son intimité et sa vie privée

Exercer  ses droits et ses devoirs

Anticiper les conséquences des actes posés

Suspendre la réaction (likes, partages et autres posts doivent être réfléchis)

Interpréter et contextualiser l’image et le message qui l’accompagne

Connaitre les stratégies de captation de l’attention

Se tourner vers des personnes adultes de confiance en cas de problème (images choquantes, harcèlement…)

S’arrêter et passer à une autre activité

Concernant les recherches sur Internet

Évaluer la qualité des sites

Vérifier les sources

Trier, croiser les informations

Sélectionner les contenus pertinents

En tant que parents il est fort conseillé de ne pas abandonner son enfant devant l’écran quel qu’il soit. Vous pourrez donc :

  • Vous intéresser à ce que fait l’ado sur les réseaux sociaux numériques, aux sites qu’il visite, aux jeux auxquels il joue
  • En discuter avec lui
  • Réserver des temps hors écrans (activités sportives, de loisir, découverte des livres, rencontres amicales ou familiales hors écrans, etc.)
  • Veiller à la quantité de sommeil et à sa qualité
  • Préserver la communication familiale
  • Établir un cadre d’utilisation

Ce sont là des pistes qui pourront être mises à contribution dans une discussion entre parent et enfant avant l’achat de l’appareil. Cet échange en amont est essentiel pour préparer les uns et les autres à un usage aussi raisonnable et approprié que possible du smartphone et sans trop de risques pour l’enfant, dans un accompagnement bienveillant de ses parents.

Pour aller plus loin : Sophie Jehel : « Les adolescents face aux images trash sur internet », In Press, 2019 ; « L’adolescence au cœur de l’économie numérique. Travail émotionnel et risques sociaux », INA, 2022.

*« Le monde de l’enfant et de l’ado bousculé », colloque Cerveau et Psychologie, Montréal, 9 et 10 novembre 2019

Le matin, avec ou sans télé ?

Prenons le temps d’examiner les moments de la journée que la télévision consacre à la jeunesse à travers l’exemple des chaînes de la TNT. Eh bien, nos gamins sont invités à se lever très tôt !

Le matin, ce sont deux heures de programmes que TF1 consacre à la jeunesse avec son émission phare Tfou, de 6h25 à 8h25. Place ensuite à la météo. Les samedi et dimanche, les enfants bénéficient de 5 minutes de sommeil supplémentaires (quand même !) car leur émission commence à 6h30. Et le dimanche, la chaîne joue les prolongations sur cette espace jeunesse jusqu’à 10h05 !

Les chaînes publiques n’ont rien à envier à leur concurrente privée quant à l’horaire matinal des émissions pour enfants. Celles-ci commencent à 6 h sur France 3 et dès 5 h sur France 5 avec Okoo ! Le samedi France 3 s’adresse à l’audience enfantine jusqu’à 10h30. Quant au dimanche il s’aligne sur les jours de la semaine pour terminer à 8h30. Il n’en est pas de même pour France 5 qui propose aux enfants de rester scotcher à leur télé jusqu’à 9h50 le samedi, 9h20 le dimanche.

N’oublions pas, dans ce petit panorama, les chaînes France 4 et Gulli qui émettent en continu pour une audience enfantine, jeune et/ou familiale.

Face à ces offres de programmes sachons au moins nous réinterroger sur les besoins des enfants. Besoins :

  • de sommeil : entre 9 et 12 heures pour les 6-12 ans
  • de prendre le temps de se réveiller
  • de prendre le temps de s’alimenter : les enfants qui sautent le petit-déjeuner risquent de se retrouver en hypoglycémie au cours de la matinée
  • de se préparer à la journée scolaire : disponibilité d’esprit, concentration…

Les chaînes de télévision proposent, les téléspectateurs disposent. En parents avisés vous aurez pris soin de ne pas allumer la télé le matin !

Pour aller plus loin :

Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, érès, 2020

Réduire les écrans, collection « 10 jours pour changer », Nathan, 2021

Écrans et enfants : la recherche de la bonne mesure

C’est la rentrée ! C’est aussi la période des bonnes résolutions, la mise en place de règles, de rythmes… ainsi que l’adoption de bonnes attitudes face aux écrans.

Selon l’âge de l’enfant et au-delà d’un certain seuil d’exposition, les écrans peuvent être nuisibles. Ils occasionnent de la fatigue, un déficit d’imaginaire et de créativité, une perte d’attention et de concentration qui se répercutent sur leur santé et sur les activités scolaires.

À partir de 3 ans, par exemple, une demi-heure dans la journée, de programmes choisis pour leurs qualités ludo-éducatives, sera amplement suffisant. Jusqu’à la fin du primaire, il est souhaitable que la durée d’exposition quotidienne aux écrans n’excède pas une heure. Les collégiens quant à eux pourront se voir octroyer un peu plus de temps. Attention, ce n’est pas une « dose quotidienne » qui est ici préconisée, il peut y avoir des jours « sans », c’est même souhaitable !

Dans tous les cas il est nécessaire de maintenir une vigilance sur les contenus auxquels les enfants sont exposés et sur l’équilibre entre le temps consacré aux écrans et les autres activités (sports, activités de loisirs, socio-culturelles, etc).

D’autres éléments dignes d’intérêt peuvent être pris en compte comme la manifestation de signes de fatigue ou de nervosité qui témoignent du besoin de l’enfant de prendre l’air et de se dépenser physiquement, ou tout simplement de passer à autre chose.

N’oublions pas également que les enfants ont besoin de sommeil. C’est pour cette raison que l’on évitera de placer la télévision ou l’ordinateur dans leur chambre et que tous les écrans mobiles rejoindront leur boîte à dodo. C’est encore pour cette même raison que l’usage des autres écrans (tablette, smartphone) est également à éviter avant le coucher.

Quoiqu’il en soit, il est en général préférable de ne pas rechercher une ritualisation trop prononcée de ces temps d’écrans. Cela afin d’éviter une possible dépendance et d’accorder à l’enfant le droit de s’ennuyer ou de s’inventer d’autres occupations.

Ce ne sont là que des repères proposés à titre indicatif mais ces quelques précautions élémentaires éviteront à nos enfants un usage incontrôlé et irréfléchi des écrans. Dans ce domaine comme dans d’autres les bons plis se prennent dès le plus jeune âge !

Enfin gardons à l’esprit que les enfants adorent passer du temps avec les adultes qui les entourent pour jouer, aller se promener, visiter, découvrir… ces moments sont irremplaçables !

Les écrans dans l’univers familial : identifier les risques

Lorsque nous sommes parents ou que nous avons un rôle éducatif auprès des enfants et des adolescents, nous nous posons normalement la question de savoir ce qui est bon pour eux. Il n’y a pas de raison que les écrans échappent à cette préoccupation car l’éducation est un tout !

Vous le savez, dans ce domaine, comme dans d’autres, il n’y a pas de recette, pas plus qu’il n’existe de règle absolue et intangible. À tout le moins, nous devrions pouvoir compter sur le bon sens de chacun. Hélas, ce bon sens est mis à mal par la multiplication des technologies numériques, par un marché racoleur qui les fait désirer et finit par les imposer, par des stratégies marketing savantes qui parviennent à programmer des comportements de consommation à l’insu souvent de ceux qui les adoptent.

La rencontre des médias et des enfants comporte des risques. Cette affirmation n’exclut pas les bienfaits éventuels qu’elle peut procurer. Ce n’est ni dramatiser ni diaboliser de le reconnaître, c’est tout simplement faire preuve de lucidité. Une fois ces risques identifiés, il est plus aisé d’entrevoir la manière dont parents et enfants peuvent tirer un parti bénéfique des nombreux écrans qui sont à leur disposition.

Il y a risque :

Lorsque les écrans sont nombreux dans l’univers familial ;

Si l’enfant est placé devant les écrans trop précocement, c’est-à-dire avant l’âge de trois ans ;

S’il est trop jeune pour avoir un smartphone personnel ;

Si les matériels et les contenus ne sont pas adaptés à son âge ;

Si l’usage des écrans se fait sans préparation, sans avertissement, sans cadre et sans échanges ;

Si l’enfant passe trop de temps consécutif devant l’écran ;

S’il y revient trop souvent ;

Si l’enfant dispose d’ordinateur, de télévision ou de tablette dans sa chambre ;

Si ses rythmes biologiques ne sont pas respectés (sommeil, repas…) ;

Si l’enfant n’est pas accompagné ;

Lorsque les parents ne prêtent pas suffisamment attention à l’exemple qu’ils donnent en matière d’usage des médias et technologies numériques.

C’est pourquoi, avant toute chose posons-nous et reposons-nous inlassablement ces questions :

Quelle vie familiale souhaitons-nous ? Quelles relations intrafamiliales, intergénérationnelles ? Quelle transmission de valeurs ? quelle vie sociale ?

Ensuite, et avant de procéder à l’achat de tel ou tel matériel (super sophistiqué !), de céder à telle ou telle offre (super avantageuse !) quelques autres interrogations seront bienvenues :

  • À qui est-ce destiné ?
  • Pour quel usage ?
  • Pour quelle utilité réelle ?
  • Quelle place sera attribuée à cet écran dans la maison ou l’appartement ?
  • Ce matériel est-il adapté à l’âge de mon enfant ?
  • Quel cadre vais-je mettre en place pour une utilisation avisée ?
  • Quelle utilisation aurais-je moi-même en tant que parent (de ma tablette numérique, de mon smartphone de mon ordinateur portable… ?

Les réponses que vous allez apporter à ces questions sont essentielles, car votre attitude générale envers les médias et les écrans numériques va directement impacter l’atmosphère familiale, vos relations avec vos enfants, mais aussi leurs comportements, leurs centres d’intérêt, leur développement psychomoteur, cognitif, psychoaffectif, etc.

Pour aller plus loin : réduire les écrans, collection « 10 jours pour changer », Nathan 2021


Règles des 3-6-9-12 ? Écrans passifs ou interactifs ? Pas si simple !

Les réflexions sur les écrans et les enfants abondent : écrits scientifiques, professionnels, articles de presse, productions émanant du milieu associatif, etc. Pour autant, nous ne savons pas toujours tirer parti des connaissances accumulées au fil des ans. Un clivage s’opère entre chercheurs et spécialistes et gagne le grand public. De leur côté, les journalistes de la presse écrite aussi bien que des médias audiovisuels ont tendance à s’alimenter auprès des personnalités les plus médiatisées laissant dans l’ombre tout un pan de la recherche.[1] Or, la société civile aurait grand besoin d’avoir accès à des connaissances diversifiées et qui tiennent compte de la complexité à l’œuvre.

Tendance à la simplification

Une tendance à la simplification se décèle notamment dans la diffusion de pensées binaires : il y aurait ainsi des écrans passifs et des écrans interactifs, une  culture du livre et une culture numérique, des avantages et des inconvénients aux écrans, etc. Cette posture se retrouve également dans la tentation de délivrer des règles de conduite censées résoudre les problèmes liés aux usages des écrans chez les enfants et les adolescents. Associée à une éducation aux médias dès le plus jeune âge ainsi qu’à une éducation à l’autorégulation des usages, les écrans ne devraient plus être considérés comme problématiques. Pourtant, force est de constater que la réalité est toute autre.

Écrans passifs, écrans interactifs : un partage erroné

Considérons tout d’abord que les repères d’âges proposés reposent sur une césure incertaine : certains écrans seraient passifs quand d’autres seraient interactifs. Au-delà du jugement de valeur sous-tendu par ce partage (le passif serait du côté du négatif, l’interactif du côté du positif), il est à noter qu’aucun argument solide ne vient l’étayer.[4] Il est fort étonnant de prêter aux écrans ces caractéristiques, car ils ne sont pas « naturellement » passifs ou interactifs. Ce sont leurs contenus, leurs fonctionnalités, leurs modalités de fonctionnement qui sont en cause. Par ailleurs, si l’écran de télévision est encore très présent dans les foyers, les enfants sont de plus en plus amenés à regarder les dessins animés sur les tablettes. Non seulement cette division ne tient pas, mais elle est trompeuse, car elle laisse entrevoir des bénéfices plus grands des écrans dits interactifs en oblitérant les stratégies de captation de l’attention qui s’y déploient et conduisent insidieusement à des usages excessifs.

Certains écrans à certains âges ?

La règle des 3-6-9-12 a été élaborée en 2013[2], suite à la publication de l’Avis de l’Académie des sciences[3]. Elle a le mérite de fonctionner comme une alerte ou une « balise » auprès des parents en leur fournissant quelques repères. Néanmoins elle nécessite d’être interrogée.

Il est certes nécessaire et important de présenter les écrans aux enfants de manière pertinente et adaptée. Dans ce sens, aussi séduisants qu’ils puissent paraître, les repères d’âge précis présentent des limites.

Sans doute il y a-t-il une période de la vie au cours de laquelle il est grandement préférable de s’abstenir de tout écran. De la naissance à environ 3 ans aucun écran n’est adapté : télévision, tablette, smartphone, ordinateur, écartent le tout-petit de ses expériences sensorimotrices et ne sont aucunement adaptés, incapable qu’il est, à cet âge, de faire la différence entre la représentation et le représenté, entre le monde réel en 3 dimensions et le monde de l’image en 2 dimensions. Quels qu’ils soient, les écrans nécessitent par ailleurs des habiletés optiques qui ne s’acquièrent que très progressivement.

Au-delà de 3 ans, les écrans ne sont pas nécessaires. Plus l’enfant en sera éloigné, plus il aura l’opportunité de développer tout son potentiel psychomoteur, cognitif, langagier, etc. Ensuite, nos recherches démontrent que l’environnement adulte de l’enfant est déterminant. C’est la raison pour laquelle il est difficile d’affirmer qu’il existe un âge donné pour un matériel numérique précis. Pourquoi, par exemple, « pas de console de jeu avant 6 ans » si le jeu est adapté, si l’enfant a les compétences requises pour le comprendre, si le temps est limité et s’il est accompagné par un adulte ?

Les origines sociales et culturelles des parents, leur capacité à proposer ou non des alternatives aux écrans, leur aptitude ou non au dialogue, la faculté ou non de ceux-ci à étayer les apprentissages autour du langage, de la découverte du monde, sont autant de critères déterminants pour l’entrée progressive des enfants dans l’univers complexe de l’internet. Le contexte familial a aussi son importance. Beaucoup de parents disent leur difficulté à appliquer cette règle des 3, 6, 9, 12 dans le cadre d’une fratrie par exemple. Dans ces conditions une même règle peut-elle s’appliquer de manière indifférenciée à toutes les familles et à tous les enfants ? Enfin, la règle dont il est question ici a-t-elle été testée avant sa diffusion massive ? Ne serait-il pas temps de l’évaluer en effectuant un bilan rigoureux de son degré d’efficacité auprès des parents et de leurs enfants ?

L’éducation à l’utilisation des écrans oui, mais ce n’est pas suffisant

Malgré le recul des années, l’éducation aux médias et à l‘information (EMI) est loin d’être suffisante. Il serait temps qu’elle se développe de manière beaucoup plus massive et plus systématique dans l’enseignement. Les pouvoirs publics et politiques ont là un rôle important à jouer. Il en va de la capacité des jeunes à être en mesure d’exercer pleinement leur citoyenneté dans le présent et dans le futur.

Mais il est intellectuellement malhonnête de n’envisager les remèdes à un mésusage des écrans que sur le versant du citoyen-consommateur. La responsabilité des grandes entreprises internationales présentes sur le marché du numérique est énorme. Les stratégies marketing, les enjeux associés à la récolte des données personnelles, les pratiques de captation de l’attention concourent puissamment à contrecarrer les démarches pourtant positives de bons usages des écrans. En cela le rapport de force est extrêmement déséquilibré.

Œuvrer pour le bien-être des enfants et des adolescents dans une société connectée n’est pas du seul ressort des parents, des éducateurs, des soignants… Les acteurs économiques et les décideurs politiques doivent également assumer leur part de responsabilité.


[1] Ce qui n’est pas nouveau. Voir à ce sujet BATON-HERVE Élisabeth : Les enfants téléspectateurs. Programmes, discoures, représentations, l’Harmatan 2000.

[2] Serge Tisseron, Grandir avec les écrans. La règle 3-6-3-9-12, Yakapa avril 2013

[3] Avis de l’Académie des sciences, L’enfant et les écrans, Le Pommier, janvier 2013

[4] Voir à ce sujet « Écrans interactifs, écrans non interactifs, une césure trompeuse », in Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, pp. 278-286, érès, 2020.

[5] Grandir avec les écrans ? Ce qu’en pensent les professionnels de l’enfance, érès, 2020.

Réduire les écrans, 10 jours pour changer, Nathan, 2021.

Planète déconnexion, un jeu pour décrocher des écrans !

Comment parvenir à se déconnecter face à la force d’attraction qu’exercent smartphones et tablettes sur chacun de nous ? L’association Lève les yeux vient de créer un jeu véritablement amusant afin d’aider petits et grands à prendre pleinement conscience de la place, bien souvent envahissante, prise par les écrans dans nos vies. Entretien avec Yves Marry, cofondateur de l’association.

Pouvez-vous présenter votre association et sa raison d’être ?

  • Nous sommes légalement constitués en association, mais on se définit comme un collectif parce qu’on essaie d’avoir un fonctionnement aussi horizontal que possible. La raison d’être de Lève les yeux est de promouvoir la déconnexion à travers différents moyens, à la fois auprès des jeunes dans des ateliers de sensibilisation, du grand public à travers les médias, auprès des décideurs politiques par un plaidoyer, et sur le terrain à travers un label pour des lieux déconnectés, il s’agit du label Lève les yeux que nous avons créé pour les bars, les restaurants, les salles de spectacles. Nous souhaitons ainsi susciter une prise de conscience sur la dépendance développée aux écrans et donner l’envie de se déconnecter. Notre discours n’est ni alarmiste ni anxiogène, la démarche est au contraire positive et cherche à rendre la déconnexion enthousiasmante.

Comment vous est venue cette idée selon laquelle nous serions dépendants et que nous passons trop de temps avec nos écrans ?

  • Ça a commencé par un constat physique et ensuite intuitif, qui s’est déclenché chez moi lorsque j’étais en Birmanie, j’y ai vécu 4 ans, de 2014 à 2018. J’ai vu se développer les smartphones et tablettes alors qu’ils n’existaient pas quand je suis arrivé en Birmanie. Et j’ai vu un pays se faire happer très rapidement par la force d’attraction des smartphones. C’est littéralement un pays qui a baissé la tête, baissé les yeux (certains amis me parlaient moins, étaient moins présents. La guitare dans les rues, les livres, ont été remplacés par les jeux vidéos, les vidéos Facebook). C’est là que j’ai pris conscience des risques liés à la technologie numérique, ça a été le déclencheur. Par la suite, des lectures d’ouvrages spécialisés m’ont permis de comprendre théoriquement le problème.

Comment a germé l’idée du jeu « Planète déconnexion » ?

  • Comme nous étions sollicités pour faire de la sensibilisation auprès des jeunes et des parents sur les impacts de la surexposition aux écrans, nous avons décidé de développer un vrai atelier spécifique avec une pédagogie appropriée. Étant donné qu’il s’agit d’un problème relativement émergent, nous n’avions pas beaucoup d’exemples à notre disposition. Même si la télé est là depuis longtemps, l’arrivée des smartphones a décuplé le problème. Pour ces ateliers, il nous fallait utiliser un outil pédagogique qui puisse être à la fois ludique et efficace dans la diffusion des messages de sensibilisation et c’est là que l’idée du jeu de société est apparue. Mais il y a eu aussi ma rencontre avec Axelle qui est créatrice de jeux de société pédagogiques au sein de l’association l’Eclap. Nous avons travaillé ensemble à la création de ce jeu.
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Qu’espérez avec ce jeu ?

  • Eh bien, il donne déjà des résultats, c’est vraiment une grande réussite parce que nous l’utilisons dans nos ateliers de sensibilisation. J’interviens depuis environ un an dans les centres sociaux, dans des quartiers et autres établissements à Marseille et ailleurs. C’est un mémory amélioré, il y a des petits pièges, et en même temps il présente des situations du quotidien dans lesquelles les gens sont avec ou sans écrans. Pour des jeunes qui n’ont connu qu’un monde où eux-mêmes et les autres sont tout le temps sur leur smartphone ou devant un écran, le jeu « Planète déconnexion » les incite à s’interroger. Pour citer un exemple : diner en amoureux, est-ce mieux avec ou sans le smartphone ? L’idée consiste à susciter des débats. Nous commençons par le jeu avec lequel on s’amuse vraiment autour des images proposées, puis nous débattons des situations rencontrées dans le jeu. Cela leur permet de se poser des questions sur ce qui est une forme d’aliénation.

À qui est destiné le jeu « Planète déconnexion » ?

  • Grands et petits peuvent y jouer, à partir de 7 ans.

Comment faire pour se le procurer ?

  • Comme l’association n’a pas beaucoup de moyens, nous ne pouvons pas lancer le jeu à grande échelle. C’est pourquoi nous avons lancé une campagne de financement participatif sur Ullule « Planète déconnexion ». Il est possible d’acheter un ou plusieurs jeux, son prix est de 22 €. Il s’agit d’un don qui a pour  contrepartie l’envoi du jeu par l’association aux gens qui y auront contribué financièrement. C’est une des rares opportunités de l’avoir, parce qu’on ne sait pas du tout s’il y aura une production du jeu à l’avenir.

À VOUS DE JOUER MAINTENANT !